Alain René Lesage Gil Blas de Santillane
LIVRE
PREMIER
CHAPITRE
PREMIER
De
la naissance de Gil Blas, et de son éducation
Blas de Santillane, mon père, après avoir longtemps porté les armes pour le service de la monarchie espagnole, se retira dans la ville où il avait pris naissance. Il y épousa une petite bourgeoise qui n'était plus de sa première jeunesse, et je vins au monde dix mois après leur mariage. Ils allèrent ensuite demeurer à Oviédo, où ma mère se mit femme de chambre, et mon père écuyer. Comme ils n'avaient pour tout bien que leurs gages, j'aurais couru risque d'être assez mal élevé, si je n'eusse pas eu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait Gil Perez. Il était frère aîné de ma mère et mon parrain. Représentez-vous un petit homme haut de trois pieds et demi, extraordinairement gros, avec une tête enfoncée entre les deux épaules : voilà mon oncle. Au reste, c'était un ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne chère ; et sa prébende, qui n'était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens.
Il me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé, qu'il résolut de cultiver mon esprit. Il m'acheta un alphabet, et entreprit de m'apprendre lui-même à lire ; ce qui ne lui fut pas moins utile qu'à moi ; car, en me faisant connaître mes lettres, il se remit à la lecture, qu'il avait toujours fort négligée, et, à force de s'y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulu m'enseigner la langue latine ; c'eût été autant d'argent épargné pour lui ; mais, hélas ! le pauvre Gil Perez ! il n'en avait de sa vie su les premiers principes ; c'était peut-être (car je n'avance pas cela comme un fait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant. Aussi j'ai ouï dire qu'il n'avait pas obtenu son bénéfice par son érudition ; il le devait uniquement à la reconnaissance de quelques bonnes religieuses dont il avait été le discret commissionnaire, et qui avaient eu le crédit de lui faire donner l'ordre de prêtrise sans examen. Il fût donc obligé de me mettre sous la férule d'un maître : il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passait pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq à six années, j'entendis un peu les auteurs grecs et assez bien les poètes latins. Je m'appliquai aussi à la logique, qui m'apprit à raisonner beaucoup. J'aimais tant la dispute, que j'arrêtais les passant, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressais quelquefois à des figures hibernoises qui ne demandaient pas mieux, et il fallait alors nous voir disputer ! Quels gestes ! Quelles grimaces ! Quelles contorsions ! Nos yeux étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes. On nous devait plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes.
Je m'acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation de savant. Mon oncle en fut ravi, parce qu'il fit réflexion que je cesserais bientôt de lui être à charge. Or ça, Gil Blas, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé ; tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon. Il faut songer à te pousser ; je suis d'avis de t'envoyer à l'université de Salamanque : avec l'esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix à douze pistoles ; tu la vendras à Salamanque, et tu emploieras l'argent à t'entretenir jusqu'à ce que tu sois placé.
Il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable car je mourais d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force sur moi pour cacher ma joie ; et lorsqu'il fallut partir, ne paraissant sensible qu'à la douleur de quitter un oncle à qui j'avais tant d'obligation, j'attendris le bonhomme, qui me donna plus d'argent qu'il ne m'en aurait donné qu'il eût pu lire au fond de mon âme. Avant mon départ, j'allai embrasser mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent pas les remontrances. Ils m'exhortèrent à prier Dieu pour mon oncle, à vivre en honnête homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, à ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent très longtemps harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que j'attendais d'eux. Aussitôt je montai sur ma mule, et sortis de la ville.
CHAPITRE
II
Des alarmes qu'il eut en allant à
Peñaflor ; de ce qu'il fit en arrivant dans cette ville, et
avec quel homme il soupa
Me voilà donc hors
d'Oviédo, sur le chemin de Peñaflor, au milieu de la
campagne, maître de mes actions, d'une mauvaise mule et de
quarante bons ducats, sans compter quelques réaux que j'avais
volés à mon très honoré oncle. La
première chose que je fis fut de laisser ma mule aller à
discrétion, c'est-à-dire au petit pas. Je lui mis la
bride sur le cou, et, tirant de ma poche mes ducats, je commençai
à les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étais
pas maître de ma joie. Je n'avais jamais vu autant d'argent. Je
ne pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptais
peut-être pour la vingtième fois, quand tout à
coup ma mule, levant la tête et les oreilles, s'arrêta au
milieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayait ; je
regardai ce que ce pouvait être : j'aperçus sur la terre
un chapeau renversé sur lequel il y avait un rosaire à
gros grains, et en même temps j'entendis une voix lamentable
qui prononça ces paroles : Seigneur passant, ayez pitié,
de grâce, d'un pauvre soldat estropié ; jetez, s'il vous
plaît, quelques pièces d'argent dans ce chapeau ; vous
en serez récompensé dans l'autre monde. Je tournai
aussitôt les yeux du côté que partait la voix ; je
vis au pied d'un buisson, à vingt ou trente pas de moi, une
espèce de soldat qui, sur deux bâtons croisés,
appuyait le bout d'une escopette qui me parut plus longue qu'une
pique, et avec laquelle il me couchait en joue. A cette vue, qui me
fit trembler pour le bien de l'Eglise, je m'arrêtais tout court
; je serrai promptement mes ducats, je tirai quelques réaux,
et, m'approchant du chapeau disposé à recevoir la
charité des fidèles effrayés, je les jetai
dedans l'un après l'autre, pour montrer au soldat que j'en
usais noblement. Il fut satisfait de ma générosité,
et me donna autant de bénédictions que je donnai de
coups de pied dans les flancs de ma mule, pour m'éloigner
promptement de lui ; mais la maudite bête, trompant mon
impatience, n'en alla pas plus vite. La longue habitude qu'elle avait
de marcher pas à pas sous mon oncle lui avait fait perdre
l'usage du galop.
Je ne tirai pas de cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage. Je me représentai que je n'étais pas encore à Salamanque, et que je pourrais bien faire une plus mauvaise rencontre. Mon oncle me parut très imprudent de ne m'avoir pas mis entre les mains d'un muletier. C'était sans doute ce qu'il aurait dû faire ; mais il avait songé qu'en me donnant sa mule mon voyage me coûterait moins, et il avait plus pensé à cela qu'aux périls que je pouvais courir en chemin. Ainsi, pour réparer sa faute, je résolus, si j'avais le bonheur d'arriver à Peñaflor, d'y vendre ma mule, et de prendre la voie du muletier pour aller à Astorga, d'où je me rendrais à Salamanque par la même voiture. Quoique je ne fusse jamais sorti d'Oviédo, je n'ignorais pas le nom des villes par où je devais passer : je m'en étais fais instruire avant mon départ.
J'arrivai heureusement à Peñaflor : je m'arrêtai à la porte d'une hôtellerie d'assez bonne apparence. Je n'eus pas mis pied à terre, que l'hôte vint me recevoir fort civilement. Il détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses épaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma mule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des Asturies, et aussi prompt à conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d'autrui, m'apprit qu'il se nommait André Corcuelo ; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que, depuis quinze moins, il avait quitté le service pour épouser une fille de Castropol qui, bien que tant soit peu basanée, ne laissait pas de faire valoir le bouchon. Il me dit encore une infinité d'autres choses que je me serais fort bien passé d'entendre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où je venais, où j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par article, parce qu'il accompagnait d'une profonde révérence chaque question qu'il me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité que je ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avais de me défaire de ma mule, pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort, non succinctement, car il me représenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvaient m'arriver sur la route ; il me rapporta même plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point. Il finit pourtant, en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.
Il revint bientôt accompagné de son homme, qu'il me présenta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l'in amena ma mule. On la fit passer et repasser devant le maquignon, qui se mit à l'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien : mais, quand ç'aurait été la mule du pape, il y aurait trouvé à redire. Il assurait donc qu'elle avait tous les défauts du monde ; et, pour mieux me le persuader, il en attestait l'hôte, qui sans doute avait ses raisons pour en convenir. Eh bien ! me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là ? Après l'éloge qu'il en avait fait, et l'attestation du seigneur Corcuelo, que je croyais homme sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien ; c'est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapportais à sa bonne foi ; qu'il n'avait qu'à priser la bête en conscience, et que je m'en tiendrais à la prisée. Alors, faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenais par son faible. Ce n'était pas effectivement par son fort ; car, au lieu de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que si j'eusse gagné à ce marché-là.
Après m'être si avantageusement défait de ma mule, l'hôte me mena chez un muletier qui devait partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jour, et qu'il aurait soin de me venir réveiller. Nous convînmes du prix tant pour le louage d'une mule que pour ma nourriture ; et quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers l'hôtellerie avec Corcuelo qui, chemin faisant, se mit à me raconter l'histoire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on en disait dans la ville. Enfin, il allait de nouveau m'étourdir de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu l'interrompre en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai ensemble, et continuai mon chemin, sans soupçonner que j'eusse la moindre part à leur entretien.
Je demandai à souper dès que je fus dans l'hôtellerie. C'était un jour maigre. On m'accommoda des ¦ufs. Pendant qu'on me les apprêtait, je liai conversation avec l'hôtesse, que je n'avais point encore vue. Elle me parut assez jolie ; et je trouvai des allures si vives, que j'aurais bien jugé, quand son mari ne me l'aurait pas dit, que ce cabaret devait être fort achalandé. Lorsque l'omelette qu'on me faisait fut en état de m'être servie, je m'assis tout seul à une table. Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra, suivi de l'homme qui l'avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière, et pouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé : Seigneur écolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le Seigneur Gil Blas de Santillane, l'ornement d'Oviédo et le flambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime, ce bel esprit dont la réputation est si grande en ce pays-ci ? Vous ne savez pas, continua-t-il en s'adressant à l'hôte et à l'hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez. Vous avez un trésor dans votre maison. Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde. Puis, se tournant de mon côté, et me jetant les bras au cou : excusez mes transports, ajouta-t-il ; je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause.
Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu'il me tenait si serré que je n'avais pas la respiration libre, et ce ne fut qu'après que j'eus la tête dégagée de l'embrassade, que je lui dis : Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Peñaflor. Comment connu ? reprit-il sur le même ton. Nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige ; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine de vous avoir produit, que la Grèce d'avoir vu naître ses sages. Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade, qu'il me fallut encore essuyer, au hasard d'avoir le sort d'Antée. Pour peu que j'eusse eu d'expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles ; j'aurais bien connu, à ses flatteries outrées, que c'était un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre à ses dépens ; mais ma jeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l'invitai à souper avec moi. Ah ! très volontiers, s'écria-t-il ; je ne sais trop bon gré à mon étoile de m'avoir fait rencontrer Gil Blas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il ; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance.
En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avidité, qu'il semblait n'avoir mangé depuis trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenait, je vis bien qu'elle serait bientôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fut fait si promptement, qu'on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme il achevait de manger la première. Il y procédait pourtant d'une vitesse toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges ; ce qui me rendait fort content de ma petite personne. Il buvait aussi fort souvent ; tantôt c'était à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoir un fils tel que moi. En même temps, il versait du vin dans mon verre, et m'excitait à lui faire raison. Je ne répondis point mal aux santés qu'il me portait ; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l'hôte s'il n'avait pas de poissons à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s'entendait avec le parasite, me répondit : J'ai une truite excellente ; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour vous. Qu'appelez-vous trop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevé ; vous n'y pensez pas, mon ami. Apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince.
Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles de l'hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo : apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L'hôte, qui ne demandait pas mieux, se mit à l'apprêter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite, qui fit paraître une nouvelle complaisance, c'est-à-dire qu'il donna sur le poisson comme il avait donné sur les ¦ufs. Il fut pourtant obligé de se rendre, de peur d'accident, car il en avait jusqu'à la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Blas, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m'avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin. N'en soyez point la dupe, et ne vous croyez point sur leur parole la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il me rit au nez, et s'en alla.
Je fus aussi sensible à cette baie que je l'ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvais me consoler de m'être laissé tromper si grossièrement, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil humilié. Eh quoi ! dis-je, le traître s'est donc joué de moi ! Il n'a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt, ils étaient d'intelligence tous deux. Ah ! pauvre Gil Blas, meurs de honte d'avoir donné à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué un sot. Loin de m'exhortera ne tromper personne, ils devaient me recommander de ne pas me laisser duper. Agité de ces pensées mortifiantes, enflammé de dépit, je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit ; mais je ne pus dormir, et je n'avais pas encore fermé l'¦il, lorsque le muletier me vint avertir qu'il n'attendait plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt; et pendant que je m'habillais, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, où la truite n'était pas oubliée ; et, non seulement il m'en fallut passer par où il voulut, j'eus même le chagrin, en lui livrant mon argent, de m'apercevoir que le bourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j'avais fait si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletier avec ma valise, en donnant à tous les diables le parasite, l'hôte et l'hôtellerie.
CHAPITRE
III
De la tentation qu'eut le muletier sur la
route; quelle en fut la suite, et comment Gil Blas tomba dans
Charybde en voulant éviter Scylla
Je ne me trouvai pas seul avec le muletier. Il y avait deux enfants de famille de Peñaflor, un petit chantre de Mondognedo, qui courait le pays, et un jeune bourgeois d'Astorga, qui s'en retournait chez lui avec une jeune personne qu'il venait d'épouser à Verco. Nous fîmes tous connaissance en peu de temps ; et chacun eut bientôt dit d'où il venait et où il allait. La nouvelle mariée, quoique jeune, était si noire et si peu piquante, que je ne prenais pas grand plaisir à la regarder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrent dans la vue du muletier, qui résolut de faire une tentative pour obtenir ses bonnes grâce. Il passa la journée à méditer ce beau dessein, et il en remit l'exécution à la dernière couchée. Ce fut à Cacabelos. Il nous fit descendre à la première hôtellerie en entrant. Cette maison était plus dans la campagne que dans le bourg, et il en connaissait l'hôte pour un homme discret et complaisant. Il eut soin de nous faire conduire dans une chambre écartée, où il nous laissa souper tranquillement ; mais sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d'un air furieux. Par la mort ! s'écria-t-il, on m'a volé. J'avais, dans un sac de cuir, cent pistoles. Il faut que je les retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie là-dessus, et vous allez tous avoir la question, jusqu'à ce que vous ayez confessé le crime et rendu l'argent. En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et nous demeurâmes dans un extrême étonnement.
Il ne nous vint pas dans l'esprit que ce pouvait être une feinte, parce que nous ne nous connaissions point les uns les autres. Je soupçonnai même le petit chantre d'avoir fait le coup, comme il eut peut-être de moi la même pensée. D'ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles formalités s'observent en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu'on commencerait par nous mettre à la gêne. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin ; chacun cherche son salut dans la fuite ; et le jeune bourgeois d'Astorga, aussi troublé que nous de l'idée de la question, se sauva comme un autre Énée, sans s'embarrasser de sa femme. Alors le muletier, à ce que j'appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisait l'effet qu'il en avait attendu, alla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoise, et tâcher de profiter de l'occasion ; mais cette Lucrèce des Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prêtait de nouvelles forces, fit une rigoureuse résistance et poussa de grands cris. La patrouille, qui par hasard en ce moment se trouva près de l'hôtellerie, qu'elle connaissait pour un lieu digne de son attention, y entra et demanda la cause de ces cris. L'hôte, qui chantait dans sa cuisine, et feignait de ne rien entendre, fut obligé de conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèrent bien à propos. L'Asturienne n'en pouvait plus. Le commandant, homme grossier et brutal, ne vit pas plus tôt de quoi il s'agissait qu'il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l'amoureux muletier, en l'apostrophant dans des termes dont la pudeur n'était guère moins blessée que de l'action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout. Il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec l'accusatrice, qui, malgré le désordre où elle était, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge l'écouta, et, l'ayant attentivement considérée, jugea que l'accusé était indigne de pardon. Il le fit dépouiller sur-le-champ et fustiger en sa présence ; puis il ordonna que le lendemain, si le mari de l'Asturienne ne paraissait point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante jusqu'à la ville d'Astorga.
Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne. Je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les fossés que je trouvais sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hennuyer, lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes pas. Ils crièrent : Qui va là ? et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champ, ils s'approchèrent de moi ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, ils me sommèrent de leur apprendre qui j'étais, d'où je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surtout de ne leur rien déguiser. A cette manière d'interroger, qui me parut bien valoir la question dont le muletier nous avait fait fête, je leur répondis que j'étais un jeune homme d'Oviédo qui allait à Salamanque : je leur contai même l'alarme qu'on venait de nous donner, et j'avouai que la crainte d'être appliqué à la torture m'avait fait prendre la fuite. Ils firent un éclat de rire à ce discours, qui marquait ma simplicité ; et l'un des deux me dit : rassure-toi, mon ami ; viens avec nous, et ne crains rien. Nous allons te mettre en sûreté. A ces mots, il me fit monter en croupe sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt.
Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre. Je n'en augurais pourtant rien de sinistre. Si ces gens-ci, disais-je en moi-même, étaient des voleurs, ils m'auraient volé et peut-être assassiné. Il faut que ce soient de bons gentilshommes de ce pays-ci, qui, me voyant effrayé, ont pitié de moi, et m'emmènent chez eux par charité. Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude. Après quelques détours que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d'une colline, où nous descendîmes de cheval. C'est ici que nous demeurons, me dit un des cavaliers. J'avais beau regarder de tous côtés, je n'apercevais ni maison, ni cabane, pas la moindre apparence d'habitation. Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois couverte de broussailles, qui cachait l'entrée d'une longue allée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent d'eux-mêmes, comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m'y firent entrer avec eux ; puis, baissant la trappe avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Perez pris comme un rat dans une ratière.
CHAPITRE
IV
Description du souterrain, et quelles choses y vit
Gil Blas
Je connus alors avec quelle sorte de gens j'étais, et l'on doit bien juger que cette connaissance m'ôta ma première crainte. Une frayeur plus grande et plus juste vint s'emparer de mes sens. Je crus que j'allais perdre la vie avec mes ducats. Ainsi, me regardant comme une victime qu'on conduit à l'autel, je marchais, déjà plus mort que vif, entre mes deux conducteurs, qui, sentant bien que je tremblais, m'exhortaient inutilement à ne rien craindre. Quand nous eûmes fait environ deux cents pas en tournant et en descendant toujours, nous entrâmes dans une écurie qu'éclairaient deux grosses lampes de fer pendues à la voûte. Il y avait une bonne provision de paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient être à l'aise ; mais il n'y avait alors que les deux qui venaient d'arriver. Un vieux nègre, qui paraissait pourtant encore assez vigoureux, s'occupait à les attacher au râtelier.
Nous sortîmes de l'écurie ; à la triste lueur de quelques autres lampes qui semblaient n'éclairer ces lieux que pour en montrer l'horreur, nous parvînmes à une cuisine où une vieille femme faisait rôtir des viandes sur des brasiers et préparait le souper. La cuisine était ornée des ustensiles nécessaires, et tout auprès on voyait une office pourvue de toutes sortes de provisions. La cuisinière (il faut que j'en fasse le portrait) était, une personne de soixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesse les cheveux d'un blond très ardent ; car le temps ne les avait pas si bien blanchis, qu'ils n'eussent encore quelques nuances de leur première couleur. Outre un teint olivâtre, elle avait un menton pointu et relevé, avec des lèvres fort enfoncées ; un grand nez aquilin lui descendait sur la bouche et ses yeux paraissaient d'un très beau rouge pourpré.
Tenez, dame Léonarde, dit un des cavaliers en me présentant à ce bel ange des ténèbres, voici un jeune garçon que nous vous amenons. Puis il se tourna de mon côté, et remarquant que j'étais pâle et défait : Mon ami, me dit-il, reviens de ta frayeur. On ne te veut faire aucun mal. Nous avions besoin d'un valet pour soulager notre cuisinière. Nous t'avons rencontré. Cela est heureux pour toi. Tu tiendras ici la place d'un garçon qui s'est laissé mourir depuis quinze jours. C'était un jeune homme d'une complexion très délicate. Tu me parais plus robuste que lui ; tu ne mourras pas sitôt. Véritablement, tu ne reverras plus le soleil, mais, en récompense, tu feras bonne chère et beau feu. Tu passeras tes jours avec Léonarde, qui est une créature fort humaine. Tu auras toutes tes petites commodités. Je veux te faire voir, ajouta-t-il, que tu n'es pas ici avec des gueux. En même temps il prit un flambeau et m'ordonna de le suivre.
Il me mena dans une cave, où je vis une infinité dé bouteilles et de pots de terre bien bouchés, qui étaient pleins, disait-il, d'un vin excellent. Ensuite il me fit traverser plusieurs chambres. Dans les unes, il y avait des pièces de toile ; dans les autres, des étoffes de laine et de soie. J'aperçus dans une autre de l'or et de l'argent, et beaucoup de vaisselle à diverses armoiries. Après cela, je le suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaient, et qui servait de communication à d'autres chambres. Il me fit là de nouvelles questions. Il me demanda comment je me nommais, pourquoi j'étais sorti d'Oviédo ; et lorsque j'eus satisfait sa curiosité : eh bien ! Gil Blas, me dit-il, puisque tu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste, il faut que tu sois né coiffé, pour être tombé entre nos mains. Je te l'ai déjà dit, tu vivras ici dans l'abondance, et rouleras sur l'or et sur l'argent. D'ailleurs, tu y seras en sûreté. Tel est ce souterrain, que les officiers de la sainte Hermandad viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir. L'entrée n'en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me demanderas-tu comment nous l'avons pu faire sans que les habitants des environs s'en soient aperçus ; mais apprends, mon uni, que ce n'est point notre ouvrage, et qu'il est fait depuis longtemps. Après que les Maures se fussent rendus maîtres de Grenade, de l'Aragon et de presque toute l'Espagne, les chrétiens qui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite, et vinrent se cacher dans ce pays-ci, dans la Biscaye, et dans les Asturies, où le vaillant don Pélage s'était retiré. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivaient dans les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraient dans les cavernes, et les autres firent plusieurs souterrains, du nombre desquels est celui-ci. Ayant ensuite eu le bonheur de chasser d'Espagne leurs ennemis, ils retournèrent dans les villes. Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d'asile aux gens de notre profession. Il est vrai que la sainte Hermandad en a découvert et détruit quelques-unes, mais il en reste encore ; et, grâce au ciel, il y a près de quinze années que j'habite impunément celle-ci. Je m'appelle le capitaine Rolando. Je suis chef de la compagnie, et l'homme que tu as vu avec moi est un de mes cavaliers.
CHAPITRE
V
De l'arrivée de plusieurs autres voleurs dans
le souterrain, et de l'agréable conversation qu'ils eurent
tous ensemble
Comme le seigneur Rolando achevait de parler de cette sorte, il parut dans le salon six nouveaux visages. C'était le lieutenant avec cinq hommes de la troupe qui revenaient chargés du butin. Ils apportaient deux mannequins remplis de sucre, de cannelle de poivre, de figues, d'amandes et de raisins secs. Le lieutenant adressa la parole au capitaine, et lui dit qu'il venait d'enlever ces mannequins à un épicier de Benavente, dont il avait aussi pris le mulet. Après qu'il eut rendu compte de son expédition au bureau, les dépouilles de l'épicier furent portées dans l'office. Alors il ne fut plus question que de se réjouir. On dressa dans le salon une grande table et l'on me renvoya dans la cuisine, où la dame Léonarde m'instruisit de ce que j'avais à faire. Je cédai à la nécessité, puisque mon mauvais sort le voulait ainsi ; et, dévorant ma douleur, je me préparai à servir ces honnêtes gens.
Je débutai par le buffet, que je parai de tasses d'argent et de plusieurs bouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolando m'avait vanté. J'apportai ensuite deux ragoûts, qui ne furent pas plus tôt servis que tous les cavaliers se mirent à table. Ils commencèrent à manger avec beaucoup d'appétit ; et moi, debout derrière eux, je me uns prêt à leur verser du vin. Je m'en acquittai de si bonne grâce, que j'eus le bonheur de m'attirer des compliments. Le capitaine, en peu de mots, leur conta mon histoire, qui les divertit fort. Ensuite, il leur dit que j'avais du mérite ; mais j'étais alors revenu des louanges, et j'en pouvais entendre sans péril. Là-dessus, ils me louèrent tous. Ils dirent que je paraissais né pour être leur échanson, que je valais cent fois mieux que mon prédécesseur. Et comme depuis sa mort, c'était la señora Léonarde a qui avait l'honneur de présenter le nectar à ces dieux infernaux, ils la privèrent de ce glorieux emploi pour m'en revêtir. Ainsi, nouveau Ganymède, je succédai à cette vieille Hébé.
Un grand plat de rôt, servi peu de temps après les ragoûts, vint achever de rassasier les voleurs, qui, buvant à proportion qu'ils mangeaient, furent bientôt de belle humeur et firent un beau bruit. Les voilà qui parlent tous à la fois. L'un commence une histoire, l'autre rapporte un bon mot ; un autre crie, un autre chante. Ils ne s'entendent point. Enfin Rolando, fatigué d'une scène où il mettait inutilement beaucoup du sien, le prit sur un ton si haut, qu'il imposa silence à la compagnie.
Messieurs, leur dit-il, écoutez ce que j'ai à vous proposer. Au lieu de nous étourdir les uns les autres en parlant tous ensemble, ne ferions-nous pas mieux de nous entretenir comme des gens raisonnables ? Il me vient une pensée. Depuis que nous sommes associés, nous n'avons pas eu la curiosité de nous demander quelles sont nos familles, et par quel enchaînement d'aventures nous avons embrassé notre profession. Cela me paraît toutefois digne d'être su. Faisons-nous cette confidence pour nous divertir. Le lieutenant et les autres, comme s'ils avaient eu quelque chose de beau à raconter, acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie la proposition du capitaine, qui parla le premier dans ces termes : Messieurs, vous saurez que je suis fils unique d'un riche bourgeois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans la famille par des réjouissances infinies. Mon père, qui était déjà vieux, sentit une joie extrême de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son propre lait. Mon aïeul maternel vivait encore en ce temps-là. C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerriers, car il avait longtemps porté les armes. Je devins insensiblement l'idole de ces trois personnes. J'étais sans cesse dans leurs bras. De peur que l'étude ne me fatiguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. Il ne faut pas, disait mon père, que les enfants s'appliquent sérieusement, que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité je n'apprenais ni à lire ni à écrire, mais je ne perdais pas pour cela mon temps. Mon père m'enseignait mille sortes de jeux. Je connaissais parfaitement les cartes, je savais jouer aux dés, et mon grand-père m'apprenait des romances sur les expéditions militaires où il s'était trouvé. Il me chantait tous les jours les mêmes couplets ; et, lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix ou douze vers, je venais à les réciter sans faute, mes parents admiraient ma mémoire. Ils ne paraissaient pas moins contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j'avais de tout dire j'interrompais leur entretien pour parler à tort et à travers. Ah ! qu'il est joli ! s'écriait mon père, en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accablait aussitôt de caresses, et mon grand-père en pleurait de joie. Je faisai aussi devant eux impunément les actions les plus indécentes. Ils me pardonnaient tout. Ils m'adoraient. Cependant, j'entrais dit dans ma douzième année et je n'avais point encore eu de maître. On m'en donna un. Mais il reçut en même temps des ordres précis de m'enseigner sans en venir aux voies de fait. On lui permit seulement de me menacer quelquefois pour m'inspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fort salutaire ; car, ou je me moquais des menaces de mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j'allais m'en plaindre à ma mère ou à mon aïeul, et je leur disais qu'il m'avait maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentir, il passait pour un brutal, et l'on me croyait toujours plutôt que lui. Il arriva même un jour que je m'égratignai moi-même. Puis je me mis à crier comme si l'on m'eût écorché. Ma mère accourut et chassa le maître sur-le-champ, quoiqu'il protestât et prît le ciel à témoin qu'il ne m'avait pas touché.
Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vînt s'en présenter un tel qu'il me le fallait. C'était un bachelier d'Alcala. L'excellent maître pour un enfant de famille. Il aimait les femmes, le jeu et le cabaret. Je ne pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur. Il y réussit, et par là se fit aimer de mes parents, qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir. Il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il aimait, il m'en inspira si bien le goût, qu'au latin près je devins un garçon universel. Dès qu'il vit que je n'avais plus besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j'avais vécu au logis fort librement, ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Je me moquais à tout moment de mon père et de ma mère, Ils ne faisaient que rire de mes saillies ; et plus elles étaient vives, plus ils les trouvaient agréables. Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous donnaient pas assez d'argent pour continuer une vie si délicieuse, chacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait prendre ; et, cela ne suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit. Malheureusement le corrégidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter ; mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce temps-là, messieurs, Dieu m'a fait la grâce de vieillir dans la profession, malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant prit ainsi la parole : messieurs, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père était un boucher de Tolède. Il passait, avec justice, pour le plus grand brutal de la ville, et ma mère n'avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à l'envi l'un de l'autre. J'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais beau demander grâce les larmes aux yeux et protester que je me repentais de ce que j'avais fait, on ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait, ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettait de la partie, au lieu d'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d'aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon et me rendis à Saragosse en demandant l'aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paraître estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables, et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers de l'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons tours, mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageurs, et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, très bon gré à mes parents de m'avoir si maltraité; car, s'ils m'avaient élevé un peu plus doucement, je ne serais présentement sans doute qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'honneur d'être votre lieutenant.
Messieurs, dit alors un jeune voleur qui était assis entre le capitaine et le lieutenant, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si composées ni si curieuses que la mienne. Je dois le jour à une paysanne des environs de Séville. Trois semaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle était encore jeune, propre et bonne nourrice) on lui proposa un nourrisson. C'était un enfant de qualité, un fils unique qui venait de naître dans Séville. Ma mère accepta volontiers la proposition. Elle alla chercher l'enfant. On le lui confia ; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, que, trouvant quelque ressemblance entre nous, cela lui inspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bon office. Mon père, qui n'était pas plus scrupuleux qu'un autre paysan, approuva la supercherie. De sorte qu'après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue de Herrera fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice, et ma mère me nourrit sous le sien.
Malgré tout ce qu'on peut dire de l'instinct et de la force du sang, les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n'eurent pas le moindre soupçon du tour qu'on leur avait joué, et jusqu'à l'âge de sept ans je fils toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes sortes de maîtres ; mais j'avais peu de disposition pour les exercices qu'on m'apprenait, et encore moins de goût pour les sciences qu'on me voulait enseigner. J'aimais beaucoup mieux jouer avec les valets, que j'allais chercher à tous moments dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu ne fut pas toutefois longtemps ma passion dominante. Je n'avais pas dix-sept ans que je m'enivrais tous les jours. J'agaçais aussi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante de cuisine qui me parut mériter mes premiers soins. C'était une grosse joufflue, dont l'enjouement et l'embonpoint me plaisaient fort. Je lui faisais l'amour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue même s'en aperçut. Il m'en reprit aigrement, me reprocha la bassesse de mes inclinations, et, de peur que la vue de l'objet aimé ne rendît ses remontrances inutiles, il mit ma princesse à la porte.
Ce procédé me déplut. Je résolus de m'en venger. Je volai les pierreries de la femme de don Rodrigue, et courant chercher ma belle Hélène qui s'était retirée chez une blanchisseuse de ses amies, je l'enlevai en plein midi, afin que personne n'en ignorât. Je passai plus avant : je la menai dans son pays, où je l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Herrera que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce mariage, j'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle. Je me rendis promptement à Séville pour demander son bien, mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'était plus, et, en mourant, elle avait eu l'indiscrétion d'avouer tout en présence du curé de son village et d'autres bons témoins. Le fils de don Rodrigue tenait déjà ma place, où plutôt la sienne, et il venait d'être reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on était moins satisfait de moi. De manière que, n'ayant rien à espérer de ce côté-là, et ne me sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaliers de la fortune, avec qui je commençai mes caravanes.
Le jeune voleur ayant achevé son histoire, un autre dit qu'il était fils d'un marchand de Burgos ; que, dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il avait pris l'habit et fait profession dans un ordre fort austère, et quelques années après il avait apostasié. Enfin, les huit voleurs parlèrent tour à tour ; et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour la campagne prochaine et, après avoir formé une résolution, ils se levèrent de table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, pendant que je l'aidais à se déshabiller : Eh bien ! Gil Blas, me dit-il, tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie. La haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous. Nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé. Nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable ; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs. Eh ! voit-on d'autres gens dans le monde ? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui. C'est un sentiment général. La manière seule en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des États de leurs voisins. Les personnes de qualité empruntent et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point. On n'ignore pas ce qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ; car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent aux coupables.
CHAPITRE
VI
De la tentative
que fit Gil Blas pour se sauver, et quel en fut le succès
Après que le capitaine des voleurs eut fait
ainsi l'apologie de sa profession, il se mit au lit ; et moi je
retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en
ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo
(c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarde
soupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétit,
je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvais
manger, et, comme je paraissais aussi triste que j'avais sujet de
l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me
consoler. Pourquoi vous affligez-vous, mon fils ? me dit la vieille ;
vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous
êtes jeune, et vous paraissez facile. Vous vous seriez bientôt
perdu dans le monde. Vous y auriez rencontré des libertins qui
vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches.
Au lieu que votre innocence se trouve ici dans un port assuré.
La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le
vieux nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a
dans le monde que des peines. Rendez grâces au ciel, mon ami,
d'être tout d'un coup délivré des périls,
des embarras et des afflictions de la vie.
J'essuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en fâcher. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau que d'un lit. Voilà votre chambre, me dit-elle. Le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge. Ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions. O ciel ! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil ; et comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces pensées qui me semblaient très mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à Salamanque. Je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos. J'aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver, et je me dis : est-il donc impossible de me tirer d'ici ? Les voleurs dorment. La cuisinière et le nègre en feront bientôt autant. Pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer ? Il est vrai que je ne me crois point assez fort pour lever la trappe qui est à l'entrée. Cependant, voyons. Je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prêtera des forces et j'en viendrai peut-être à bout.
Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurie et j'aperçus enfin l'allée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trappe avec autant de légèreté que de joie ; mais, hélas ! au milieu de l'allée je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient si près l'un de l'autre, qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle dont je ne m'étais point aperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâter les barreaux. J'examinai la serrure. Je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer entre les deux épaules cinq ou six bons coups de nerf de b¦uf Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit ; et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une main tenait une lanterne sourde, et de l'autre l'instrument de mon supplice. Ah ! ah ! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver ! Oh ! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre. Je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n'est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous pour nous échapper.
Cependant, au cri que j'avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en sursaut ; et, ne sachant si c'était la sainte Hermandad qui venait fondre sur eux, ils se levèrent et appelèrent leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines, et s'avancent presque nus jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo. Mais sitôt qu'ils surent la cause du bruit qu'ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats de rire. Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n'y a pas six heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller ? Il faut que tu aies bien de l'aversion pour la retraite. Eh ! que ferais-tu donc si tu étais chartreux ? Va te coucher. Tu en seras quitte cette fois-ci pour les coups que Domingo t'a donnés ; mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te sauver, par saint Barthélemy ! nous t'écorcherons tout vif. A ces mots, il se retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres. Le vieux nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie, et je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.
CHAPITRE
VII
De ce que fit Gil Blas, ne pouvant faire mieux.
Je pensai succomber les premiers jours au chagrin qui me
dévorait. Je ne faisais que traîner une vie mourante;
mais enfin mon bon génie m'inspira la pensée de
dissimuler. J'affectai de paraître moins triste. Je commençai
à rire et à chanter, quoique je n'en eusse aucune
envie. En un mot, je me contraignis si bien, que Léonarde et
Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau
s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la
même chose. Je prenais un air gai en leur versant à
boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je
trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté,
loin de leur déplaire, les divertissait. Gil Blas, me dit le
capitaine, un soir que je faisais le plaisant, tu as bien fait, mon
ami, de bannir la mélancolie. Je suis charmé de ton
humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens. Je
ne te croyais pas si spirituel ni si enjoué.
Les autres me donnèrent aussi mille louanges. Ils me parurent si contents de moi, que, profitant d'une si bonne disposition : messieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre mes sentiments. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation. J'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession. Je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être un de vos confrères et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté. Puis il fut résolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite on me ferait faire mes caravanes. Après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais.
Il fallut donc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson. J'en fus très mortifié, car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme les autres ; et j'espérais qu'en faisant des courses avec eux, je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L'attente néanmoins me paraissait longue, et je ne laissai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo ; mais il n'y eut pas moyen. Il était trop sur ses gardes. J'aurais défié cent Orphées de charmer ce Cerbère. Il est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m'observait, et j'étais obligé d'agir avec beaucoup de circonspection pour ne me pas trahir. Je m'en remettais donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour me recevoir dans leur troupe, et je l'attendais avec autant d'impatience que si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitants.
Grâce au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit à ses cavaliers : messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là. Je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine et pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma première campagne.
CHAPITRE
VIII
Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit il
fait sur les grands chemins.
Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé comme eux d'une carabine, de deux pistolets, d'une épée et d'une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir ; mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.
Nous passâmes auprès de Ponferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon. Là, nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué, s'écria le capitaine en riant, voici le chef-d'¦uvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine. Voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents. Je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine. Apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence. C'est tout ce que nous exigeons de toi. Là-dessus je sortis du bois, et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allais faire. J'aurais bien voulu m'échapper dés ce moment-là. Mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés que moi : s'ils m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n'osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père et lui demandai la bourse, en lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer; et, sans paraître fort effrayé : mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune. Vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu'il est, je voudrais l'avoir commencé plus tôt. Ah ! mon fils, répliqua le bon religieux, qui n'avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que dites-vous ? quel aveuglement souriez que je vous représente l'état malheureux Oh ! mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s'il vous plaît. Je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons. Je veux de l'argent. De l'argent ? me dit-il d'un air étonné ; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout. On nous loge. On nous nourrit, et l'on ne nous demande que des prières. Enfin nous ne portons point d'argent sur la route. Nous nous abandonnons à la Providence. Eh ! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas. Vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons. Mes camarades, qui sont dans ce bois, s'impatientent. Jetez tout à l'heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.
A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres, les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvait continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant l'opinion que j'avais d'elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon train. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête et regagnai promptement le bois, où les voleurs m'attendaient avec impatience, pour me féliciter de ma victoire. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient de m'embrasser. Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition. J'ai observé ta contenance. Je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin. Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction et m'assurèrent que je ne pouvais manquer de l'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu'ils avaient de moi et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.
Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritais moins de l'être, il leur prit envie d'examiner le butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie, continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées d'agnus Dei, avec quelques scapulaires. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu ! s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas. Il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en attira d'autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasié, commencèrent à s'égayer sur la matière. Il leur échappa mille traits qui marquaient bien le dérèglement de leurs m¦urs. Moi seul je ne riais point. Il est vrai que les railleurs m'en ôtaient l'envie en se réjouissant aussi à mes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne te plus jouer aux moines. Ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi.
CHAPITRE
IX
De l'événement sérieux qui
suivit cette aventure.
Nous demeurâmes dans le bois
la plus grande partie de la journée, sans apercevoir aucun
voyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous en
sortîmes pour retourner au souterrain, bornant nos exploits à
ce risible événement, qui faisait encore le sujet de
notre entretien lorsque nous découvrîmes de loin un
carrosse à quatre mules. Il venait à nous au grand trot
et il était accompagné de trois hommes à cheval
qui nous parurent bien armés. Rolando fit faire halte à
la troupe pour tenir conseil là-dessus, et le résultat
fut qu'on attaquerait. Aussitôt, il nous rangea de la manière
qu'il voulut et nous marchâmes en bataille au-devant du
carrosse. Malgré les applaudissements que j'avais reçus
dans le bois, je me sentis saisi d'un grand tremblement, et bientôt
il sortit de tout mon corps une sueur froide qui ne me présageait
rien de bon. Pour surcroît de bonheur, j'étais au front
de la bataille, entre le capitaine et le lieutenant, qui m'avaient
placé là pour m'accoutumer au feu tout d'un coup.
Rolando, remarquant jusqu'à quel point la nature pâtissait
chez moi, me regarda de travers, et me dit d'un air brusque : Écoute,
Gil Blas, songe à faire ton devoir. Je t'avertis que, si tu
recules, je te casserai la tête d'un coup de pistolet. J'étais
trop persuadé qu'il le ferait comme il le disait, pour
négliger l'avertissement. C'est pourquoi je ne pensais plus
qu'à recommander mon âme à Dieu.
Pendant ce temps-là, le carrosse et les cavaliers s'approchaient. Ils connurent quelle sorte de gens nous étions, et, devinant notre dessein à notre contenance, ils s'arrêtèrent à la portée d'une escopette. Ils avaient, aussi bien que nous, des carabines et des pistolets. Tandis qu'ils se préparaient à nous recevoir, il sortit du carrosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval de main, dont un des cavaliers tenait la bride, et il se mit à la tête des autres. Il n'avait pour armes que son épée et deux pistolets. Encore qu'ils ne fussent que quatre contre neuf car le cocher demeura sur son siège, ils s'avancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai pas pourtant, bien que tremblant de tous mes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup ; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine ; et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience.
Je ne ferai point un détail de l'action. Quoique présent, je ne voyais rien, et ma peur, en me troublant l'imagination, me cachait l'horreur du spectacle même qui m'effrayait. Tout ce que je sais, c'est qu'après un grand bruit de mousquetades, j'entendis mes compagnons crier à pleine tète : Victoire ! victoire ! A cette acclamation, la terreur qui s'était emparée de mes sens se dissipa, et j'aperçus sur le champ de bataille les quatre cavaliers étendus sans vie. De notre côté, nous n'eûmes qu'un homme de tué. Ce fut l'apostat, qui n'eut en cette occasion que ce qu'il méritait pour son apostasie et pour ses mauvaises plaisanteries sur les scapulaires. Le lieutenant reçut au bras une blessure, mais elle se trouva très légère, le coup n'ayant fait qu'effleurer la peau.
Le seigneur Rolando courut d'abord à la portière du carrosse. Il y avait dedans une dame de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui lui parut très belle, malgré le triste état où il la voyait. Elle s'était évanouie pendant le combat, et son évanouissement durait encore. Tandis qu'il s'occupait à la regarder, nous songeâmes, nous autres, au butin. Nous commençâmes par nous assurer des chevaux des cavaliers tués, car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s'étaient un peu écartés après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles n'avaient pas branlé, quoique durant l'action le cocher eût quitté son siège pour se sauver. Nous mîmes pied à terre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs malles que nous trouvâmes attachées devant et derrière le carrosse. Cela fait, on prit, par ordre du capitaine, la dame qui n'avait point encore rappelé ses esprits, et on la mit à cheval entre les mains d'un voleur des mieux montés. Puis, laissant sur le grand chemin le carrosse et les morts dépouillés, nous emmenâmes avec nous la dame, les mules et les chevaux.
CHAPITRE
X
De quelle manière les voleurs en usèrent
avec la dame. Du grand dessein que forma Gil Blas et quel en fut
l'événement.
Il y avait déjà plus d'une heure qu'il était nuit quand nous arrivâmes au souterrain. Nous menâmes d'abord les bêtes à l'écurie, où nous fûmes obligés nous-mêmes de les attacher au râtelier et d'en avoir soin, parce que le vieux nègre était au lit depuis trois jours. Outre que la goutte l'avait pris violemment, un rhumatisme le tenait entrepris de tous ses membres. Il ne lui restait rien de fibre que la langue qu'il employait à témoigner son impatience par d'horribles blasphèmes. Nous laissâmes ce misérable jurer et blasphémer, et nous allâmes à la cuisine, où nous donnâmes toute notre attention à la dame. Nous fîmes si bien que nous vînmes à bout de la tirer de son évanouissement. Mais quand elle eut repris l'usage de ses sens, et qu'elle se vit entre les bras de plusieurs hommes qui lui étaient inconnus, elle sentit son malheur. Elle en frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus affreux parut peint dans ses yeux, qu'elle leva au ciel, comme pour se plaindre à lui des indignités dont elle était menacée. Puis, cédant tout à coup à ces images épouvantables, elle retombe en défaillance, sa paupière se referme, et les voleurs s'imaginent que la mort va leur enlever leur proie. Alors le capitaine, jugeant plus à propos de l'abandonner à elle-même que de la tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où on la laissa toute seule, au hasard de ce qu'il en pouvait arriver.
Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs, qui avait été chirurgien, visita le bras du lieutenant et le frotta de baume. L'opération faite, on voulut voir ce qu'il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et de linge, les autres d'habits ; mais la dernière qu'on ouvrit renfermait quelques sacs pleins de pistoles. Ce qui réjouit infiniment messieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le couvert et servit. Nous nous entretînmes d'abord de la grande victoire que nous avions remportée. Sur quoi Rolando m'adressant la parole : avoue, Gil Blas, me dit-il, avoue que tu as eu grand'peur. Je répondis que j'en demeurais d'accord de bonne foi ; mais que je me battrais comme un paladin quand j'aurais fait seulement deux ou trois campagnes. Là-dessus toute la compagnie prit mon parti, en disant qu'on devait me le pardonner : que l'action avait été vive ; et que, pour un jeune homme qui n'avait jamais vu le feu, je ne m'étais point mal tiré d'affaire.
La conversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nous venions d'amener au souterrain. Il fut arrêté que, le lendemain, avant le jour, nous partirions tous pour les aller vendre à Mansilla , où probablement on n'aurait point encore entendu parler de notre expédition. Cette résolution prise, nous achevâmes de souper. Puis nous retournâmes à la cuisine pour voir la dame. Nous la trouvâmes dans la même situation. Néanmoins, quoiqu'elle parût à peine jouir d'un reste de vie, quelques voleurs ne laissèrent pas de jeter sur elle un ¦il profane, et de témoigner une brutale envie, qu'ils auraient satisfaite, si Rolando ne les en eût empêchés, en leur représentant qu'ils devaient du moins attendre que la dame fût sortie de cet accablement de tristesse qui lui ôtait tout sentiment. Le respect qu'ils avaient pour leur capitaine retint leur incontinence. Sans cela rien ne pouvait sauver la dame. Sa mort même n'aurait peut-être pas mis son honneur en sûreté.
Nous laissâmes encore cette malheureuse femme dans l'état où elle était. Rolando se contenta de charger Léonarde d'en avoir soin, et chacun se retira dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne fis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j'en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreurs qui l'attendaient, et je m'en sentais aussi vivement touché que si le sang ou l'amitié m'eût, attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de préserver son honneur du péril où il était et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, et que, depuis son indisposition, la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m'échauffa l'imagination, et me fit concevoir un projet que je digérai bien ; puis j'en commençai sur-le-champ l'exécution de la manière suivante.
Je feignis d'avoir la colique. Je poussai d'abord des plaintes et des gémissements. Ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible, et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer les dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables, et à m'agiter d'une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper et crurent qu'en effet je sentais des tranchées violentes. Aussitôt ils s'empressent tous à me soulager. L'un m'apporte une bouteille d'eau-de-vie et m'en fait avaler la moitié ; l'autre me donne, malgré moi, un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre va chauffer une serviette et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau crier miséricorde ;ils imputaient mes cris à ma colique et continuaient à me faire souffrir des maux véritables en voulant m'en ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d'éprouver encore leurs secours.
Cette scène dura près de trois heures. Après quoi, les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je voulus me lever pour leur faire croire que j'avais grande envie de les accompagner. Mais ils m'en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils. Ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous. Pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte que l'on ne se rendît à mes instances. Je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie. Ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j'avais tâché de hâter par mes v¦ux, je m'adressai ce discours : Oh çà ! Gil Blas, c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peut t'empêcher de l'exécuter. Saisis cette occasion de t'échapper. Tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine ; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait-elle, fondez en larmes. N'épargnez point les soupirs. Cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse. Ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.
Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage. J'entrai ; et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui fis-je, le ciel vous a envoyé un libérateur. Levez-vous pour me suivre. Je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait de forces, elle se leva et vint se jeter à mes pieds, et me conjura de conserver son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvait compter sur moi. Ensuite, je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine ; et, à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. Après cela, j'allumai de la bougie, et j'allai avec l'inconnue à la chambre où étaient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu'il y en put tenir ; et, pour obliger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai qu'elle ne faisait que reprendre son bien. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j'étais dans la résolution de le guérir pour jamais de ses maux, s'il s'avisait de vouloir faire le méchant ; mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortait du souterrain. Nous arrivons à la grille. Nous l'ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.
Le jour commençait à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle ; la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes. Nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu'elle ne nous conduisît à Mansilla et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les deux heures après midi. J'aperçus des gens qui nous regardaient avec une extrême attention, comme si c'eût été pour eux un spectacle nouveau devoir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie. J'ordonnai d'abord qu'on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'on exécutait mon ordre, je conduisis la dame à une chambre, où nous commençâmes à nous entretenir. Ce que nous n'avions pu faire en chemin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoigna combien elle était sensible au service que je venais de lui rendre, et me dit qu'après une action si généreuse elle ne pouvait se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l'avais arrachée. Je lui contai mon histoire pour confirmer la bonne opinion qu'elle avait conçue de moi. Par là je l'engageai à me donner sa confiance et à m'apprendre ses malheurs, qu'elle me raconta comme je vais le dire dans le chapitre suivant.
CHAPITRE
XI
Histoire de doña Mencia de Mosquera
Je suis née à Valladolid, et je m'appelle doña Mencia de Mosquera. Don Martin, mon père, après avoir consommé presque tout son patrimoine dans le service, fut tué en Portugal, à la tête d'un régiment qu'il commandait. Il me laissa si peu de bien, que j'étais un assez mauvais parti, quoique je fusse fille unique. Je ne manquai pas toutefois d'amants, malgré la médiocrité de ma fortune. Plusieurs cavaliers des plus considérables d'Espagne me recherchèrent en mariage. Celui qui attira mon attention fut don Alvar de Mello. Véritablement il était mieux fait que ses rivaux, mais des qualités plus solides me déterminèrent en sa faveur. Il avait de l'esprit, de la discrétion, de la valeur et de la probité. D'ailleurs, il pouvait passer pour l'homme du monde le plus galant. Fallait-il donner une fête, rien n'était mieux entendu ; et, s'il paraissait dans des joutes, il y faisait toujours admirer sa force et son adresse. Je le préférai donc à tous les autres, et je l'épousai.
Peu de jours après notre mariage, il rencontra dans un endroit écarté don André de Baësa, qui avait été l'un de ses rivaux. Ils se piquèrent l'un l'autre, et mirent l'épée à la main. Il en coûta la vie à don André. Comme il était neveu du corrégidor de Valladolid, homme violent et mortel ennemi de la maison de Mello, don Alvar crut ne pouvoir assez tôt sortir de la ville. Il revint promptement au logis, où, pendant qu'on lui préparait un cheval, il me conta ce qui venait de lui arriver. Ma chère Mencia, me dit-il ensuite, il faut nous séparer. Vous connaissez le corrégidor. Ne nous flattons point. Il va me poursuivre vivement. Vous n'ignorez pas quel est son crédit. Je ne serai pas en sûreté dans le royaume. Il était si pénétré de sa douleur et de celle dont il me voyait saisie, qu'il n'en put dire davantage. Je lui fis prendre de l'or et quelques pierreries. Puis il me tendit les bras, et nous ne fîmes, pendant un quart d'heure, que confondre nos soupirs et nos larmes. Enfin, on vint l'avertir que le cheval était prêt. Il s'arrache d'auprès de moi. Il part, et me laisse dans un état qu'on ne saurait représenter. Heureuse, si l'excès de mon affliction m'eût alors fait mourir ! Que ma mort m'aurait épargné de peines et d'ennuis ! Quelques heures après que don Alvar fut parti, le corrégidor apprit sa fuite. Il le fit poursuivre et n'épargna rien pour l'avoir en sa puissance. Mon époux toutefois trompa sa poursuite et sut se mettre en sûreté. De manière que le juge se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens à un homme dont il aurait voulu verser le sang, il n'y travailla pas en vain. Tout ce que don Alvar pouvait avoir de fortune fut confisqué.
Je demeurai dans une situation très affligeante. J'avais à peine de quoi subsister. Je commençai à mener une vie retirée, n'ayant qu'une femme pour tout domestique. Je passais les jours à pleurer, non une indigence que je supportais patiemment, mais l'absence d'un époux chéri, dont je ne recevais aucune nouvelle. Il m'avait pourtant promis, dans nos tristes adieux, qu'il aurait soin de m'informer de son sort, dans quelque endroit du monde où sa mauvaise étoile pût le conduire. Cependant, sept années s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de lui. L'incertitude où j'étais de sa destinée me causait une profonde tristesse. Enfin, j'appris qu'en combattant pour le roi de Portugal, dans le royaume de Fez, il avait perdu la vie dans une bataille. Un homme revenu depuis peu d'Afrique me fit ce rapport, en m'assurant qu'il avait parfaitement connu don Alvar de Mello, qu'il avait servi dans l'armée portugaise avec lui, et qu'il l'avait vu périr dans l'action. Il ajoutait à cela d'autres circonstances encore qui achevèrent de me persuader que mon époux n'était plus.
Dans ce temps-là, don Ambrosio Mesia Carrillo, marquis de la Guardia, vint à Valladolid. C'était un de ces vieux seigneurs qui, par leurs manières galantes et polies, font oublier leur âge, et savent encore plaire aux femmes. Un jour, on lui conta par hasard l'histoire de don Alvar et, sur le portrait qu'on lui fit de moi, il eut envie de me voir. Pour satisfaire sa curiosité, il gagna une de mes parentes, qui m'attira chez elle. Il s'y trouva. Il me vit, et je lui plus, malgré l'impression de douleur qu'on remarquait sur mon visage ; mais que dis-je : malgré ? peut-être ne fut-il touché que de mon air triste et languissant qui le prévenait en faveur de ma fidélité. Ma mélancolie peut-être fit naître son amour. Aussi bien il me dit plus d'une fois qu'il me regardait comme un prodige de constance, et même qu'il enviait le sort de mon mari, quelque déplorable qu'il fût d'ailleurs. En un mot, il fut frappé de ma vue, et il n'eut pas besoin de me voir une seconde fois pour prendre la résolution de m'épouser.
Il choisit l'entremise de ma parente pour me faire agréer son dessein. Elle me vint trouver, et me représenta que mon époux ayant achevé son destin dans le royaume de Fez, comme on nous l'avait rapporté, il n'était pas raisonnable d'ensevelir plus longtemps mes charmes ; que j'avais assez pleuré un homme avec qui je n'avais été unie que quelques moments, et que je devais profiter de l'occasion qui se présentait ; que je serais la plus heureuse femme du monde. Là-dessus elle me vanta la noblesse du vieux marquis, ses grands biens et son bon caractère ; mais elle eut beau s'étendre avec éloquence sur tous les avantages qu'il possédait, elle ne put me persuader. Ce n'est pas que je doutasse de la mort de don Alvar, ni que la crainte de le revoir tout à coup, lorsque j'y penserais le moins, m'arrêtât. Le peu de penchant, ou plutôt la répugnance que je me sentais pour un second mariage, après tous les malheurs du premier, faisait le seul obstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne se rebuta-t-elle point. Au contraire, son zèle pour don Ambrosio en redoubla. Elle engagea toute ma famille dans les intérêts de ce vieux seigneur. Mes parents commencèrent à me presser d'accepter un parti si avantageux. J'en étais à tout moment obsédée, importunée, tourmentée. Il est vrai que ma misère, qui devenait de jour en jour plus grande, ne contribua pas peu à laisser vaincre ma résistance.
Je ne pus donc m'en défendre ; je cédai à leurs pressantes instances, et j'épousai le marquis de la Guardia, qui, dès le lendemain de mes noces, m'emmena dans un très beau château qu'il a auprès de Burgos, entre Grajal et Rodillas. Il conçut pour moi un amour violent. Je remarquais dans toutes ses actions une envie de me plaire. Il s'étudiait à prévenir mes moindres désirs. Jamais époux n'a eu tant d'égards pour une femme, et jamais amant n'a fait voir tant de complaisance pour une maîtresse. J'aurais passionnément aimé don Ambrosio, malgré la disproportion de nos âges, si j'eusse été capable d'aimer quelqu'un après don Alvar. Mais les c¦urs constants ne sauraient avoir qu'une passion. Le souvenir de mon premier époux rendait inutiles tous les soins que le second prenait pour me plaire. Je ne pouvais donc payer sa tendresse que de purs sentiments de reconnaissance.
J'étais dans cette disposition, quand, prenant l'air un jour à une fenêtre de mon appartement, j'aperçus dans le jardin une manière de paysan qui me regardait avec attention. Je crus que c'était un garçon jardinier. Je pris peu garde à lui ; mais le lendemain m'étant remise à la fenêtre, je le vis au même endroit, et il me parut encore fort attaché à me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai à mon tour ; et, après l'avoir observé quelque temps, il me sembla reconnaître les traits du malheureux don Alvar. Cette apparition excita dans tous mes sens un trouble inconcevable. Je poussai un grand cri. J'étais alors, par bonheur, seule avec Inès, celle de toutes mes femmes qui avait le plus de part à ma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitait mes esprits. Elle ne fit qu'en rire, et elle s'imagina qu'une légère ressemblance avait trompé mes yeux. Rassurez-vous, madame, me dit-elle, et ne pensez pas que vous ayez vu votre premier époux. Quelle apparence y a-t-il qu'il soit ici sous une forme de paysan ? est-il même croyable qu'il vive encore ? Je vais, ajouta-t-elle, descendre au jardin et parler à ce villageois. Je saurai quel homme c'est, et je reviendrai dans un moment vous en instruire. Inès alla donc au jardin ; et peu de temps après je la vis rentrer dans mon appartement fort émue. Madame, dit-elle, votre soupçon n'est que trop bien éclairci. C'est don Alvar lui-même que vous venez de voir. Il s'est découvert d'abord, et il vous demande un entretien secret.
Comme je pouvais à l'heure même recevoir don Alvar, parce que le marquis était à Burgos, je chargeai ma suivante de me l'amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vous jugez bien que j'étais dans une terrible agitation. Je ne pus soutenir la vue d'un homme qui était en droit de m'accabler de reproches. Je m'évanouis dès qu'il se présenta devant moi. Ils me secoururent promptement, Inès et lui ; et quand ils m'eurent fait revenir de mon évanouissement, don Alvar me dit : Madame, remettez-vous, de grâce. Que ma présence ne soit pas un supplice pour vous. Je n'ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n'ignore pas que c'est l'ouvrage de votre famille. Toutes les persécutions que vous avez souffertes à ce sujet me sont connues. D'ailleurs, on a répandu dans Valladolid le bruit de ma mort; et vous l'avez cru avec d'autant plus de fondement, qu'aucune lettre de ma part ne vous assurait du contraire. Enfin, je sais de quelle manière vous avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité, plutôt que l'amour, vous a jetée dans ses bras Ah ! seigneur, interrompis-je en pleurant, pourquoi voulez-vous excuser votre épouse ? elle est coupable puisque vous vivez. Que ne suis-je encore dans la misérable situation où j'étais avant que d'épouser don Ambrosio ! Funeste hyménée ! hélas ! j'aurais du moins, dans ma misère, la consolation de vous revoir sans rougir.
Ma chère Mencia, reprit don Alvar d'un air qui marquait jusqu'à quel point il était pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous ; et, bien loin de vous reprocher l'état brillant où je vous retrouve, je jure que j'en rends grâces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid, j'ai toujours eu la fortune contraire: ma vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunes ; et, pour comble de malheurs, je n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votre amour, je me représentais sans cesse la situation où ma fatale tendresse vous avait réduite. Je me peignais doña Mencia dans les pleurs. Vous faisiez le plus grand de mes maux. Quelquefois, je l'avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu. J'ai souhaité que vous eussiez penché vers quelqu'un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m'aviez donnée sur eux vous coûtait si cher. Cependant, après sept années de souffrances, plus épris de vous que jamais, j'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résister à cette envie, et la fin d'un long esclavage m'ayant permis de la satisfaire, j'ai été sous ce déguisement à Valladolid, au hasard d'être découvert. Là, j'ai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, et j'ai trouvé moyen de m'introduire chez le jardinier, qui m'a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j'aie dessein de troubler, par mon séjour ici, la félicité dont vous jouissez, Je vous aime plus que moi-même. Je respecte votre repos, et je vais, après cet entretien, achever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie.
Non, don Alvar, non, m'écriai-je à ces paroles ! Je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois. Je veux partir avec vous. Il n'y a que la mort qui puisse désormais nous séparer. Croyez-moi, reprit-il, vivez avec don Ambrosio. Ne vous associez point à mes malheurs. Laissez-m'en soutenir tout le poids. Il me dit encore d'autres choses semblables ; mais plus il paraissait vouloir s'immoler à mon bonheur, moins je me sentais disposée à y consentir. Lorsqu'il me vit ferme dans la résolution de le suivre, il changea tout à coup de ton ; et prenant un air plus content: madame, me dit-il, puisque vous aimez encore assez don Alvar pour préférer sa misère à la prospérité où vous êtes, allons donc demeurer à Bétancos, dans le fond du royaume de Galice. J'ai là une retraite assurée. Si mes disgrâces m'ont ôté tous mes biens, elles ne m'ont point fait perdre tous mes amis. Il m'en reste encore de fidèles, qui m'ont mis en état de vous enlever. J'ai fait faire un carrosse à Zamora par leur secours. J'ai acheté des mules et des chevaux, et suis accompagné de trois Galiciens des plus résolus. Ils sont armés de carabines et de pistolets, et ils attendent mes ordres dans le village de Rodillas. Profitons, ajouta-t-il, de l'absence de don Ambrosio. Je vais faire venir le carrosse jusqu'à la porte de ce château, et nous partirons dans le moment. J'y consentis. Don Alvar vola vers Rodillas, et revint en peu de temps, avec ses trois cavaliers, m'enlever au milieu de mes femmes, qui, ne sachant que penser de cet enlèvement, se sauvèrent fort effrayées. Inès seule était au fait ; mais elle refusa de lier son sort au mien, parce qu'elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio.
Je montai donc en carrosse avec don Alvar n'emportant que mes hardes et quelques pierreries que j'avais avant mon second mariage ; car je ne voulus rien prendre de tout ce que le marquis m'avait donné en m'épousant. Nous prîmes la route du royaume de Galice, sans savoir si nous serions assez heureux pour y arriver. Nous avions sujet de craindre que don Ambrosio, à son retour, ne se mît sur nos traces avec un grand nombre de personnes, et ne nous joignît. Cependant, nous marchâmes pendant deux jours sans voir paraître à nos trousses aucun cavalier. Nous espérions que la troisième journée se passerait de même, et déjà nous nous entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contait la triste aventure qui avait donné lieu au bruit de sa mort, et comment, après cinq années d'esclavage, il avait recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes hier sur le chemin de Léon les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu'ils ont tué avec tous ses gens, et c'est lui qui fait couler les pleurs que vous me voyez répandre en ce moment.
CHAPITRE
XII
De quelle manière désagréable
Gil Blas et la dame furent interrompus
Doña Mencia
fondit en larmes après avoir achevé ce récit. Je
la laissai donner un libre cours à ses soupirs. Je pleurai
même aussi, tant il est naturel de s'intéresser pour les
malheureux, et particulièrement pour une belle personne
affligée. J'allais lui demander quel parti elle voulait
prendre dans la conjoncture ou elle se trouvait, et peut-être
allait-elle me consulter là-dessus, si notre conversation
n'eût pas été interrompue ; mais nous entendîmes
dans l'hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous,
attira noue attention. Ce bruit était causé par
l'arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils et de
plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre ou nous étions.
Un jeune cavalier qui les accompagnait, s'approcha de moi le premier,
et se mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pas
besoin de l'examiner longtemps. Par saint Jacques, s'écria-t-il,
voilà mon pourpoint ! C'est lui-même. Il n'est pas plus
difficile à reconnaître que mon cheval. Vous pouvez
arrêter ce galant sur ma parole. C'est un de ces voleurs qui
ont une retraite inconnue en ce pays-ci.
A ce discours qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont j'avais par malheur toute la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaise conséquence de mon embarras qu'à l'expliquer favorablement, jugea que l'accusation n'était pas mal fondée ; et présumant que la dame pouvait être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'était pas de ceux qui ont le regard terrible ; il avait l'air doux et riant. Dieu sait s'il en valait mieux pour cela ! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furets, c'est-à-dire ses deux alguazils. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume : ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs ! Ils n'avaient jamais peut-être fait un si beau coup. A chaque poignée de pistoles qu'ils tiraient, je voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paraissait hors de lui-même. Mon enfant, me disait-il d'un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge : mais ne crains rien. Si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de mal. Cependant ils vidèrent tout doucement mes poches, et me prirent ce que les voleurs mêmes avaient respecté, je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là ; leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tète jusqu'aux pieds. Ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avais point d'argent entre la peau et la chemise. Après qu'ils eurent si bien fait leur charge, le corrégidor m'interrogea. Je lui contai ingénument tout ce qui m'était arrivé. Il fit écrire ma déposition ; puis il sortit avec ses gens et mes espèces, et me laissa tout nu sur la paille.
O vie humaine ! m'écriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d'aventures bizarres et de contretemps ! Depuis que je suis sorti d'Oviédo, je n'éprouve que des disgrâces. A peine suis-je hors d'un péril, que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j'étais bien éloigné de penser que j'y ferais bientôt connaissance avec le corrégidor. En faisant ces réflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement qui m'avait porté malheur; puis, m'exhortant moi-même à prendre. courage : allons, dis-je, Gil Blas, aie de la fermeté. Te sied-il bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans le souterrain ? Mais, hélas ! ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrai-je sortir d'ici ? On vient de m'en ôter les moyens. En effet, j'avais raison de parler ainsi ; un prisonnier sans argent est un oiseau à qui l'on a coupé les ailes.
Au lieu de la perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la broche, on m'apporta un petit pain bis avec une cruche d'eau, et on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision. Dés que je le voyais, j'affectais de lui parler, je tâchais de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage ne répondait rien à tout ce que je lui disais. Il ne me fut pas possible d'en tirer une parole. Il entrait mime et sortait le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour, le corrégidor parut et me dit : tu peux t'abandonner à la joie. Je viens t'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi. Je l'ai interrogée avant son départ et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi dés aujourd'hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Peñaflor à Cacabelos, comme tu me l'as dit, confirme ta déposition. Il est dans Astorga. Je l'ai envoyé chercher. Je l'attends. S'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur-le-champ en liberté.
Ces paroles me réjouirent. Dés ce moment, je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu'il voulait me rendre ; et je n'avais pas encore achevé mon compliment, que le muletier, conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt ; mais le muletier, qui sans doute avait vendu ma valise avec tout ce qui était dedans, craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il avait touché, s'il avouait qu'il me reconnaissait, dit effrontément qu'il ne savait qui j'étais et qu'il ne m'avait jamais vu. Ah ! traître, m'écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien. Je suis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Cacabelos, et à qui tu fis si grand'peur. Le muletier répondit d'un ton froid que je lui parlais d'une chose dont il n'avait aucune connaissance ; et comme il soutint jusqu'au bout que je lui étais inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Il fallut m'armer d'une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau, et à voir le silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffes de la justice, bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettait au désespoir. Je regrettais le souterrain. Dans le fond, disais-je, j'y avais moins de désagrément que dans ce cachot. Je faisais bonne chère avec les voleurs. Je m'entretenais avec eux, et je vivais dans la douce espérance de m'échapper ; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux de sortir d'ici pour aller aux galères.
CHAPITRE
XIII
Par quel hasard Gil Blas sortit enfin de prison
et où il alla
Tandis que je passais les jours à m'égayer dans mes réflexions, mes aventures, telles que je les avais dictées dans ma déposition, se répandirent dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient l'un après l'autre se présenter à une petite fenêtre par ou le jour entrait dans ma prison, et lorsqu'ils m'avaient considéré quelque temps, ils s'en allaient. Je fus surpris de cette nouveauté. Depuis que j'étais prisonnier, je n'avais pas vu un seul homme se montrer à cette fenêtre, qui donnait sur une cour où régnaient le silence et l'horreur. Je compris par là que je faisais du bruit dans la ville et je ne savais si j'en devais concevoir un bon ou un mauvais présage.
Un de ceux qui s'offrirent des premiers à ma vue fut le petit chantre de Mondofiedo, qui avait aussi bien que moi craint la question et pris la fuite. Je le reconnus et il ne feignit point de me méconnaître. Nous nous saluâmes de part et d'autre ; puis nous nous engageâmes dans un long entretien. Je fus obligé de faire un nouveau détail de mes aventures. De son côté, le chantre me conta ce qui s'était passé dans l'hôtellerie de Cacabelos entre le muletier et la jeune femme, après qu'une terreur panique nous en eut écartés. En un mot, il m'apprit tout ce que j'en ai dit à-devant. Ensuite, prenant congé de moi, il me promit que, sans perdre de temps, il allait travailler à ma délivrance. Alors toutes les personnes qui étaient venues là comme lui par curiosité me témoignèrent que mon malheur excitait leur compassion. Ils m'assurèrent même qu'ils se joindraient au petit chantre, et feraient tout leur possible pour me procurer la liberté.
Ils tinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en ma faveur au corrégidor, qui, ne doutant plus de mon innocence, surtout lorsque le chantre lui eut conté ce qu'il savait, vint trois semaines après dans ma prison. Gil Blas, me dit-il je ne veux pas traîner les choses en longueur. Va, tu es libre. Tu peux sortir quand il te plaira. Mais, dis-moi, poursuivit-il, si l'on te menait dans la forêt où est le souterrain, ne pourrais-tu pas le découvrir ? Non, Seigneur, lui répondis-je : comme je n'y suis entré que la nuit, et que j'en suis sorti avant le jour, il me serait impossible de reconnaître l'endroit où il est. Là-dessus, le juge se retira, en disant qu'il allait ordonner au concierge de m'ouvrir les portes. En effet, un moment après le geôlier vint dans mon cachot avec un de ses guichetiers qui portait un paquet de toile. Ils m'ôtèrent tous deux, d'un air grave et sans me dire un seul mot, mon pourpoint et mon haut-de-chausses, qui étaient d'un drap fin et presque neuf; puis, m'ayant revêtu d'une vieille souquenille, ils me muent dehors par les épaules.
La confusion que j'avais de me voir si mal équipé modérait la joie qu'ont ordinairement les prisonniers de recouvrer la liberté. J'étais tenté de sortir de la ville à l'heure même, pour me soustraire aux yeux du peuple, dont je ne soutenais les regards qu'avec peine. Ma reconnaissance pourtant l'emporta sur ma honte. J'allai remercier le petit chantre à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'empêcher de rire lorsqu'il m'aperçut. Comme vous voilà ! me dit-il : la justice, à ce que je vois, vous en a donné de toutes les façons. Je ne me plains pas de la justice, lui répondis-je. Elle est très équitable. Je voudrais seulement que tous ses officiers fussent d'honnêtes gens. Ils devaient du moins me laisser mon habit. Il me semble que je ne l'avais pas mal payé. J'en conviens, reprit-il, mais on vous dira que ce sont des formalités qui s'observent. Eh ! vous imaginez-vous, par exemple, que votre cheval ait été rendu à son premier maître ? Non pas, s'il vous plaît. Il est actuellement dans les écuries du greffier, o&u