Jean Jaurès
Les preuves
Pourquoi rééditer Les Preuves? Depuis la sortie de ce volume, à la fin de septembre 1898 - il est vendu au prix coûtant, 1 fr. 50, par le quotidien socialiste La Petite République où Jaurès jouit alors d'une influence privilégiée -, nul éditeur ne l'avait entrepris. Non sans raison. Alors que tant de travaux érudits ont été produits sur l'Affaire, et que, depuis quelques années, on s'intéresse Si activement à Sa dimension socio-historique, on trouve ici, rédigée en moins de deux mois et rassemblée à la hâte sans aucun remaniement, la matière brute du journal : aussi titres et sous- titres se bousculent-ils parfois sans qu'on ait eu le temps de tenir compte de leur nouveau statut de têtes de chapitres. Davantage, le corps du texte met en scène des personnages aujourd'hui obscurs pour qui n'est pas immergé dans la mémoire de l'Affaire : officiers de tous grades, parlementaires oubliés, experts en écritures, juges aux noms bizarres. On y discute phrase par phrase des déclarations sibyllines, on y évoque des événements qui semblent sortir tout droit des romans-feuilletons de l'époque ou des premières bandes dessinées réunies alors par John GrandCarteret. Pas trace d'histoire orale, non plus que quantitative ou sérielle : les documents cernés ressemblent à ceux que les savants pourchassaient et qu'avait rendus célèbres le faussaire Vrain- Lucas en abusant quelques années plus tôt un grand mathématicien. Aucune chaude présence populaire. Vraiment, un drôle de livre. Et sa réédition en 1981, une drôle d'idée.
Oui, mais... Si peu classique à tant d'égards, ce livre n'en est pas moins un classique. Son titre, Si bref, a pénétré jusque dans les ghettos de Pologne et de Russie et va traverser le temps : l'enquête conduite par Pierre Vidal-Naquet, lors de la mort sous la torture de Maurice Audin, au coeur de la guerre d'Algérie, en fera la démonstration. Quoi! sans être policier, juge ou avocat, il est donc possible de démonter la trame d'un mensonge, de faire sortir du puits la vérité nue! Rarement un titre a aussi bien épousé les contours de son objet, de son contenu. Un contenu à trois égards au moins exemplaire : modèle d'histoire écrite à chaud, classique des droits de l'homme, témoignage aussi des problèmes que pose de nos jours la tension entre l'universalisme humaniste et la lutte des classes.
Donc, l'histoire à chaud. Et comment! Ce qui décide Jaurès à consacrer à l'affaire Dreyfus des vacances bien gagnées dans sa maison du Tarn, c'est une constellation d'événements tout proches. Les ouvriers allemanistes d'abord - on appelle ainsi les membres du Parti Ouvrier Socialiste - Révolutionnaire, du nom de l'un d'entre eux, le typographe Jean Allemane -, dreyfusards de la première heure, le pressent de parler depuis juin : " A la difficulté de compréhension des masses, lui dit l'un d'eux, Paul Fribourg, opposez la clarté convaincante de votre parole... En avant, en avant, citoyen, de toute l'énergie de votre éloquente parole, en avant pour la justice, pour l'humanité! ". Or, pour construire la Verrerie ouvrière d'Albi après la terrible grève des verriers, Jaurès a noué avec les allemanistes des relations étroites. Et il a conscience de ce que, s'adressant au peuple socialiste de Paris lors du punch du Tivoli- Vauxhall, le 7 juin 1898, il ne s'est pas, sur l'Affaire, montré assez explicite. A vrai dire, comment persuader de la machination montée contre Dreyfus ceux qui ne le sont pas, tant que le pouvoir se refuse à rendre publiques les raisons de ses certitudes? Jaurès, en fait, attend qu'un Président du Conseil, un ministre de la Guerre sortent des brumes où l'Etat, depuis quatre ans, s'est enveloppé.
Or le 7 juillet 1898, un mois tout juste avant que ne paraisse le début des Preuves, Cavaignac, premier ministre " civil " de la Guerre depuis la condamnation de Dreyfus, lit à la tribune de la Chambre les trois preuves, selon lui décisives, de la trahison du capitaine : un faux manifeste, et deux documents entachés de toutes les suspicions, déjà connus certes, ma jamais authentifiés par un gouvernement réputé républicain comme celui que vient de constituer le vieux radical Henri Brisson. La Chambre fait un triomphe à ce discours, l'affichage est voté par 545 voix ; aucune opposition, seize abstentions dont quinze socialistes. Complicité de la classe politique? Couardise? Ou, plus vraisemblablement, émergence au grand jour d'un nationalisme plus ou moins refoulé, joie de retrouver sans tache l'Armée, l'arche sainte? Jaurès attendait cet instant. Le voici, le soir même, remontant le courage de Lucien Herr, de Léon Blum qui nous a raconté la scène : " Pour la première fois nous tenons la certitude de la victoire. Méline était invulnérable parce qu'il se taisait. Cavaignac parle, discute, donc il est vaincu ". Et d'agir. La tribune de la Chambre lui est fermée : il vient d'être battu à Carmaux. Reste le journal. Il commence à rédiger. Et, avant même qu'il ait fini, le faussaire principal, le commandant Henry, avoue, le 30 août : la pièce décisive, celle où le nom du traître, Dreyfus, était écrit en toutes lettres, il l'a fabriquée de ses mains. En septembre les titres d'actualité de La Petite République vont coiffer les titres du texte de Jaurès rédigé quelques jours plus tôt : les aveux de l'Etat-major donnaient raison à celui qui en dénonçait les mensonges.
Hasard? Ce serait trop facile. Produits de longs et minutieux regroupements, fruits de dossiers solides discutés entre amis au cours de fiévreuses soirées dont le détail nous échappera toujours, Les Preuves témoignent essentiellement de la sûreté d'une méthode. De l'Ecole des Chartes, pépinière d'experts en chartes médiévales à la IVe section de l'Ecole des Hautes Etudes et à la Sorbonne où la bonne parole commence à pénétrer, archivistes, chercheurs, historiens, l'appellent, puisque c'est la leur, la méthode. Raisonner, vérifier, double démarche de l'érudit, exaltée en 1893 par Louis Havet, qui sera un dreyfusard notoire, lors de la mort de son jeune frère, l'historien Julien Havet. Quatre ans plus tard, deux professeurs, Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, l'analysent dans un manuel qui va former des générations d'étudiants, l'Introduction aux études historiques. Méthode universelle : même à un événement contemporain on peut l'appliquer, même un philosophe peut la manier ; elle exige seulement qu'on renonce aux phrases creuses et à la rhétorique pompeuse, qu'on fasse appel à l'esprit critique. " Plus d'images, plus de métaphores, mais des faits contrôlés " : ainsi Joseph Reinach, quelques années plus tard, dans sa monumentale Histoire de l'affaire Dreyfus, où Jaurès n'a droit qu'à une place fort petite, caractérise-t-il Les Preuves pour lesquelles Gabriel Monod, le père fondateur de la sévère Revue historique, s'enthousiasma dès octobre 1898. L'histoire immédiate était possible, Monod l'avait rencontrée.
Si La Revue historique avait, contre toutes ses habitudes, salué aussi promptement cette " oeuvre extraordinaire ", c'est aussi que son directeur avait, dès l'automne 1897, appartenu à la phalange restreinte qui s'interrogeait sur le respect des droits de l'homme lors du procès de 1894. A ce problème de conscience, Les Preuves apportent la première réponse globale. Oui, l'Etat républicain peut lui aussi bafouer les droits d'un individu, hisser l'Armée au-dessus des lois et le pouvoir de la hiérarchie au-dessus des garanties dues au citoyen. Que devient dès lors le Droit, substrat officiel d'un régime qui, seul à l'époque en Europe, déclarait s'enraciner dans l'égalité de tous les citoyens (oublions je vous prie les citoyennes)? Source d'indignation, cette découverte suscite diverses formes de militantisme chez ceux qui prenaient jusque-là pour argent comptant la parole officielle de la République. C'est pourquoi à l'écart de l'establishment officiel, des Académies en particulier et des romanciers à grand tirage, elle jette nombre d'intellectuels du côté du " Droit " et de " la Justice " et les conduit - parfois, pas toujours - à réfléchir à la crise qui les atteint.
Défendre les droits de l'homme - la Ligue qui porte ce nom vient de naître - c'est d'abord démonter pièce à pièce les mécanismes selon lesquels ils ont été violés et les arguments qui en dissimulent la violation. Les savants aident à voir clair, mais nul besoin de pseudo-experts. Le dogmatisme prétentieux d'un Bertillon égare : ses constructions délirantes relèvent du même univers mental que les rencontres rocambolesques avec une " dame voilée " ou les faux télégrammes signés de noms de pacotille. Chacun peut comprendre, dit Jaurès, s'il exerce sa raison : le suffrage universel ne se réduit pas au vote, la défense du droit de chacun appartient à tous. Défendre, c'est aussi attaquer. Les coupables, qui sont-ils? Jaurès exagère peut-être les responsabilités - criardes il est vrai - de du Paty de Clam, un meneur certes, et un détraqué, un mené aussi, dont le colonel Sandherr a levé les doutes pendant les semaines où s'est nouée l'Affaire. Mais il tient fermement dans sa ligne de mire les principaux responsables : Esterhazy, le " uhlan " ; le commandant Henry, auteur en 1896 - Jaurès donne la date exacte! - du faux qui va dans l'histoire porter son nom ; le général Mercier qui a fabriqué le premier " dossier secret " et l'a communiqué au Conseil de guerre sans que l'accusé en ait eu connaissance.
Des coupables donc, nommément désignés. Mais au-delà des responsables il faut chercher les responsabilités. Par-delà les Mercier et les Cavaignac, les Boisdeffre et les Pellieux, les Gonse et les Henry, Jaurès vise l'institution dont le comportement révèle la dégradation de la République, la crise des droits de l'homme : l'Etat-Major, spécialiste en forge ries de fausses pièces et forfaits divers ; corps séparé de la nation et fier de l'être, lié à l'Eglise où ont été élevés les " généraux de jésuitière ", antisémite dans sa quasi totalité, Picquart compris, il se veut symbole de l'Armée tout entière et parvient à en convaincre la majorité des Français. C'est sur lui que Les Preuves concentrent leurs feux. La magistrature civile peut-elle constituer un recours? Malgré la dure expérience faite, au procès Zola, d'un tribunal sensible à toutes les pressions, on n'en désespère pas, en cette fin d'été 1898 où la Chambre criminelle de la Cour de Cassation est enfin saisie de la révision après les aveux et le suicide d'Henry. Enfin, par-delà les institutions, Jaurès met à jour l'affaissement des valeurs consubstantielles à sa conception de la démocratie : l'école n'a pas suffi à nourrir l'esprit critique ; dans un monde en rapide mutation émerge obscurément un ensemble d'attitudes communes à ceux que l'on commence à désigner sous le nom de " nationalistes ".
Les antisémites en adoptent les couleurs. Drumont et La Libre Parole ne sont pas seuls à reconnaître dans " le juif ", l'étranger par excellence et donc le traître en puissance, cependant que " antijuif " - titre de plusieurs petits journaux, adjectif que s'accolent divers politiciens devient comme l'allégorie du patriotisme. Chez les abbés démocrates-chrétiens, et jusque dans le jeune Sillon de Marc Sangnier, le vieil anti-judaïsme de la Bonne Presse, la haine du juif déicide, a reculé au profit non seulement de l'hostilité aux " rois de l'époque " - usuriers, banquiers -, mais d'une vision nouvelle : celle de l'autre, dissident par nature, frère en cela de ceux qui le deviennent par choix, les anarchistes, les socialistes. Combien d'anticléricaux, bons mangeurs de curés, adhèrent finalement eux aussi à cette représentation? Aussi la dénonciation de " la haine du juif " court-elle à travers les Preuves. Non pas enrobée : clairement énoncée. Mais englobée dans une analyse plus ample et définie en quelque sorte comme un des visages de ce nationalisme où Jaurès pressent le grand adversaire des temps qui s'annoncent. Il s'agit selon lui d'un nouvel avatar de la droite peureuse, d'un mouvement de repli frileux, presque misérable malgré les allures bravaches de Rochefort ou de Drumont, d'un découpage du corps social qui vise à isoler " les purs " : d'un côté les vrais Français, de l'autre les juifs, d'un côté les vrais patriotes, de l'autre les socialistes sans patrie ; et bientôt - 1898, c'est aussi l'année de Fachoda d'un côté la France, de l'autre les ennemis héréditaires.
Les Preuves ne donnent-elles donc à entendre qu'une parole humaniste, un cri frère de celui que poussa Voltaire en faveur de Calas? Autre temps, autre société. En cette fin du XIXe siècle, Jaurès commence à apparaître comme le leader d'un socialisme qui, pour se constituer en force politique, doit surmonter ses divisions en s'appuyant d'abord sur les plus exploités des exploités, les ouvriers. L'unité, il ne la croit possible que par la fusion des organisations existantes, fût-ce sous la pression populaire. Mais le combat dreyfusiste ne lui est guère favorable : à l'exception des allemanistes, les responsables - qui redoutent l'impopularité - le pressent de ne s'engager qu'en son nom personnel. Le Parti Ouvrier Français, le parti de Jules Guesde déclare pour Sa part le 24 juillet 1898, qu'il " ne saurait, sans duperie et sans trahison... suspendre sa propre guerre et s'égarer dans des redressements individuels qui trouveront leur réparation dans la réparation générale " - Jaurès s'engage donc à rédiger Les Preuves sous sa seule responsabilité : il eut souhaité une rédaction, une diffusion en tout cas, plus collective. Il sait bien pourtant que la division de la société en classes fracture, plus que d'autres encore, l'universalisme de la République. C'est justement pourquoi, à ses yeux, la société française a besoin du socialisme. Mais comment, dans l'immédiat, surmonter la contradiction? Trois réponses. L'une parle le beau langage des Lumières : la pitié appartient à tous les hommes. L'autre vient du philosophe : le malheur dépouille l'être humain de sa caste et de sa classe. Et la troisième, du politique : tout ébranlement de la société bourgeoise sert les intérêts de la classe ouvrière. Ces pages, parmi les premières du livre, sont aussi parmi les plus belles.
Il fallait donc rééditer Les Preuves et permettre au lecteur d'aujourd'hui de suivre la démonstration de l'illégalité du procès puis de l'innocence du capitaine, avant de débusquer les coupables. Il le fallait, quitte à éclairer par une chronologie sommaire et des rudiments de biographies, ce que ce texte, Si démonstratif, peut receler aujourd'hui d'obscurités. Mais Les Preuves ne doivent pas servir à statufier Jaurès. On se souviendra, en parcourant ce livre, qu'il ne fut pas le premier des dreyfusards. Inquiet, comme d'autres, devant les liens d'un Emmanuel Arène - le " Vidi " du Figaro -, de Joseph Reinach et d'autres avec le panarnisme, il lui arriva aussi, comme à d'autres, d'employer le concept de juiverie pour désigner l'usure et la banque, et de se référer à la race en un temps où le mot n'était pas chargé des connotations tragiques du xxe siècle. A condition de le soumettre à un éclairage historique, ce livre nous permet justement d'éviter les errements des idéologues. Outre les démonstrations rigoureuses et les colères généreuses dont il est porteur, il nous aide à accéder, de biais, à un moment capital de notre histoire : il nous apprend comment un intellectuel socialiste, après s'être dégagé d'assez longues hésitations, a su s'engager tout entier et conduire des centaines de milliers d'êtres humains sur le même chemin. Un chemin où intellectuels et ouvriers allaient, un temps, se rencontrer. Brève rencontre, et promise à de durs lendemains, mais, après tout, ouverte sur l'avenir.
Madeleine REBERlOUX
*Chronologie sommaire de l'affaire Dreyfus*
1894 fin septembre - Les services de renseignements français, appelés alors Section de Statistique interceptent le document qu'on va appeler " le bordereau " : une lettre non signée, annonçant à l'attaché militaire allemand Schwarzkoppen l'envoi de documents français confidentiels. 15 octobre - Le capitaine Alfred Dreyfus, stagiaire à l'Etat-major de l'armée, est arrêté et accusé d'avoir écrit ce bordereau. 19/22 décembre - Le premier Conseil de guerre de Paris juge, à huis clos, le capitaine Dreyfus. La paternité du bordereau - qui lui est attribuée par trois experts en écriture, sur cinq et la communication aux juges militaires par le Ministre de la Guerre, à l'insu de la défense, du " dossier secret " préparé par 'a Section de Statistique, conduisent les juges à déclarer Dreyfus coupable, à l'unanimité, et à le condamner à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée.
1895 5 janvier - Le capitaine Dreyfus est dégradé en public, dans la cour de l'Ecole Militaire, avant d'être envoyé à l'île du Diable. 1er juillet - Un nouveau responsable, le lieutenant-colonel Picquart, est nommé à la tête de la Section de Statistique.
1896 début mars - La Section de Statistique intercepte un pneumatique dit " le petit bleu ", adressé par l'ambassade d'Allemagne au commandant Esterhazy. été - Picquart, qui a consulté le " dossier secret ", acquiert la certitude que c'est Esterhazy qui a rédigé le bordereau, mais il ne peut convaincre les dirigeants de l'Etat-Major de la nécessité de réviser le procès de Dreyfus. fin octobre - Le ministre de la Guerre, inquiet, envoie Picquart en mission à l'étranger, pour l'éloigner de Paris. 2 novembre - Le commandant Henry, adjoint depuis 1887 au responsable de la Section de Statistique, remet au sous-chef d'Etat- Major un document (où Dreyfus est nommé en toutes lettres) qu'il vient de fabriquer, mais qu'il prétend avoir été intercepté à l'ambassade d'Allemagne : ce document, " le faux Henry ", sera authentifié par l'Etat-Major et les ministres de la Guerre successifs, jusqu'aux aveux du commandant Henry. 6 novembre - Une brochure de Bernard Lazare, intitulée " Une erreur judiciaire : la vérité sur l'affaire Dreyfus, est publiée à Bruxelles et envoyée aux journaux et aux parlementaires français. 10 novembre - Pour la première fois, un journal, Le Matin, publie un fac-similé du bordereau.
1897 29 juin - En permission à Paris, Picquart confie, sous le sceau du secret, sa conviction à son ami Leblois qui, quinze jours plus tard, va avertir le sénateur Scheurer-Kestner. octobre - La collusion de l'Etat-major et d'Esterhazy commence clairement : une lettre, écrite à l'Etat-Major et signée " Espérance ", avertit Esterhazy qu'il va être accusé d'être l'auteur du bordereau ; Henry et le commandant du Paty de Clam prennent contact avec lui, secrètement. début novembre - Henry et Esterhazy imaginent la fable du " document libérateur ", remis à Esterhazy par une " dame voilée ". 10 novembre - Deux faux télégrammes signés " Blanches et Speranza ", fabriqués par Henry et Esterhazy, sont envoyés à Picquart en Tunisie, pour le compromettre et, comme prévu, interceptés à la poste. 14 novembre - Scheurer-Kestner annonce dans Le Temps son intention d'aboutir à la révision. 15 novembre - Dans Le Figaro, Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy comme l'auteur du " bordereau ". 25 novembre - Début de la campagne de Zola dans Le Figaro. 4 décembre - Esterhazy est renvoyé devant le Premier Conseil de guerre de Paris.
1898 11 janvier - Le Conseil de guerre acquitte Esterhazy, à l'unanimité. 13 janvier - Zola publie " J'accuse " dans L'Aurore, le journal de Clémenceau. 7/23 février - Au cours du procès intenté à Zola devant les Assises de la Seine, par le Ministre de la Guerre, le Président veille à ce que l'affaire Dreyfus ne soit pas évoquée. Trarieux forme le projet de fonder la Ligue des Droits de l'Homme. Zola est condamné au maximum et de violentes manifestations antisémites et nationalistes se déroulent à Paris et dans certaines villes de province. 3 mars - Suicide de Lemercier-Picard. 7 juillet - Le Ministre de la Guerre Cavaignac rend publiques, à la Chambre, les pièces, selon lui décisives, que l'Etat-major détient contre Dreyfus. août/septembre - Jaurès publie " Les Preuves ", dans La Petite République. 27 août - Un Conseil d'enquête, réuni pour étudier la mise à la réforme d'Esterhazy, pour " inconduite habituelle ", émet un avis favorable. Esterhazy va quitter la France. 30 août - Henry doit avouer son faux. 31 août - Suicide de Henry. 27 septembre - La chambre criminelle de la Cour de Cassation est enfin saisie, sur ordre du garde des sceaux, de la demande en révision déposée par Lucie Dreyfus. septembre/octobre - Trois ministres de la Guerre démissionnent l'un après l'autre.
1899 23 février - Aux funérailles nationales du Président de la République, Félix Faure, une tentative de coup d'Etat nationaliste échoue. 3 juin - Après des mois de tentatives pour empêcher la vérité de se faire jour, la Cour de Cassation, toutes chambres réunies, casse le jugement rendu par le Conseil de Guerre de 1894. 4 juin - A Auteuil, le nouveau Président de la République, Loubet, est frappé par les nationalistes. 22 juin - Constitution du ministère Waldeck-Rousseau, dit " de défense républicaine ". 7 août/9 septembre - Au terme des débats du Conseil de Guerre réuni à Rennes, Dreyfus est reconnu, à la majorité, " coupable avec circonstances atténuantes s et condamné à dix ans de détention. 19 septembre - Le Président de la République gracie Dreyfus.
1900 28 janvier - Le général Mercier, Ministre de la Guerre en 1894, est élu sénateur de la Loire-inférieure. 24 décembre - Le Sénat vote la loi d'amnistie, objet de dissension entre les dreyfusards.
1902 30 septembre - Mort d'Emile Zola.
1903 6 avril - Jaurès obtient de la Chambre qu'une enquête soit ouverte par le Ministère de la Guerre sur l'affaire Dreyfus.
1905 5 mars - L'enquête ayant mis à jour de nouveaux faux introduits dans le " dossier secret " en 1897 et 1898, la Cour de Cassation déclare recevable une nouvelle demande en révision introduite par Alfred Dreyfus.
1906 12 juillet - La Cour de Cassation casse, sans renvoi, le jugement du Conseil de Guerre de Rennes : la condamnation de Rennes a été prononcée " par erreur et à tort ". 21 juillet - Le capitaine Dreyfus, réintégré dans l'armée, comme commandant, reçoit les insignes de chevalier de la Légion d'Honneur.
*BREVES BIOGRAPHIES*
(Sont présentés ici, dans leurs rapports à l'Affaire, les personnages nommés dans Les Preuves, à l'exception de ceux que Jaurès présente lui-même, et en particulier des experts de la défense et des experts en écritures au procès Zola).
Commandant d'Attel - Le témoignage du commandant d'Attel disparu en 1896, n'a été invoqué qu'après sa mort et par divers intermédiaires, dont le capitaine Anthoine. Il faut le rattacher aux pseudo-aveux de Dreyfus lors de sa dégradation.
Alphonse Bertillon - Le plus célèbre des experts du procès Dreyfus est chef du service anthropométrique de la Préfecture de police. Quoique très antisémite, il ne semble pas avoir été choisi pour cette raison par l'Etat-Major. Ses premières conclusions sont d'ailleurs hésitantes. C'est au cours de sa deuxième étude qu'il s'associe étroitement à du Paty de Clam et formule la théorie extravagante selon laquelle, dans le bordereau, Dreyfus a contrefait sa propre écriture.
Bertulus - Jeune magistrat parisien, spécialisé dans les affaires d'espionnage. D'abord lié avec Henry, il acquiert petit à petit, en mars/avril 1898, la conviction de l'innocence de Dreyfus. Il est mêlé à plusieurs des nombreux procès qui entourent l'affaire.
Général Billot - Il succède au général Mercier comme ministre de la Guerre, de janvier 1895 à juin 1898. C'est lui qui, fin octobre 1896, décide d'éloigner Picquart de Paris.
Général de Boisdeffre - Représentant typique de ceux qu'on nomme, chez les dreyfusards, les " généraux de jésuitière ", il est chef d'Etat-Major de l'armée en 1894 et le reste jusqu'au suicide d'Henry. Il est le premier à avoir, lors du procès Zola, affirmé l'authenticité des trois lettres que citera Cavaignac le 7 juillet 1898 et à avoir invoqué l'autorité de l'Armée et le " danger national " pour refuser d'en faire connaître l'exact contenu.
Gabrielle de Boulancy - Veuve d'un colonel, amie d'Esterhazy, elle a rompu avec lui et met en circulation, en novembre 1897, des lettres de son amant très hostiles à la France, dont la célèbre " lettre du uhlan " qui date de février 1884.
Jean Bourrat - Grand Maître-adjoint de la Grande Loge de France, Bourrat est élu député des Pyrénées Orientales en 1896, lors d'une élection partielle. Il s'est présenté comme socialiste, mais s'inscrit au groupe de la gauche radicale et devient un ardent antidreyfusard.
Michel Bréal - Professeur au Collège de France depuis 1864, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, le beau- père de Romain Rolland, est une autorité parmi les spécialistes des langues européennes.
Henri Brisson - La personnalité d'Henri Brisson est représentative des difficultés que peut éprouver un vieux parlementaire radical, intègre, franc-maçon notoire, à se situer dans une affaire où les républicains sont divisés, et où " le goupillon " n'est pas seul concerné. Les dreyfusards saluent son élection à la Présidence de la Chambre, après les législatives de mai 1898, comme une victoire sur Méline. En réalité il laisse faire Cavaignac et, s'il engage la procédure de révision après le suicide d'Henry, c'est à deux généraux antidreyfusards qu'il fait appel, successivement, pour occuper le Ministère de la Guerre laissé vacant par Cavaignac.
André Castelin - Député boulangiste de l'Aisne depuis 1889, il est l'auteur de deux interpellations majeures dans l'Affaire : celle du 18 novembre 1896 où il dénonce " le Syndicat " est à l'origine d'un ordre du jour de confiance au gouvernement de Méline, voté à la quasi unanimité ; et celle du 7 juillet 1898.
Godefroy Cavaignac - Député de la Sarthe depuis 1882, issu d'une famille célèbre, il est convaincu de jouer un jour un grand rôle. La gloriole n'est sans doute pas absente de son engagement lors de l'interpellation du 7 juillet 1898. Il doit démissionner le 5 septembre, après les aveux d'Henry, et il achèvera Sa carrière en adhérant au groupe nationaliste.
Etienne Charavay - Archiviste paléographe, expert en écritures dans le premier procès Dreyfus. Son premier rapport marque quelque hésitation. Il raille ensuite, dans des conditions non dénuées d'équivoque, le camp de ceux qui voient en Dreyfus l'auteur du bordereau.
René Chauvin - Ouvrier coiffeur, militant du POF, il est député de Saint-Denis de 1893 à 1898.
Albert Clémenceau - Avocat, le frère du leader radical, défend, pendant le procès Zola, le gérant de l'Aurore, Perrenx.
Blanche de Comminges - Cette comtesse, liée d'amitié avec Picquart dont elle protège les amours, sera associée, dans le cadre des forgeries de l'Etat-Major, à l'épisode de la " dame voilée ".
Président Delegorgue - Ce juge qui préside la Cour d'Assises devant laquelle comparait Zola, s'est rendu célèbre en interdisant toute allusion au procès Dreyfus : " La question ne sera pas posée ".
Charles Demange - C'est sur la recommandation de Waldeck- Rousseau que Mathieu Dreyfus fait appel à Maître Demange. Convaincu de l'innocence du capitaine. il est par ailleurs fort prudent et se montre hostile aux protestations publiques qu'il juge souvent prématurées. D'où ses désaccords avec Maître Labori.
Mathieu Dreyfus - Industriel à Mulhouse, le " frère admirable " a tout fait pour sauver son frère. Ses Souvenirs, rédigés pour l'essentiel entre 1899 et 1906, ont été récemment publiés. Robert Gauthier en avait déjà tiré un beau livre, Dreyfusards!
Edouard Drumont - L'auteur de La France juive (1886) et de nombreux autres livres antisémites et nationalistes, le directeur, depuis 1892, de La Libre Parole, a joué un rôle considérable aux origines de l'Affaire, non seulement en associant la culpabilité proclamée de Dreyfus à ses origines juives, et en dénonçant le " Syndicat ", mais par la sorte de chantage que son journal exerce en 1894 sur le général Mercier, accusé de " protéger les juifs ". Il est député " antijuif " d'Alger de 1898 à 1902.
Charles Dupuy - Elu de la Haute-Loire depuis 1885, républicain " progressiste " violemment antisocialiste, il semble rallié à la révision quand il succède à Brisson comme Président du Conseil en novembre 1898. Illusion : le 1er mars 1899, il obtiendra du Sénat ce que demandaient les antidreyfusards : le dessaisissement de la Chambre criminelle de la Cour de cassation au profit des Chambres réunies.
Christian Esterhazy - Fils d'un cousin du commandant Esterhazy qui les a escroqués, sa mère et lui, après la mort de son père, il tombe d'abord sous la coupe de son cousin et lui rend maints services avant de perdre ses illusions en mars/avril 1898, et de trouver des intermédiaires qui informeront Picquart.
Commandant Esterhazy - Cet officier joueur, nooew et escroc, dont les origines hongroises sont lointaines, connaît bien la Section de statistique où il a été affecté de 1877 à 1880.11 passe pour " l'ami des juifs " pour avoir été, le 1er juin 1892 le témoin du capitaine Crémieu-Foa contre Dumont. L'auteur du bordereau est en réalité dépourvu de toute idéologie, fût-ce l'antisémitisme, mais la manière dont il est parvenu à " tenir " une partie notable de l'Etat- Major alimente encore aujourd'hui diverses controverses. A la fin de 1898 il quitte la France pour l'Angleterre où il mourra.
Félix Faure - Les révisionnistes ont tenu pour un adversaire sournois mais très dangereux " l'heureux courtier du Havre ", élu Président de la République en janvier 1895 contre Brisson. Ses funérailles, le 23 février 1899, seront l'occasion d'une tentative de coup d'Etat manigancée par Déroulède, mais à laquelle l'armée ne s'associera pas.
Procureur Feuffloley - Procureur de la République à Paris, il manifeste son antidreyfusisme de diverses manières. Ses relations avec le juge d'instruction Bertulus sont tendues depuis le printemps 1898.
Abbé Garnier - C'est un des abbés de la " deuxième démocratie chrétienne ", fondateur, à la fin de 1893, de l'Union nationale et du Peuple français. Tribun véhément et populaire, rallié à la République, il est très antisémite et antisocialiste.
Alfred Gobert - Expert de la Banque de France. Le Garde des Sceaux le recommande à Mercier dès le 9 octobre 1894. Il conclut que le bordereau n'est pas de la main de Dreyfus.
Général Gonse - Sous-chef d'Etat-Major, il joue un rôle important en s'associant étroitement avec le commandant Henry à partir de l'automne 1896 et en s'opposant radicalement, au nom de " la chose jugée " à la révision souhaitée par Picquart.
Gribelin - Officier d'administration, à la fois archiviste, comptable et factotum à la Section de statistique, c'est un homme précieux pour l'Etat-Major en raison de sa connaissance des dossiers. Il joue un grand râle dans les démarches extravagantes de du Paty, à l'automne 1897.
Commandant Henry - Officier sorti du rang et peu instruit, le commandant Joseph Henry n'est définitivement attaché à la Section de statistique qu'en 1893. Si ses écrasantes responsabilités dans l'Affaire ne font aucun doute, on discute encore
de la date à laquelle il s'est lié à Esterhazy ainsi que de la nature exacte de son suicide le 31 août 1898.
Ernest Judet - Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Judet dirige, de 1886 à 1904, un quotidien à très fort tirage (plus d'un million d'exemplaires) et de large diffusion provinciale, Le Petit Journal. Il en fait, pendant l'Affaire, le journal de l'Etat-major : en 28 mois, 157 éditoriaux, sur les 249 qu'il signe, sont consacrés à attaquer Dreyfus comme étranger, mais non comme juif. C'est un oes intéressant de dissociation du nationalisme et de l'antisémitisme.
Fernand Labori - Maître Labori, qui a déjà plaidé pour divers anarchistes et en particulier pour Vaillant, entre dans l'Affaire au moment du procès Zola. Il est blessé lors du procès de Rennes où se manifestent ses désaccords avec Demange et se séparera définitivement de la famille Dreyfus à l'occasion du débat sur la loi d'amnistie.
Alphonse Humbert - Républicain avancé sous l'Empire. communard, un temps président radical-socialiste du Conseil municipal de Paris, il est élu en 1898 député du xve arrondissement et va siéger parmi les nationalistes.
Capitaine Lauth - Principal adjoint d'Henry et son ami. C'est lui qui, en mars 1896, reconstitue le " petit bleu ". Louis Leblois - Avocat parisien d'origine alsacienne, ami de Picquart qui se confie à lui en juin 1897. C'est par lui que Scheurer-Kestner acquiert, un mois plus tard, ses premières certitudes.
Capitaine Lebrun-Renault (orthographié par Jaurès Lebrun-Renaud). officier de la Garde républicaine, il a accompagné le capitaine Dreyfus à la cérémonie de la dégradation le 5 janvier 1895. Il colporte le soir même la légende des " aveux de Dreyfus ", démentie aussitôt par le gouvernement, et que Jaurès s'attache à détruire.
Lemercier-Picard - Ce personnage étrange, maintes fois condamné pour escroquerie et vol, a travaillé pour le compte d'Henry et semble avoir cherché à vendre ses secrets aux dreyfusards au début de 1898, avant d'être trouvé pendu le 3 mars. Son vrai nom est Maurice Leeman.
Edouard Lockroy - Républicain sous l'Empire, député radical depuis 1871, Lockroy devient fermement antidreyfusard et le manifeste en 1898/1899, pendant les mois où il est ministre de la Marine dans les cabinets Brisson et Dupuy. Jules Méline - Elu des Vosges depuis 1876, républicain " progressiste ", Méline préside le Conseil des ministres d'avril 1896 à juin 1898. C'est lui qui lance la formule " Il n'y a pas d'affaire Dreyfus " et qui fait décider les poursuites contre Zola.
Général Mercier - Ministre de la Guerre de décembre 1893 à janvier 1895, sa responsabilité est directement engagée dans les décisions qui conduisent Dreyfus devant le Conseil de guerre et la forfaiture qui entraîne sa condamnation. Ce faisant, il a peut-être cherché à se protéger contre les attaques de Drumont et de Rochefort, qui mettaient en oeuse sa " mollesse ", voire son prosémitisme.
Lucien Millevoye - Rédacteur en chef de La Patrie, catholique, boulangiste et nationaliste, député de 1889 à 1893, puis de 1898 à ta mort, Millevoye ne recule devant aucune naïveté : voir l'affaire Norton et le télégramme signé Guillaume et dénonçant Dreyfus en toutes lettres, qu'il produit le 12 février 1898 devant la Chambre. Celle-ci suivra plus facilement Cavaignac.
Albert de Mun - Député du Morbihan, puis du Finistère depuis 1876, antisémite et monarchiste rallié, de Mun, qui est un des pères du catholicisme social en France, a apporté à la Chambre, le 4 décembre 1897, le poids considérable de Sa parole pour appuyer la légende du Syndicat.
Norton - Ce faussaire, agent de l'ambassade d'Angleterre, avait vendu à Millevoye un prétendu bordereau de versements effectués par l'ambassade à diverses personnalités françaises, dont Clemenceau et Rochefort. Millevoye se ridiculise en en faisant état à la Chambre en juin 1893.
Commandant d'Ormescheville - Cet officier a été chargé de l'instruction judiciaire lors du premier procès et a collaboré étroitement avec du Paty.
Commandant du Paty de Clam - Engagé volontaire en 1870, attaché au 3e bureau en 1894, il est officier de police judiciaire dans l'instruction ouverte contre Dreyfus par la Section de statistique. Il n'a pas participé à la confection du premier dossier secret, mais son comportement d'aristocrate orgueilleux et romanesque le rend odieux aux dreyfusards et rend possible à ses chefs d'en faire, en juin 1899, un commode bouc émissaire.
Commandant Pauffin de Saint Morel - C'est le chef de cabinet de Boisdeffre : celui-ci l'envoie, le 16 novembre 1897, chez Rochefort pour lui confier que l'Etat-major a en réserve des pièces décisives contre Dreyfus.
Marguerite Pays - Esterhazy entretient depuis 1893 une liaison publique avec cette prostituée au grand coeur qui lui rend pendant l'Affaire divers services.
Pelletier - Un des experts du premier procès Dreyfus, rédacteur au Ministère des Beaux-Arts. Ses conclusions sont favorables à l'innocence du capitaine.
Général de Pellieux - C'est à lui que le Gouverneur militaire de Paris, le général Saussier, confie l'enquête sur Esterhazy en novembre 1896. Convaincu de la culpabilité de Dreyfus, il fait montre d'une totale absence de lucidité, sans avoir lui-même contribué à la fabrication des faux, comme on le voit lors de son audition au procès Zola. On comprend pourquoi le directeur de l'Ecole des Chartes, Paul Meyer, lui adresse, au lendemain des aveux d'Henry, ses " sincères condoléances "...
Colonel Picquart - Ancien élève de Saint-Cyr et de l'Ecole d'Etat-major, Georges Picquart prend la tête de la Section de statistique le 1er juillet 1895. Quoiqu'antisémite, il acquiert en août 1896 la conviction de l'innocence de Dreyfus et devient dès lors l'objet de brimades systématiques : envoi à l'étranger, mise aux arrêts de rigueur, puis à la réforme ; il est finalement arrêté, le 13 juillet 1898, pour avoir divulgué des documents secrets intéressant la défense nationale. Autant que le capitaine, il est le héros des dreyfusards.
Ponson du Terrail - Feuilletoniste célèbre sous le Second Empire, il a notamment créé le personnage de Rocambole.
Commandant Ravary - Rapporteur au premier Conseil de guerre de Paris, il est chargé, en décembre 1897, de l'instruction ouverte contre Esterhazy. Son rapport est un panégyrique de celui-ci et rassemble les premières accusations systématiques contre Picquart.
Henri Rochefort - Le fondateur sous l'Empire de La Lanterne, le communard qui est parvenu à s'évader de " la Nouvelle " est un personnage politiquement insaisissable. Directeur de l'Intransigeant, boulangiste, il aide financièrement Jaurès et les syndicalistes à fonder, en 1896, la Verrerie ouvrière d'Albi. Ayant failli, comme Barrès, admettre la nécessité de la révision, il y renonce en novembre 1896 et s'engage dans le nationalisme de telle façon que son nom devient, peut-être, le plus haï des socialistes dreyfusards.
Emile Salles - C'est par lui que Demange a appris, le 29 octobre 1896, que la conviction des juges, lors du premier conseil de guerre, reposait sur un document dont la défense n'avait pas eu connaissance. Cité au procès Zola, cet avocat n'a pas pu - ou pas voulu - aller jusqu'au bout de son témoignage.
Colonel Sandherr - Dirigeant de la Section de statistique de 1887 à 1895, le colonel Sandherr, déjà atteint, en 1894, par un ramollissement du cerveau, a joué un rôle décisif dans la constitution du premier dossier secret.
Ferdinand Sarrien - Elu radical de Saône et Loire depuis 1876 et habitué des ministères, Sarrien devient Garde des Sceaux dans le cabinet Brisson. Il manifeste la même indifférence que la majorité de ses collègues, mais se prononce clairement pour la révision au lendemain du suicide d'Henry.
Scheurer-Kestner - Le Vice-Président du Sénat, l'oncle de Jules Ferry, s'estime le protecteur moral des Alsaciens. Après la condamnation de Dreyfus, on peut suivre la montée de son inquiétude, de la brochure de Bernard Lazare à sa conversation avec Leblois, puis aux démarches qu'il multiplie auprès de ses amis politiques jusqu'au 7 décembre 1897 où il s'écrie, au Sénat : " La vérité finit toujours par triompher ".
Maximilien von Schwarzkoppen - Attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne depuis 1892, Schwartzkoppen y pratique activement l'espionnage en collaboration intime avec le major italien Alessandro Panizzardi. En juillet 1894 il entre en rapport avec Esterhazy, venu lui offrir ses services, et ne rompra avec lui qu'en mars 1896, lors de l'interception du " petit bleu ".
Teyssonnière - Un des trois experts en écriture dont les conclusions sont défavorables à Dreyfus lors du premier procès. Il vendra plus tard au Matin, qui la publiera le 10 novembre 1896, la photographie du bordereau.
Honoré Vervoort - Beau-frère de Rochefort, rédacteur en chef du Jour, personnage financièrement douteux, il accepte de publier, à l'automne 1896, un document favorable à Dreyfus, mais fait demander au Grand rabbin, qui refuse, une forte somme pour en insérer d'autres.
Général Zurlinden - Gouverneur militaire de Paris après le général Saussier, il remplace Cavaignac comme Ministre de la Guerre le S septembre 1898. Mais, dominé par la camarilla de l'Etat-major, il refuse finalement d'accepter la révision et démissionne douze jours plus tard.
PREFACE -------
Je réunis en volume, les articles publiés dans la Petite République, sur l'affaire Dreyfus. Je tiens d'abord à remercier les lecteurs du journal qui m'ont permis d'entrer dans le détail d'une affaire compliquée, et qui ont bien voulu me suivre dans d'assez longues déductions.
Evidemment, le prolétariat ne veut plus se tenir à des formules générales. Il a, sur l'évolution de la société, une conception d'ensemble ; et l'idée socialiste éclaire devant lui le chemin. Niais il veut aussi connaître à fond et jusque dans les moindres ressorts, le mécanisme des grands événements. Il sait que s'il ne démêle pas les intrigues compliquées de la réaction il est à la merci de tous les mensonges démagogiques : et il vient de donner la mesure de sa force intellectuelle en déjouant un complot où Rochefort était le répondant de l'abbé Garnier.
Saisir la direction générale du mouvement économique qui va vers le socialisme, et pénétrer par l'analyse le détail de la réalité complexe et mouvante, voilà, pour le prolétariat, la pensée complète. Et désormais, dans toutes les grandes crises nationales, il faudra compter avec lui.
Un premier et grand résultat est atteint. La procédure de révision est engagée et la cour de cassation est saisie du - dossier de l'affaire. Mais la lutte n'est pas finie : et il y aurait un péril extrême à s'endormir. Les hommes qui ont machiné l'odieux procès contre Picquart pour empêcher l'ouverture de la révision recourront sans doute aux tentatives les plus audacieuses, les plus criminelles, pour troubler et fausser la révision commencée, pour affoler et égarer l'opinion. Désarmer pendant qu'ils se livreront aux plus louches man ce serait une fois de plus trahir la vérité. Ce serait aussi trahir la classe ouvrière sur qui la haute réaction militaire épuiserait ses vengeances Donc, la bataille continue.
Ce n'est pas que nous ayons aucune raison précise de mettre en doute pour l'affaire Dreyfus la bonne foi et le courage de la cour de cassation. il se peut très bien qu'elle comprenne la grandeur de son devoir et de son rôle, qu'elle veuille faire acte de vérité, produire au jour tous les crimes et toutes les hontes, corriger les erreurs et refouler les violences de la justice militaire. Mais il se peut aussi qu'elle se heurte à de rudes obstacles et que sa vigueur défaille. Elle trouvera devant elle deux difficultés principales. D'abord, le terrain de l'affaire Dreyfus est comme encombré de décisions judiciaires ineptes et iniques, qui peuvent arrêter ou gêner tout au moins la marche de l'enquête. Esterhazy est acquitté à la suite d'une véritable comédie judiciaire ; mais enfin il est acquitté et il est sans doute malaisé de l'appeler de nouveau à s'expliquer. La chambre des mises en accusation, malgré les charges écrasantes de l'information Bertulus, a mis hors de cause, pour les faux Speranza, Esterhazy, du Paty de Clam et Mme Pays ; la cour de cassation a eu beau flétrir ces arrêts étranges ; elle a été obligée de les confirmer au fond et quoique pour le faux Blanche un sentier reste ouvert aux poursuites, un gros bloc obstrue le grand chemin.
Enfin l'autorité militaire s'est saisie du colonel Picquart par une procédure jésuitique, mais qui n'est peut-être pas littéralement illégale. Elle essaiera sans doute, par le petit bleu, de retenir à elle l'affaire Dreyfus, et d'opposer à la révision la condamnation criminelle, mais légale, du colonel Picquart, étranglé à huis clos.
Dans le terrain que doit fouiller la cour de cassation il n'y a pas un seul fragment de vérité qui ne soit recouvert d'un mensonge judiciaire. La cour de cassation aura-t-elle le courage de briser ces mensonges légaux pour chercher la vérité? Pourra-t-elle concilier la fonction légale qui lui est assignée par le Code avec la fonction quasi-revolutionnaire que lui assignent les événements?
Elle est la gardienne de la loi : or, la loi, par une application monstrueuse, a travaillé jusqu'ici, dans toute cette affaire, contre la vérité.
La cour de cassation pourra-t-elle rétablir la vérité sans froisser la loi? Et comment délogera-t-elle Esterhazy et du Paty des abris légaux que la trahison gouvernementale a ménagés à l'espion et au faussaire? Voilà la première difficulté.
Il en est une autre La cour de cassation découvrira certainement, ans son enquête, des vérités terribles. Il est impossible que la longue série des faux produits par le bureaux de la guerre ait pu être fabriquée sans la complicité, ou du moins sans la complaisance des grands chefs. De plus, la forfaiture du général Mercier communiquant aux juges, en violation de la loi, des pièces inconnues de l'accusé et empruntant même ces pièces à un autre dossier que celui de l'affaire Dreyfus est certaine. Sur le général Mercier pèsent donc les responsabilités les pis lourdes.
La cour de cassation aura-t-elle l'énergie d'attaquer les grands chefs, les grands coupables? Et sachant que pour eux la lumière serait mortelle osera-t-elle faire toute la lumière?
Encore une fois, il n'y a dans mes paroles aucune intention blessante pour la cour de cassation. Il se peut qu'elle s'élève au- dessus de toute crainte, au-dessus de toute fausse prudence et qu'elle ait l'entier courage de l'entière vérité.
Je dis seulement que les crimes prolongés de la haute armée et la longue suite des mensonges judiciaires ont créé une situation si terrible que peut-être aucune force organisée de la société d'aujourd'hui ne peut résoudre le problème sans le concours passionné de l'opinion.
Quelle est l'institution qui reste debout? Il est démontré que les conseils de guerre ont jugé avec la plus déplorable partialité ; il est démontré que l'Etat-Major a commis des faux abominables pour sauver le traître Esterhazy et que la haute armée a communié, sous les espèces du faux, avec la trahison.
Il est démontré que les pouvoirs publics, par ignorance ou lâcheté, ont été traînés pendant trois ans à la remorque du mensonge.
Il est démontré que les magistrats civils, du président Delegorgue au procureur Feuilloley, se sont ingéniés, par des artifices de procédure, à couvrir les crimes militaires.
Et le suffrage universel lui-même, dans son expression légale et parlementaire n'a trop longtemps, jusqu'à l'éclair du coup de rasoir, que donner au mensonge et au faux l'investiture nationale.
Oui, quelle est l'institution (lui reste debout? Il n'en est plus qu'une : c'est la France elle-même. Un moment, elle a été surprise, mais elle se ressaisit et même Si tous les flambeaux officiels s'éteignent, son clair bon sens peut encore dissiper la nuit.
C'est elle et elle seule qui fera la révision. J'entends par là que tous les organes légaux, la cour de cassation, les conseils de guerre, sont incapables désormais de la vérité complète, Si la conscience française n'exige pas chaque jour toute la vérité.
Voilà pourquoi, bien loin de désarmer aujourd'hui, les citoyens qui ont entrepris le combat contre les violences et les fraudes de la justice militaire doivent redoubler d'efforts pour éveiller et éclairer le pays. Voilà pourquoi aussi nous tenons à fournir au prolétariat les éléments de discussion et de preuve que nous avons recueillis.
Beaucoup même de nos adversaires de la première heure ont bien voulu nous dire qu'ils avaient été ébranlés par notre démonstration. Mais toujours un doute revient en eux : Comment est-il possible, disent-ils, que sept officiers français aient condamné un autre officier. sans des preuves décisives? A vrai dire, un argument aussi général exclurait a priori toute erreur judiciaire. Mais il est faux que toujours et en tout cas il y ait entre officiers cette solidarité étroite.
Oui, quand ils ont à se défendre contre les civils ou contre les simples soldats, ils font bloc. Mais i existe entre eux de terribles rivalités de carrière d'amour-propre et d'ambition. Que de fois sur le champ de bataille même les généraux se son trahis les uns les autres, pour ne pas laisser à un rival tout l'éclat de la victoire!
Or, depuis quelques années, il y avait dans l'armée d'implacables luttes de clan. Le parti clérical, ayant perdu pendant la période républicaine de la République la direction des administrations publiques, des services civils, s'était réfugiés dans l'armée. Là, les anciennes classes dirigeantes les descendants de l'armée de Coudé se groupaient en une caste hautaine et fermée. Là, l'influence des jésuites, recruteurs patients et subtils de la haute armée, s'exerçait souverainement. Fermer' la porte à l'ennemi, au républicain, au dissident, protestant ou juif, était devenu le mot d'ordre.
Depuis des années, la presse catholique signalait le nombre croissant des juifs qui par l'Ecole polytechnique ou l'Ecole de Saint-Cyr entraient dans l'armée. Drumont avait allumé une sorte de guerre civile contre les officiers juifs.
Or, voici qu'un juif pénètre, le premier de sa race, à l'Etat- Major, au coeur même de la place. Après lui sans doute d'autres vont venir : et dans l'antique domaine que se réservait l'aristocratie cléricale exclue un moment des autres fonctions, voici que l'intrus va s'installer.
Vite il faut couper court au scandale. Tout d'abord des rumeurs vagues, des théories générales sont propagées : par quelle imprudence la nation française accueille-t-elle, au centre même de son institution militaire, la race maudite, le peuple de trahison qui, ne pouvant plus crucifier Dieu retiré dans les hauteurs, va crucifier la Patrie? Et aussitôt qu'à l'Etat-Major des fuites de documents sont constatées, c'est vers le juif que se tournent secrètement les yeux :
Ah! quelle chance Si c'était lui! Ah! quelle faveur de la Providence, quelle grâce divine Si dans le premier juif qui viole de sa seule présence le sanctuaire de l'Etat-Major la trahison s'était logée! Par lui et en lui tous les autres seraient à jamais discrédités.
Aussi, quand du Paty de Clam constate entre l'écriture du bordereau et l'écriture de Dreyfus quelques vagues analogies, toutes ces haines sournoises, ayant trouvé leur centre, se précipitent et s'organisent. C'est la soudaine cristallisation de la haine.
Dans quelle mesure du Paty de Clam et Henry, les deux meneurs du procès Dreyfus, furent-ils dupes eux-mêmes de cet entrainement? Y eut-il de leur part complaisance fiévreuse au préjugé général? Ou bien est-ce de parti pris, en pleine conscience, qu'ils frappèrent l'innocent? Nous ne le saurons avec certitude que lorsque l'enquête aura été poussée à fond : il nous est impossible encore de savoir quelle fut la part de l'entraînement à demi volontaire, quelle fut la part du calcul scélérat.
Mais ce qui est sûr dès maintenant c'est que, dans les bureaux de la guerre, les coeurs et les cerveaux étaient prêts dès longtemps pour 1a condamnation du juif. Et voilà sans doute la cause maîtresse d'erreur.
Mais elle ne suffisait pas. Il y a fallu encore l'ambitieuse sottise d'un ministre médiocre et infatué. Le général Mercier, d'abord hésitant, fut peu à peu entraîné par un système combiné de flatteries et de menaces.
Ce pauvre esprit présomptueux, qui prétendait " de son seul flair d'artilleur " résoudre sans étude les problèmes techniques les plus ardus, avait été grisé à la Chambre par les applaudissements qui suivaient sa banale parole. il crut qu'il pouvait, par l'affaire Dreyfus, jouer un grand rôle : Mater les juifs, sauver la France des menées de trahison, conquérir les bonnes grâces de l'Eglise et l'appui de Rochefort, c'était bâtir à nouveau, sur une base plus solide, la fortune de Boulanger. Quand son entourage clérical vit qu'il souriait à cette pensée, il le brusqua en communiquant aux journaux le nom de l'officier prévenu. Plus tard, l'Eclair s'est vanté qu'il a fallu enlever de vive force son assentiment. Mais quand il eut sauté le pas, quand il se fut livré à la Libre Parole, quand il eut mis toute sa fortune ministérielle sur cette carte, à tout prix il voulut gagner la partie.
Qu'on joigne à cela la sottise de tout le personnel judiciaire de l'armée, qu'on se rappelle la lamentable imbécillité de Besson d'Ormescheville et de Ravary, on comprendra qu'en ces cerveaux fatigués, l'erreur la plus grossière ait pu germer.
Et par une sorte de fatalité, il se trouve qu'au conseil de guerre qui doit juger Dreyfus, il n'y a aucun officier d'artillerie. Peut-être un officier d'artillerie eût-il fait observer aux juges que le bordereau contenait des détails inapplicables à un artilleur. Il y a notamment à propos du frein hydraulique, substitué par l'auteur du bordereau au frein hydropneumatique, une erreur qu'un officier d'artillerie n'aurait pu commettre.
Personne, au conseil, n'a pu avertir les juges. Et ceux-ci, délibérant sous la communication impérative de pièces secrètes, ont condamné comme à la manoeuvre.
Ainsi, bien loin qu'il faille s'étonner de la condamnation de Dreyfus innocent, tant de forces d'erreur et de crime concouraient à le perdre que c'eût été presque miracle qu'il échappât.
Comment ceux qui s'étonnent de la condamnation de Dreyfus ne trouvent-ils pas plus stupéfiant qu'en plein XIXe siècle, en pleine France républicaine, sous un régime d'opinion publique et de contrôle, l'Etat-Major ait pu accumuler en secret, pendant trois ans, les crimes que l'aveu d'Henry a fait éclater au jour? Oui, pendant trois ans, comme en un antre profond et inaccessible à la lumière, la hante armée de la France a pu fabriquer des faux, se livrer à toutes les manoeuvres de mensonge, peut-être même se débarrasser par le crime de Lemercier-Picard et d'Henry, et il a fallu, si je puis dire, un accident, une surprise de clarté, pour que ce fonctionnement normal de scélératesse fût soupçonné du pays,
Sous la République française, avec le gouvernement parlementaire, avec la liberté de la presse et de la tribune, les crimes obscurs des républiques italiennes, assassines et empoisonneuses, ont pu être continués pendant trois ans. Cette guerre à coups de papier faux est comme la reproduction de la guerre sournoise avec des coupes empoisonnées que se livraient les Italiens du XVe et du XVIe siècle. Voilà l'étrange, voilà le surprenant, et non que Dreyfus innocent ait été condamné.
Il faut donc écarter cette sorte de préjugé, et regarder directement les faits. Or, à l'examen des faits, il est certain que Dreyfus est innocent. Les dirigeants ont pu affirmer sa culpabilité. Tant qu'ils l'ont fait en termes généraux, leur affirmation échappait à toute discussion. Mais dès qu'ils essaient de préciser et de produire une preuve, cette preuve tombe. Toutes les fois qu'ils puisent dans le fameux dossier c'est pour remonter à la surface du puits mystérieux ou une sottise ou un faux.
Faut-il croire qu'un sort leur a été jeté? Tous les bâtons sur lesquels ils s'appuient se brisent en leurs mains ; c'est du bois pourri. Et lorsque la révision se fera, lorsque le procès recommencera au grand jour, il sera difficile ou mieux il sera impossible à l'Etat-Major de dresser un acte d'accusation et il s'abîmera lui-même dans le néant.
Aussi, désespérant de trouver désormais des charges sérieuses contre Dreyfus la haute armée, aidée par la faiblesse des gouvernants et la complicité sournoise de l'Elysée, tente une diversion suprême en essayant de déshonorer et de perdre le colonel Picquart.
De là, la monstrueuse accusation de faux dressée contre lui à propos du petit bleu.
D'avance, dans la série même des articles réunis aujourd'hui dans ce volume, nous avons répondu à cette accusation. J'ajoute seulement, dans cette courte préface, que cette machination scélérate est préparée dès longtemps. Evidemment, l'Etat-Major lui-même la trouve risquée. Tant qu'il a espéré qu'il pourrait se sauver et empêcher la révision sans recourir à cette scélératesse suprême, il l'a ajournée, et c'est seulement quand la révision menaçante était déjà sur lui, qu'il a frappé ce coup de désespoir.
Mais dès longtemps, il le méditait et le tenait en réserve. Dès longtemps, les deux faussaires, Henry et du Paty, préparaient contre Picquart l'accusation de faux.
Elle s'annonce tout d'abord dans. la lettre qu'Henry écrit au colonel Picquart en juin 1897, et où il parlé de " la tentative de suborner deux officiers du service pour leur faire dire qu'un document classé au service, était de l'écriture d'une personnalité déterminée ". Henry qui avait déjà fabriqué la fausse lettre contre Dreyfus préparait en ce moment contre Picquart de faux témoignages.
Les dépositions de Lauth, si perfides à la fois et si incohérentes, portent la marque d'un entraînement incomplet.
Puis, en novembre 1897, c'est la fausse dépêche Blanche où Esterhazy et du Paty disent au colonel Picquart : " On a des preuves que le bleu a été fabriqué par Georges. " Ainsi, c'est dans un faux que l'accusation de faux commence à s'essayer : c'est une pièce fausse qui sert de berceau au mensonge encore vagissant. Mais dès lors, contre les menteurs et faussaires se dresse cette question terrible : Comment n'avez-vous pas, dès la première heure, dénoncé officiellement le colonel Picquart?
Au procès Esterhazy, en janvier 1898, quand il faut à tout prix sauver le uhlan, l'illustre Ravary, dans son rapport, essaie de jeter le doute sur l'authenticité du petit bleu. Mais ici la question se fait plus pressante encore : Esterhazy est accusé de trahison. L'ancien chef du service des renseignements prétend avoir reçu de ses agents une pièce qui établit entre Esterhazy et M. de Schwarzkoppen des relations louches.
Si cette pièce est fausse, Esterhazy est victime de la plus abominable machination. Si elle est authentique, il y a contre lui une présomption grave. le premier devoir des enquêteurs et des juges est donc de tirer au clair l'authenticité du petit bleu. Mais non, ils se contentent d'insinuations perfides. Ils n'osent pas dénoncer formellement comme fausse une pièce qu'ils savent authentique. Ils se bornent à la discréditer par des sous-entendus. Jamais machination plus scélérate ne s'étala plus cyniquement.
Aussi attendrons-nous, pour discuter de nouveau et plus à fond cette accusation misérable, de savoir si l'Etat-Major persiste dans cette manoeuvre. Il est Si répugnant d'engager une discussion sérieuse avec les organisateurs d'un guet-apens, que nous ajournons la nouvelle discussion de fond que nous pourrions produire.
Il nous serait aisé de démontrer par les paroles mêmes de M. Lauth la fausseté de plusieurs parties de son témoignage et l'authenticité du petit bleu. Mais il nous plaît d'attendre que l'Etat- Major produise les nouvelles pièces fausses qu'il a sans doute fabriquées pour cette tentative suprême.
A cette heure, il nous suffit d'avertir une fois de plus les citoyens pour qu'ils ne permettent pas que le colonel Picquart soit jugé dans l'ombre. Qu'on l'accuse en plein jour ; nous ne demandons pas autre chose et nous avons la certitude que l'infamie de ses accusateurs éclatera. Plus de huis clos! Voilà le mot d'ordre des républicains, des honnêtes gens. Que ce soit notre cri de guerre! Et par la seule force de la lumière, nous vaincrons. Et notre grande France généreuse, faisant face une fois de plus aux puissances de réaction et de ténèbres, aura bien mérité du genre humain.
JEAN JAURES. Le 29 septembre 1898.
LES PREUVES _________
De l'examen attentif des faits, des documents, des témoignages, il résulte :
1e Que Dreyfus a été condamné illégalement, en violation des garanties essentielles dues à l'accusé ;
2e Que Dreyfus a été condamné par erreur. C'est un innocent qui souffre au loin pour le crime d'un autre, pour la trahison d'un autre. C'est pour prolonger le supplice d'un innocent que sont coalisées aujourd'hui toutes les puissances de réaction et de mensonge.
L'ILLEGALITE ------------
--- I ---
Il n'est plus possible de douter aujourd'hui que dans le procès Dreyfus une illégalité violente ait été commise. La loi veut, l'équité et le bon sens veulent que l'accusé connaisse les charges qui pèsent sur lui, les pièces sur lesquelles il est jugé. S'il n'est pas admis à discuter ces pièces et ces charges, s'il n'y peut répondre, s'il ne les connaît même pas, quelle différence y a-t-il entre la prétendue justice et un coup de force?
Ce n'est pas là un détail de procédure : c'est la garantie fondamentale du droit ; c'est la précaution nécessaire contre la violence et l'erreur.
Or, Dreyfus, cela est certain, n'a pas connu les pièces qui, au dernier moment, ont formé contre lui la conviction des juges.
Le journal l'Eclair a été, dès l'origine de cette affaire, l'organe de l'Etat-Major, le journal des bureaux de la guerre. Or, deux ans après le procès, le 15 septembre 1896, l'Eclair disait en substance que le ministère de la guerre avait " tort de laisser le doute se glisser dans la conscience publique. Il suffirait, pour dissiper tous les doutes, de dire toute la vérité.
" La vérité était que Dreyfus n'avait pas été condamné seulement pour le bordereau. Une lettre adressée par un attaché militaire allemand à un attaché italien avait été saisie et photographiée ; et cette lettre contenait Ces mots : " Cette canaille de Dreyfus devient bien exigeant. "
" Cette lettre n'avait été montrée ni à Dreyfus ni à son défenseur ; elle n'avait pas été soumise aux juges pendant le procès légal. Mais quand ceux-ci furent réunis dans la chambre du Conseil, hors de la présence de l'accusé, cette pièce leur fut communiquée ; et elle décida la condamnation. "
Voilà le récit de l'Eclair. On sait aujourd'hui que le journal de l'Etat-Major mentait effronté nient en disant que la lettre saisie contenait le nom de Dreyfus. Elle ne portait qu'une initiale., Elle disait : " Ce canaille de D... " comme on peut s'en convaincre par la lecture même qu'en a faite M. Cavaignac à la tribune de la Chambre, le 7 juillet dernier.
--- II ---
Mais ce que je retiens pour le, moment, c'est que l'Eclair, dévoué aux intérêts de l'Etat-Major, a pu proclamer que la conviction des juges avait été faite contre Dreyfus par une pièce qui n'a été soumise ni à l'accusé ai au défenseur, et qu'aucun démenti n'est intervenu.
Depuis deux ans, depuis le 15 septembre 1896, depuis que cette révélation de l'Eclair a jeté l'angoisse dans toutes les consciences honnêtes, personne, au ministère de la guerre , n'a osé nier cette monstrueuse violation du droit.
Bien mieux, les juges du Conseil de guerre l'ont eux-mêmes avouée. Un ancien magistrat, M. Salles, causait avec l'un d'eux ; il lui disait :
" Expliquez-moi donc comment l'avocat de Dreyfus, Me Demange, que je tiens pour un honnête homme et un galant homme, persiste à dire deux ans après le procès que Dreyfus est innocent et qu'il ne s'explique pas sa condamnation.
- Mais c'est bien simple, lui répondit le juge du Conseil de guerre, sans se douter de l'énormité de sa réponse : c'est que nous avons jugé sur des pièces que ni Dreyfus ni Me Demange n'ont vues. "
Ces jours-ci, M. Salles, effrayé par les attaques des journaux de l'Etat-Major, a écrit que jamais il n'a cru à l'innocence de Dreyfus, ou approuvé l'acte de Zola. Mais il ne s'agit point de cela. Son opinion sur le fond du procès n'a jamais été en cause. Ce qui a été dit, ce qu'il ne dément pas, ce qu'il ne peut pas démentir, c'est qu'il a reçu d'un juge la confidence de l'illégalité.
Dans un pays qui aurait quelque souci de la liberté et du droit, les pouvoirs publics se seraient hâtés de faire la lumière sur cet attentat. Chez nous, dans la France abaissée par la réaction militaire et cléricale, les gouvernements ont fait le silence ; les magistrats ont bâillonné les indiscrets.
Le général Billot, ministre de la guerre, donnant aux mots je ne sais quel sens hypocrite, déclarait à la tribune que Dreyfus avait été " justement et légalement condamné " ; mais quand on pressait les gouvernants de s'expliquer sur cette communication irrégulière de la pièce secrète, pas de réponse.
Ë la tribune de la Chambre, le 24 janvier 1898, j'ai posé nettement la question :
" Oui ou non, une pièce pouvant former ou fortifier la conviction des juges, a-t-elle été communiquée aux juges sans l'être à l'accusé? Oui ou non? "
Et j'ai, plusieurs minutes, attendu la réponse. M. Méline, hésitant, troublé, a fini par balbutier : " On vous répondra ailleurs. " Mais non! C'est à la Chambre même, c'est devant le pays qu'on aurait dû me répondre! Le Parlement n 'est pas chargé d'appliquer la ici ; mais son premier devoir est de veiller, par l'intermédiaire du gouvernement responsable, à l'observation de la loi, au maintien des garanties légales sans lesquelles un procès n'est qu'un guet-apens.
Et lorsqu'un Parlement abdique ce devoir essentiel. lorsque, par peur de la haute armée qui a criminellement violé la loi, il n'ose même pas se renseigner, lorsqu'il permet au gouvernement d'éluder par une misérable échappatoire une question précise, il n'y a plus de liberté certaine dans un pays : ce qui nous en reste nous est laissé par pure tolérance.
--- III ---
Mais s'il était faux que la loi eût été violée, s'il était faux que les juges eussent condamné sur une pièce que l'accusé ne connaissait pas , qu'est-ce qui empêchait M. Méline de se lever et de dire : Non!
D'un seul mot, il calmait l'inquiétude des consciences droites. Ce mot, il ne l'a pas dit, et son silence est un aveu décisif.
Du moins, cette réponse que le gouvernement me refusait à la Chambre, l'a-t-on donnée ailleurs au pays?
Ailleurs? ce pouvait être la cour d'assises. Or, à la cour d'assises, le président Delegorgue n'avait qu'un souci : empêcher que la question ne fût posée.
C'est par une sorte de ruse que Me Demange a pu faire allusion au récit que lui avait fait M. Salles.
Quant au général Mercier, qui comme ministre de la guerre avait communiqué la pièce secrète, il était trop heureux de s'appuyer, pour ne pas répondre, sur l'arrêt de la cour, qui mutilait le procès et qui défendait de toucher à l'affaire Dreyfus.
Dans la troisième audience du procès Zola (9 février, page 167 du volume, tome 1er du compte rendu sténographique), Me Labori demande au général Mercier :
" M. le général Mercier pourrait-il nous dire si une pièce secrète a été communiquée au Conseil de guerre dans l'affaire Dreyfus en 1894, en dehors du débat?
" M. LE PRESIDENT. - Pouvez-vous répondre à la question?
" M. LE GENERAL MERCIER. - Je crois que l'affaire Dreyfus n'est pas en question, et qu'il est intervenu un arrêt de la cour qui interdit de la mettre en question. "
Voilà donc l'ancien ministre de la guerre qui, pour ne pas répondre à une question redoutable où sa responsabilité était engagée, se réfugie, pour parler comme le procureur général Bertrand, " dans le maquis de la procédure ".
Et un peu plus loin :
" Me LABORI - Je crois avoir posé à M. le général Mercier la question de savoir si une pièce secrète avait été communiquée au Conseil de guerre en 1894?
M. LE PRESIDENT. - Non, vous ne l'avez pas posée et je refuse de la poser.
Me LABORI. - Alors, à cet égard, je vais déposer des conclusions sur le bureau de la cour.
M. LE PRESIDENT. - Pourquoi?
Me LABORI. - Je vais dire dans quel esprit, monsieur le président.
Me CLEMENCEAU. - La question a été posée au témoin par M. le Président, et le général Mercier a répondu qu'il y avait un arrêt de la cour qui l'empêchait de répondre. Par conséquent, Si M. le général Mercier n'avait pas eu des susceptibilités juridiques, il aurait parlé...
M. LE PRESIDENT. - Mais je l'aurais arrêté, soyez tranquille ; nous ne sommes pas une cour de révision, mais une cour d'assises ; souvenez-vous-en. "
Ainsi, pendant que la défense multiplie les efforts pour que le général Mercier s'explique sur cette question vitale qui touche au droit essentiel, aux libertés essentielles de tous les citoyens, le général Mercier, protégé par le président, multiplie les efforts pour ne pas répondre.
Et pourtant, s'il était faux qu'une pièce eût été communiquée aux juges en dehors du débat, le général Mercier n'avait qu'à crier : " C'est faux! "
D'un seul mot, il libérait la conscience du pays, il se libérait lui-même d'un terrible fardeau. Mais ce mot, il ne pouvait pas le dire : et pour lui comme pour M. Méline, ce silence forcé est un aveu.
--- IV ---
Un peu plus tard encore, dans la même audience, un malentendu ayant paru se produire, la défense précise une fois encore.
" Me LABORI. - Je demande la permission de bien préciser la question. M. le général Mercier dit-il, - je ne suis pas sûr d'avoir bien compris - M. le général Mercier dit-il qu'il n'est pas vrai qu'une pièce secrète ait été communiquée? Ou M. le général Mercier dit-il qu'il ne l'a répété à qui que ce soit? Je le prie de ne pas laisser d'équivoque dans Sa réponse.
M. LE GENERAL MERClER. - Je n'ai pas à répondre à la première question (Mouvements divers) ; mais, en ce qui concerne la seconde, je dis que ce n'est pas exact. "
Voilà qui est clair. Le général Mercier affirme qu'il n'a pas parlé aux journaux de la communication de la pièce secrète. Il se refuse à affirmer que cette communication n'a pas eu lieu.
O bravoure militaire! O splendide honneur de l'armée!
Pendant le procès Zola, les généraux ont été audacieux quand ils ne risquaient rien.
Le général de Pellieux a pu dire que discuter l'excellence de l'Etat-Major, c'était envoyer les enfants de la France à la boucherie. Il a pu, sans autorisation, jeter dans le débat les pièces d'ailleurs ineptes du dossier secret.
Le général de Boisdeffre a pu menacer le jury, s'il acquittait Zola, d'une démission collective de l'Etat-Major, d'une grève générale des officiers supérieurs.
Ils savaient bien l'un et l'autre qu'ils étaient couverts, en ces propos factieux, par la faiblesse du gouvernement, par l'imbécillité de la Chambre, par l'indifférence lâche du pays.
Mais quand il fallait assumer vraiment une grande et redoutable responsabilité, alors nos héros fléchissaient. Le général Mercier pouvait dire : " Oui, j'ai pris sur moi, dans un intérêt que j'ai jugé supérieur à tous les autres, de violer la loi, de suspendre pour l'accusé Dreyfus> les garanties légales. Et je revendique bien haut ce que j'ai fait. "
La vérité et l'honneur lui commandaient de parler ainsi. Il a préféré se taire, s'abriter derrière les prétextes de procédure que lui fournissait la complaisance de la cour. Il a donné ainsi à la criminelle violation de la loi commise par lui, je ne sais quoi de sournois et d'obscur.
Mais, malgré tout, la vérité éclate. S'il n'a pas eu le courage d'avouer, il n'a pas eu non plus l'audace de nier.
Et le fait est acquis maintenant> certain, indiscutable, que l'accusé Dreyfus n'a pas été jugé : car il n'y a jugement que lorsqu'il y a débat contradictoire entre l'accusation et l'accusé. Et sur certaines pièces essentielles Il n'y a pas eu débat.
L'accusé a été étranglé sans discussion, il a été assommé par derrière d'un document qu'il n'a jamais vu, et il ne sait pas encore à cette heure pourquoi il a été condamné.
--- V ---
Aussi bien, cette illégalité monstrueuse, les gouvernants ne la contestent même plus. Lisez, à l'Officiel du 7 juillet 1898, le discours de M. Cavaignac que la Chambre a affiché. Il affirme la culpabilité de Dreyfus et nous verrons par quelle erreur grossière. Mais il n'ose plus, comme le faisait le général Billot. falsifier la langue française et dire que Dreyfus avait été LEGALEMENT condamne.
Comment d'ailleurs eût-il pu le dire? Lui-même il a apporté â la tribune, il a lu à la Chambre deux documents, de mars et avril 1894, c'est-à-dire antérieurs de quelques mois au procès Dreyfus. Et dès lors, une question bien simple se posait : Ou bien ces documents n'ont pas été soumis aux juges ; ils n'ont pas été considérés au moment du procès comme une charge contre Dreyfus, et pourquoi donc leur donne-t-on aujourd'hui une valeur accusatrice qu'on ne leur a pas donnée alors? Ou bien, ils ont été communiqués aux juges, mais comme ils ne sont même pas mentionnés dans l'acte d'accusation, il est clair qu'ils ont été soumis aux juges sans être montrés à l'accusé.
L'illégalité est donc flagrante. Comment un de nos amis ne s'est-il pas levé pour demander simplement à M. Cavaignac :
" Monsieur le ministre, ces deux documents que vous venez de nous lire et qui, selon vous, constituent des preuves, Dreyfus les a- t-il connus? A-t-il été admis à les discuter? "
Mais non ; les députés, peu au courant de l'affaire, ont été troublés sans doute par la lecture de pièces sans valeur. Ils ont pris pour un vent de tempête le pauvre souffle, ridicule et débile, de l'Etat-Major aux abois, et ils se sont inclinés.
Ils n'ont même pas pensé à la question de droit qui domine tout.
Peu importe : ce qui demeure c'est que M. Cavaignac s'est tu sur la légalité du procès, et après le silence significatif de M. Méline, après le silence significatif de M. le général Mercier, le silence de M. Cavaignac est aussi un aveu, l'aveu suprême.
--- VI ---
Il ne reste donc plus qu'une ressource à ceux qui veulent maintenir à tout prix ce qu'ils appellent " la chose jugée ", même quand elle a été jugée contre la loi et le droit. Ils peuvent dire, comme l'a dit M. Alphonse Hubert : " Soit, la loi a peut-être été violée, les garanties légales ont été refusées à l'accusé Dreyfus ; mais jamais on n'en pourra avoir la preuve certaine, juridique. C'est à huis clos que jugeaient les juges : nul n'a le droit de savoir ce qu'ils ont fait. Nul n'a le droit de le leur demander ; et, en tout cas, il dépend d'eux de ne pas répondre. "
Ainsi, voilà où en sont réduits les avocats de l'Etat-Major. Il se peut qu'un crime ait été commis contre un accusé, contre un homme. Mais comme ce crime a été commis à huis clos, comme il n'y a aucun moyen légal de le rechercher, cela ne compte pas.
Je ne connais pas de théorie plus absurde à la fois et plus révoltante. D'abord, elle est fausse. Le jour où un gouvernement honnête et ferme le voudra, il connaîtra, et dans les formes juridiques, la vérité. Il n'aura qu'à interroger le général Mercier : " Avez-vous oui ou non communiqué aux juges, en dehors des débats, certains documents? "
Il n'aura qu'à le demander aux juges eux-mêmes. Ceux-ci à coup sûr, libres enfin de parler, ne se réfugieront pas dans l'obscurité où les veut tenir M. Alphonse Humbert. Ils ne se cacheront pas, comme d'un crime, de l'acte qu'ils ont accompli sans doute inconsciemment, et, pressés de dire la vérité, ils n'ajouteront pas à leur funeste imprudence la honte d'une dénégation mensongère ou la lâcheté d'un silence calculé.
En tout cas, il est prodigieux qu'on puisse dire et écrire dans notre pays, que, pour qu'un crime soit comme nul et non avenu, il suffit qu'il ait été commis par des juges à huis clos. Quoi! des indices graves, décisifs même, les indiscrétions de l'Etat-Major écrivant aux journaux, les confidences des juges eux-mêmes, le silence embarrassé du ministre compromis, le silence de tous les gouvernants, tout Cela permettra d'affirmer qu'un Conseil de guerre a jugé un homme comme on abat un chien suspect, sans discussion, sans garantie! Et parce que ce crime a été commis dans l'obscurité du huis clos, il faudra renoncer à jamais à tout espoir de vérité, à tout espoir de justice!
Il semble au contraire que le huis clos, en isolant le juge, accroît sa responsabilité. Il l'oblige à se surveiller plus étroitement lui-même, et n'ayant plus le contrôle de l'opinion publique, à accepter plus rigoureusement encore le contrôle de la loi.
Si, comme le prétend M. Alphonse Humbert, les juges peuvent abuser du huis Clos pour violer la loi, s'ils peuvent décharger leur sentence sur l'accusé comme on décharge un fusil sur une bête mauvaise, et Si, après ce crime. ils peuvent invoquer le huis clos pour échapper à toute enquête et se rire de toute vérité, je demande ce qui nous sépare de la barbarie.
Mais ces théories monstrueuses ne dureront qu'un jour. Elles sont l'expédient désespéré de l'Etat-Major tremblant. Il n'ose pas nier qu'une illégalité déplorable ait été commise. Il voit que sur ce point la certitude des esprits est entière ; il espère seulement que cette certitude morale ne deviendra pas une certitude juridique et qu'il pourra échapper à une révision qui démontrerait à la fois la coupable incorrection des juges et leur erreur.
Ce calcul sera déjoué : il faudra bien qu'un jour, sous la poussée de la conscience publique, les gouvernants demandent au général Mercier et aux juges du Conseil de guerre : " Oui ou non, cet homme a-t-il été jugé sur des pièces ignorées de lui? " Et la réponse n'est pas douteuse.
L'intérêt socialiste --------------------
Ce jour-là, nous aurons le droit de nous dresser, nous socialistes, contre tous les dirigeants qui depuis des années nous combattent au nom des principes de la Révolution française.
" Qu'avez-vous fait, leur crierons-nous, de la déclaration des Droits de l'Homme et de la liberté individuelle? Vous en avez fait mépris ; vous avez livré tout cela à l'insolence du pouvoir militaire. Vous êtes les renégats de la Révolution bourgeoise. "
Oh! je sais bien! Et j'entends le sophisme de nos ennemis : " Quoi! nous dit doucereusement la Libre Parole, ce sont des socialistes, des révolutionnaires qui se préoccupent de légalité! "
Je n'ai qu'un mot à répondre. Il y a deux parts dans la légalité capitaliste et bourgeoise. Il y a tout un ensemble de lois destinées à protéger l'iniquité fondamentale de notre société ; il y a des lois qui consacrent le privilège de la propriété capitaliste, l'exploitation du salarié par le possédant. Ces lois, nous voulons les rompre, et même par la Révolution, s'il le faut, abolir la légalité capitaliste pour faire surgir un ordre nouveau. Mais à côté de ces lois de privilège et de rapine, faites par une classe et pour elle, il en est d'autres qui résument les pauvres progrès de l'humanité, les modestes garanties qu'elle a peu à peu conquises par le long effort des siècles et la longue suite des Révolutions.
Or parmi ces lois, celle qui ne permet pas de condamner un homme, quel qu'il soit, Sans discuter avec lui est la plus essentielle peut-être. Au contraire des nationalistes qui veulent garder de la légalité bourgeoise tout ce qui protège le Capital, et livrer aux généraux tout ce qui protège l'homme, nous, socialistes révolutionnaires, nous voulons, dans la légalité d'aujourd'hui, abolir la portion capitaliste et sauver la portion humaine. Nous défendons les garanties légales contre les juges galonnés qui les brisent, comme nous défendrions au besoin la légalité républicaine contre des généraux de coup d'Etat.
Oh! je sais bien encore et ici ce sont des amis qui parlent : " Il ne s'agit pas, disent-ils, d'un prolétaire ; laissons les bourgeois s'occuper des bourgeois. " Et l'un d'eux ajoutait cette phrase qui, je l'avoue, m'a peiné : " S'il s'agissait d'un ouvrier, il y a longtemps qu'on ne s en occuperait plus. "
Je pourrais répondre que Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n'est plus ni un officier ni un bourgeois : Il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n'est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer.
Si on l'a condamné contre toute loi, Si on l'a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés! Non : il n'est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l'a dégradé. Il n'est plus de ces classes dirigeantes qui par poltronnerie d'ambition hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrance en ce qu'elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique> des crimes de l'autorité.
Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir 'lors de l'humanité.
Et Dreyfus lui-même, condamné à faux et criminellement par la société que nous combattons, devient, quelles qu'aient été ses origines, et quel que doive être son destin, une protestation aigu' contre l'ordre social. Par la faute de la société qui s'obstine contre lui à la violence, au mensonge et au crime, il devient un élément de Révolution.
Voilà ce que je pourrais répondre ; mais j'ajoute que les socialistes qui veulent fouiller jusqu'au fond les secrets de honte et de crime contenus dans cette affaire, s'ils ne s'occupent pas d'un ouvrier, s'occupent de toute la classe ouvrière.
Qui donc est le plus menacé aujourd'hui par l'arbitraire des généraux, par la violence toujours glorifiée des répressions militaires? Qui? Le prolétariat. Il a donc un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu'elles deviennent une sorte d'habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain.
Puisque, cette fois, c'est à un fils de la bourgeoisie que la haute armée, égarée par des luttes de clan, a appliqué son système d'arbitraire et de mensonge, la société bourgeoise est plus profondément remuée et ébranlée, et nous devons profiter de cet ébranlement pour diminuer la force morale et la puissance d'agression de ces Etats-Majors rétrogrades qui sont une menace directe pour le prolétariat.
Ce n'est donc pas servir seulement l'humanité, c'est servir directement la classe ouvrière que de protester, comme nous le faisons, contre l'illégalité, maintenant démontrée, du procès Dreyfus et contre la monstrueuse prétention d'Alphonse Humbert de sceller à jamais ce crime militaire dans l'impénétrabilité du huis clos.
Illégalité et raison d'état ---------------------------
--- I ---
Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que cette illégalité certaine, indiscutable, n 'était commandée par aucun intérêt national. On a beaucoup dit, dans les journaux, que si on n'avait pas montré à l'accusé et à son défenseur les pièces secrètes communiquées aux juges, c'était afin de ne pas blesser les puissances étrangères, auxquelles ces pièces, avaient été dérobées.
Cette raison est misérable, car le huis clos supprimait à cet égard tout péril.
Que craignait-on? Que pouvait-on craindre? Que l'avocat commît une indiscrétion? Mais il méritait autant de confiance que les six juges militaires auxquels les pièces furent montrées.
Craignait-on que l'accusé ne parlât? Il était an secret, rigoureusement isolé du reste du monde. Et plus tard, s'il était reconnu innocent, nul n'aurait regretté, j'imagine, de lui avoir fourni les moyens de s'expliquer, de se défendre. Si, au contraire, il était reconnu coupable : il était plus que jamais séparé des autres hommes, mure vivant dans un tombeau d'où aucune parole indiscrète ne pouvait s'échapper.
Prononcer le huis clos pour soustraire le débat à l'étranger, et ensuite, dans cette salle bien close, laisser ignorer à l'accusé les pièces sur lesquelles on le juge, c'est une intolérable contradiction.
D'ailleurs, Si ce scrupule était sérieux, pourquoi a-t-on montré à Dreyfus et à son avocat le bordereau? Les deux pièces " secrètes " sont la photographie d'une correspondance entre l'attaché militaire italien et l'attaché militaire allemand. Le bordereau est une lettre d'envoi dérobée à la légation militaire allemande. Au point de vue des relations internationales, la saisie du bordereau, au domicile même de la légation, était bien. plus grave que la saisie momentanée d'une correspondance photographiée au passage. Et cela n'empêchait pas tous les journaux acharnés contre Dreyfus, au moment du procès, de parler librement du bordereau et des conditions dans lesquelles il avait été saisi. Cela n'empêchait pas les bureaux de la guerre de verser le bordereau au procès légal et de le communiquer régulièrement à l'accusé et à son défenseur comme aux juges.
Par quelle incohérence, par quel désordre d'esprit peut-on soutenir qu'il était possible, sans compromettre ]a paix internationale, de soumettre le bordereau à l'accusé et qu'il n'était pas possible de lui soumettre les lettres des attachés? Ce sont là, manifestement, des raisons trouvées après coup.
--- II ---
Aussi bien, depuis le discours de M. Cavaignac à la séance du 7 juillet, il faut renoncer à ces misérables prétextes. M. Cavaignac, ministre de la guerre a déclaré, aux applaudissements de toute la Chambre : " Nous sommes maîtres de traiter nos affaires chez nous comme nous l'entendons. >
A la bonne heure, et j'applaudis aussi. Mais cela signifie que nous avions le droit et le devoir de conduire le procès Dreyfus selon les formes de la loi française. Cela signifie que jamais la France n'a été obligée de sacrifier à d'humiliants calculs de fausse prudence internationale les garanties légales qu'elle a instituées pour tous ses enfants, et ses devoirs de nation civilisée.
Par ces paroles, M. Cavaignac démontrait, sans le vouloir probablement, que l'illégalité monstrueuse commise contre Dreyfus était doublement criminelle, car, en même temps qu'elle est une violation du droit individuel, elle est, au point de vue national, humiliante et inutile.
Inutile? elle l'est si évidemment que M. Cavaignac a pu, sans danger, sans inconvénient aucun, lire à la tribune de la Chambre, devant le pays, devant l'Europe, devant le monde entier, les deux pièces que, d'après nos grands patriotes, on ne pouvait pas montrer à l'accusé Dreyfus.
Ainsi, aujourd'hui, en vertu d'une communication publique, officielle, du gouvernement français, toutes les puissances étrangères connaissent les pièces sur lesquelles Dreyfus a été jugé. L'Allemagne les connaît, l'Italie les connaît, le monde entier les connaît.
Seul, l'accusé Dreyfus ne les connaît pas.
Je ne crois pas que dans l'histoire des crimes judiciaires il y ait eu jamais un paradoxe aussi violent.
Le huis clos, dans les procès, a pour but de montrer à l'accusé certaines pièces en les cachant au reste du monde. Les bureaux de la guerre ont conduit Si étrangement le procès Dreyfus qu'enfin les pièces du jugement ont été cachées à l'accusé seul et montrées au reste du monde.
C'est un renversement scandaleux non seulement de toute justice, mais de tonte raison. C'est un défi au bon sens aussi bien qu'à la conscience.
Peut-être, après tout, le peuple de France, si facile aux entraînements chauvins, avait-il besoin de cet exemple et de cette leçon pour savoir où conduit le patriotisme professionnel de certains agités. Quand il a fallu étrangler Dreyfus, quand il a fallu accabler ceux qui pour lui réclamaient la loi commune et la justice, nos grands patriotes ont crié : " C'est dans l'Intérêt de la France qu'on a dû violer la loi ; on a caché à l'accusé les pièces qui décidèrent les juges! Tant pis! La France au-dessus de tout! Il ne fallait pas qu'une indiscrétion quelconque pût la compromettre! "
Et les mêmes hommes acclament M. Cavaignac apportant à la
tribune, et livrant à l'univers, les papiers Quand donc les " patriotes " cesseront-ils de se moquer de
nous? S'ils veulent subordonner la loi et asservir la France à leurs
fantaisies, qu'ils aient du moins quelque suite, et qu'ils ne nous
infligent pas l'incohérence dans la servitude! En tout cas, dés maintenant, et après le discours de M.
Cavaignac, il n'est plus permis de dire que l'illégalité est
nécessaire ; il n'est même plus permis de dire que le huis clos est
nécessaire. Les raisons de prétendu patriotisme dont on couvrait
toutes les violences ne tiennent plus ; le tambour dont le roulement
couvrait toute discussion, toute parole libre, est crevé. Il est entendu aujourd'hui que la France peut sans péril juger
au grand jour et selon sa loi ; et quand la conscience publique,
révoltée enfin contre la monstrueuse iniquité et la monstrueuse
erreur de l'affaire Dreyfus, obligera les gouvernants à rouvrir le
procès, ce ne sera plus un procès de violence et de ténèbres ; c'est
dans la pleine lumière d'un débat public, c'est sous la garantie de la
loi, que l'accusé sera jugé de nouveau.
--- III ---
Mais puisque la criminelle illégalité commise contre Dreyfus
était à ce point inutile, pourquoi le ministre et les bureaux de la
guerre s'y sont-ils risqués? Puisqu'ils communiquaient dans les
formes légales le bordereau, puisqu'il n'y avait aucun péril à
soumettre aussi à l'accusé, dans les formes légales, les deux
lettres des attachés militaires, par quelle aberration se sont-ils
mis, sans raison décisive, en dehors de la loi? Nous le saurons, avec précision, quand un gouvernement probe
obligera le général Mercier à parler, à dire enfin dans quelles
circonstances et pour quel objet il a pesé sur l'esprit des juges, en
dehors du débat, par la production des pièces secrètes. Mais, dés maintenant, on peut conjecturer que Si une
illégalité aussi scélérate à la fois et aussi inutile a été commise,
c'est par un effet combiné d'inconscience, de honteux calcul et
d'entraînement. Il y a eu inconscience, car les généraux, les juges militaires,
peu habitués aux formes légales, au respect de la pensée et de la
libre discussion, ne se sont pas rendu parfaitement compte de
l'énormité qu'ils commettaient en jugeant un homme sur des pièces
qu'ils ne lui soumettaient pas. La preuve, c'est la naïveté tranquille
de l'officier racontant à M. Salles, comme chose naturelle, la
scandaleuse violation du droit à laquelle il avait participé. Il y a eu calcul aussi : l'affaire était lancée ; la presse
aboyeuse exigeait la condamnation " du juif ", quand même, à tout
prix. Les habiles et les forcenés des bureaux de la guerre, en
relations avec la Libre Parole, avaient promis la victime : il ne
fallait point qu'elle échappât. Et pour cela, il fallait qu'elle
discutât le moins possible. Puisque le bordereau, qu'on avait cru suffisant, laissait les
juges perplexes, puisqu'ils hésitaient, il fallait leur envoyer en
hâte des documents nouveaux, des pièces de renfort. Mais ces pièces, on ne les jugeait pas très solides, puisqu'on
ne les avait même pas jointes au dossier. Qui sait Si l'accusé, admis à les discuter, ne les réduirait pas
à néant? Le plus sage était qu'il ne les vît pas. D'ailleurs, comment les introduire légalement, au dossier, à
la dernière heure? Il aurait fallu expliquer, devant l'accusé,
pourquoi on ne les y avait pas mises plus tôt. Il aurait fallu
expliquer pourquoi on ne les avait pas jusque-là considérées comme
des charges et pourquoi brusquement elles devenaient des moyens
d'accusation. De plus, en improvisant ainsi à la dernière heure des moyens
nouveaux de conviction, on aurait appris à l'accusé que la base
première de l'accusation chancelait. Et cette première défaite
officielle de l'accusation connue du défenseur, pouvait se changer
en déroute. Il valait mieux vraiment passer par-dessus la tête de
l'accusé. On pouvait dire aux juges : " Vous hésitez, mais voici des
pièces que, pour des raisons mystérieuses et diplomatiques, nous n
'avions pas jointes au dossier. Puisque le bordereau ne suffit pas,
voici ces documents : à la dernière heure, nous les confions à votre
patriotisme. " Oui, cela était plus sûr : et ainsi la condamnation dont on avait
besoin était certaine! Car, comment les juges auraient-ils pu
résister? Des officiers, tant qu'ils jugent selon les formes légales,
sont indépendants de tout et de tous. Ils n'ont plus qu'un chef, la
loi ; et celle-ci, par sa force souveraine, les élève au-dessus de
toute crainte ; elle les affranchit de la coutumière discipline. Un
moment, ils ne relèvent que de leur conscience. Au contraire, quand ils sont placés, par une communication
irrégulière du ministre, en dehors des conditions légales et pour
ainsi dire hors de l'enceinte même de la loi, ils ne sont plus des
juges ayant affaire à la loi seule : ils sont des subordonnés ayant
affaire à leur chef. Le ministre agissant hors de la loi, avec son autorité
gouvernementale, avec sa puissance de chef, c'est s'insurger contre
l'autorité, c'est se rebeller contre le chef que de refuser la
condamnation que comme chef il sollicite. Et en ce sens vraiment,
on peut dire que le premier Conseil de guerre a jugé par ordre. La loi qui est la garantie de l'accusé est en même temps la
garantie du juge : supprimer la loi, c'est livrer l'accusé à
l'arbitraire du juge, c'est livrer le juge à l'arbitraire de ses
maîtres.
--- IV ---
D'ailleurs, comment les officiers du Conseil de guerre
auraient-ils pu examiner sérieusement les pièces qui leur étaient
soumises, hors de l'accusé? Supposons qu'un des juges ait eu un
doute. Supposons qu'il ait dit : " Il ne me semble pas, d'après tel
détail de ces lettres, qu'elles s'appliquent à Dreyfus. " La tentation
devenait alors irrésistible, la nécessité apparaissait impérieuse de
provoquer les explications de l'accusé. Or, c'est cela précisément qui leur était défendu. Ils n avaient
donc plus qu'une ressource : ne pouvant poser des questions à
l'accusé, ils ne devaient pas s'en poser à eux-mêmes. Ne pouvant
éclaircir leurs doutes, ils n'en devaient pas avoir. Et, en effet, ils n'en eurent pas. Le ministre prenait tout sur
lui ; le ministre savait pour eux : ils obéirent. Les yeux fermés, ils
frappèrent, et ainsi le crime fut accompli. La seule excuse de tous ces hommes et du ministre lui-même,
c'est qu'en tout cela il y eut plutôt entraînement que préméditation.
Le général Mercier et M. du Paty de Clam, grisés peu à peu par la
passion mauvaise des journaux et de l'opinion, avaient cru que le
bordereau leur suffirait à emporter d'emblée la condamnation. Devant les hésitations des juges, que troublait la
démonstration délirante de l'expert Bertillon, ils font en toute bâte
une levée de documents nouveaux ; ils ne prennent pas la peine d'en
éprouver la valeur ; ils ne laissent aux juges ni le temps ni la
liberté d'esprit de les examiner ; ils jettent au dernier moment, et
sans que l'accusé soit prévenu, des pièces suspectes dans la
balance hésitante de la justice. Et cet attentat, un des plus douloureux qu'ait vu l'histoire,
ressemble à une effroyable improvisation. Mieux préméditée,
l'illégalité eût été peut-être plus criminelle : elle eût été moins
dangereuse. Car, du moins, avant de prononcer sur des pièces que
l'accusé ne connaîtrait pas, eût-on pris la précaution de les étudier
sérieusement, d'en contrôler la valeur. Mais non : c'est à la dernière heure, c'est parce que le procès
semblait chanceler qu'on lui applique du dehors et on toute hâte des
étais de hasard. Improvisation dans l'arbitraire! Etourderie dans le crime! Non
seulement il y avait ainsi violation du droit, illégalité : mais
l'illégalité était commise dans des conditions telles que les
chances d'erreur étaient terriblement accrues. Et, en effet, il y a eu erreur. C'est un innocent qui est à l'île
du Diable.
DREYFUS INNOCENT
----------------
Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1e le
bordereau ; 2e les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à la
tribune le 7 juillet dernier ; 3e les prétendus aveux faits par
Dreyfus au capitaine Lebrun-Renaud. Si donc nous démontrons qu'aucune de ces preuves prétendues
n'a la moindre valeur, Si nous démontrons que le bordereau sur
lequel a été condamné Dreyfus n'est pas de Dreyfus, mais
d'Esterhazy Si nous démontrons que des trois pièces citées par M.
Cavaignac, deux ne peuvent s'appliquer à Dreyfus et que la
troisième est un faux imbécile ; Si nous démontrons enfin que les
prétendus aveux n'ont jamais existé, et qu'au contraire Dreyfus,
devant le capitaine Lebrun-Renaud comme devant tout autre, a
toujours affirmé énergiquement son innocence, il ne restera rien
des charges imaginées contre lui. Il ne restera rien des misérables
preuves alléguées, et son innocence, que les amis du véritable
traître Esterhazy essaient vainement de nier, éclatera à tous les
yeux. Or, pour ceux qui prennent ta peine de regarder et de
réfléchir, cette triple démonstration est faite ; les éléments de
vérité déjà connus suffisent à l'assurer, et c 'est avec confiance
que je soumets, à tous ceux qui cherchent la vérité, les
observations qui suivent.
LES PRETENDUS AVEUX
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--- I ---
Et j'aborde tout de suite la légende des aveux de Dreyfus. Il
importe, avant d'entrer dans le fond de l'affaire, de dissiper ce
mensonge par lequel on prétend même supprimer la discussion. Les aveux de Dreyfus, c'est l'argument principal de M.
Cavaignac. Dans son discours du 7 juillet dernier, il n'a pas dit un
mot de la légalité du procès ; bien mieux, quand il a résumé les faits
qui, selon lui, démontrent la culpabilité de Dreyfus il n'a pas dit
un mot du bordereau. Il considère sans doute qu'il n'est plus
possible aujourd'hui de l'attribuer â Dreyfus. Il s'est appliqué, laborieusement, â démontrer l'authenticité
d'une pièce secrète qui est le faux le plus ridicule ; mais il ne s'est
pas risqué à dire que sa Non, sa certitude, c'est sur les prétendus aveux de Dreyfus
qu'il la fonde tout entière. Il dit textuellement : " Messieurs, ce n'est pas tout : il y a encore un autre ordre de
faits. Et je déclare, quant à moi, dans ma conscience, que, tout le
reste vint-il à manquer, ce seul ordre de faits serait encore
suffisant pour asseoir mn conviction d'une façon absolue! Je veux
parler des aveux de Dreyfus. " Si c'est là, pour M. Cavaignac, l'argument principal décisif,
c'est, pour M. Rochefort, le seul. Il se borne à' dire : " Dreyfus a
avoué. " Quand on le presse, quand on démontre que le bordereau est
d'Esterhazy et que
celui-ci est le véritable traître, quand on signale les machinations
criminelles par lesquelles l'Etat-Major a perdu l'innocent et sauvé
le coupable, M. Rochefort se borne à dire : " Pourquoi insiste-t-on?
Dreyfus a avoué. " C'est bien, mais puisque M. Cavaignac et M. Rochefort font
reposer sur les prétendus aveux de Dreyfus leur certitude, s'il est
démontré que Dreyfus n'a jamais fait d'aveux, toute leur thèse
s'écroule. Or, *jamais Dreyfus n'a avoué*. Toujours, avec une infatigable
énergie, il a affirmé son innocence. Il l'a affirmée pendant sa longue détention. Brusquement
arrêté, il ne laisse échapper, sous le coup de l'émotion, aucun aveu,
aucune parole équivoque. Du 15 octobre au 20 décembre, de l'arrestation au jugement,
il est mis au secret ; seul, loin de tout appui, il est interrogé de la
façon la plus pressante. Pas une défaillance ; pas une hésitation ; pas
l'ombre d'un aveu ; pas une parole à double sens que les enquêteurs
puissent tourner contre lui. L'acte d'accusation constate avec une sorte de colère " ses
dénégations persistantes ". Non seulement il affirme que le bordereau n'est pas de lui et
qu'il n'a eu avec les attachés militaires étrangers aucune relation
coupable, mais il affirme qu'il n'a même pas une imprudence à se
reprocher.
--- II ---
Persistantes, ses dénégations sont en outre complètes,
catégoriques, sans réserve. Devant le Conseil de guerre,
il maintient énergiquement son innocence. Condamné, il ne fléchit
pas sous le coup, et il proteste qu'il est victime de la plus
déplorable erreur. Avant la condamnation, le 30 octobre, le commandant du Paty
de Clam, chargé de l'enquête, avait essayé en vain d'obtenir un aveu
de Dreyfus par le mensonge et la fraude. Voici, sur ce point, le procès-verbal authentique (Compte
rendu sténographique du procès Zola, pages 398 et 399 tome II) :
#Le 29 octobre 1894, M. le commandant du Paty de Clam se
présente dans la cellule de Dreyfus et lui pose entre autres
questions celle que voici : " Reconnaissez-vous que ce que vous venez d'écrire ressemble
étrangement a l'écriture du document? (le bordereau). Réponse. - Oui, il y a des ressemblances dans les détails de
l'écriture, mais l'ensemble n'y ressemble pas ; j'affirme ne l'avoir
jamais écrit. Je comprends très bien cette fois que ce document ait
donné prise aux soupçons dont je suis l'objet ; mais je voudrais bien
à ce sujet être entendu par le ministre. "#
C'est la fin de l'interrogatoire du 29 octobre 1894. Le 30 octobre, M. le commandant du Paty de Clam se présente
à nouveau :
#Demande. - Vous avez demandé dans votre dernier
interrogatoire à être entendu par M. le ministre de la guerre pour
lui proposer qu'on vous envoyât n'importe où pendant un an sous la
surveillance de la police tandis qu'on procéderait à 'nue enquête
approfondie au ministère de la guerre. R. - Oui. D. - Je vous montre les rapports d'experts qui déclarent que la
pièce incriminée est de votre main. Qu'avez-vous à répondre? R. - Je vous déclare encore que jamais je n'ai écrit cette
lettre. D. - Le ministre est prêt à vous recevoir si vous voulez
entrer dans la voie des aveux. R. - Je vous déclare encore que je suis innocent et que je n'ai
rien à avouer. Il m'est impossible, entre les quatre murs d'une
prison, de m'expliquer cette énigme épouvantable. Qu'on me mette
avec le chef de la Sûreté, et toute ma fortune, toute ma vie seront
consacrées à débrouiller cette affaire.#
Il était faux que le ministre eût consenti à recevoir Dreyfus.
Mais du Paty de Clam savait combien Dreyfus
tenait à voir le ministre, à se défendre directement devant lui, et il
le tentait par la promesse d'une entrevue pour obtenir au moins un
commencement ou un semblant d'aveu. Pour toute réponse, Dreyfus proteste de son innocence une
fois de plus.
--- III ---
Après la condamnation, le commandant du Paty de Clam
revient à la charge. Quatre jours avant la dégradation, quand il peut
supposer que l'énergie du condamné est brisée par cinquante jours
de détention et par l'attente de l'horrible supplice, il se présente de
la part du ministre et une dernière fois sollicite l'aveu. Une fois encore, Dreyfus affirme qu'il est innocent, et il écrit
au ministre :
#MONSIEUR LE MINISTRE, J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de
Clam, auquel j'ai déclaré que j'étais innocent et que je n avais
même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander, mais, au
nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le
devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grâce que je
sollicite.#
Et il écrit à Me Demange, son avocat :
#CHER MAITRE, 3 janvier 1895. Je viens d'être prévenu que je subirai demain l'affront le plus
sanglant qui puisse être fait a un soldat. Je m'y attendais, et je m'y étais préparé, le coup a cependant
été terrible. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'un
hasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable. Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la
tête haute, sans rougir. Vous dire que mon coeur ne sera pas
affreusement torturé quand on m'arrachera les insignes de
l'honneur que j 'ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir. J'aurais, certes, mille fois préféré la mort. Mais vous m'avez
indiqué mon devoir, cher maître> et je ne puis m'y soustraire,
quelles que soient les tortures qui m'attendent. Vous m'avez
inculqué l'espoir, vous m'avez pénétré de ce sentiment qu'un
innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m'avez donné
la foi. Merci encore, cher maître, de tout ce que vous avez fait pour
un innocent. Demain, je serai transféré à la Santé. Mon bonheur serait
grand si vous pouviez m'y apporter la consolation de votre parole
chaude et éloquente et ranimer mon coeur brisé. Je compte toujours
sur vous, sur toute ma famille pour déchiffrer cet épouvantable
mystère. Partout où j'irai, votre souvenir me suivra, ce sera l'étoile
d'où j'attendrai tout mon bonheur, c'est-à-dire ma réhabilitation
pleine et entière. Agréez, cher maître, l'expression de ma respectueuse
sympathie.
A. DREYFUS#
Le jour de la dégradation
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--- I ---
Et voici maintenant le jour de la dégradation. Je laisse de
coté, pour un instant, la phrase que Dreyfus aurait dite au capitaine
Lebrun-Renaud, seul à seul, dans le pavillon de l'Ecole militaire
une demi-heure avant la parade d'exécution. Cette phrase, suprême
refuge de M. Cavaignac. de M. Rochefort et de l'Etat-Major, je la
discuterai en détail, tout à l'heure ; j'en examinerai
l'authenticité et le sens, et j'ose dire qu'il est aisé d'en démontrer
le néant. Mais je me tiens, pour un moment encore, à ce qui est
incontesté. De même que j'ai cité seulement des fragments du
procès-verbal authentique des interrogatoires, et des lettres de
Dreyfus lui-même, je relève d'abord le jour de la dégradation ce qui
a été public, ce qui a éclaté à tous les yeux. Or, ce qui a frappé tous les spectateurs, ce qui a troublé
beaucoup d'entre eux, ce qui a jeté en plus d'une conscience le
germe du doute, c'est le cri d'innocence, que, dans son horrible
supplice, poussait sans cesse le condamné. Voici, entre bien des récits, tous semblables au fond, celui de
l'Autorité, que Me Labori a lu devant la cour d'assises. Si long
qu'il soit, je dois le citer en entier, car il faut que ces détails
tragiques repassent devant nous. Pour que nous sentions bien toute
la valeur du cri d'innocence que poussait le supplicié, il faut que
nous sachions dans quelle tempête de haine et de mépris ce cri
était jeté.
#Le premier coup de neuf heures sonne à l'horloge de l'Ecole. Le général Darras lève son épée et jette le commandement,
aussitôt répété sur le front de chaque compagnie : - Portez armes! Les troupes exécutent le mouvement. Un silence absolu lui succède. Les coeurs cessent de battre et tous les yeux se portent dans
l'angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit
bâtiment a' terrasse. Un petit groupe apparaît bientôt : c'est Alfred Dreyfus, encadré
par quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde
républicaine, et le plus ancien sous-officier de l'escorte, qui
approche. Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se
détacher très net l'or des trois galons en trèfle, l'or des bandeaux
du képi : l'épée brille et l'on distingue de loin la dragonne noire
tenant à la poignée de l'épée. Dreyfus marche d'un pas assuré. -Regardez-donc comme il se tient droit, la canaille! dit-on. Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel se
tient le greffier du Conseil de guerre, M. Vallecalle, officier
d'administration. Dans la foule, des clameurs se font entendre. Mais le groupe s'arrête. Un signe du commandant des troupes, et les tambours et les
clairons ouvrent un ban, et le silence se fait de nouveau cette fois
tragique. Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent de
quelques pas ; le condamné apparaît bien détaché. Le greffier salue militairement le général, et, se tournant
vers Dreyfus, lit, d'une voix très distincte, le jugement qui
condamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte
fortifiée et à la dégradation militaire. Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut
militaire. Dreyfus a écouté silencieusement. La voix du général Darras
s'élève alors et bien que légèrement empreinte d'émotion, on entend
très bien cette phrase : e - Dreyfus, vous êtes indigne de porter les
armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons. " On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute,
s'écrier d'une voix forte, sans qu'on distingue le moindre
tremblement : - Je suis innocent! Je jure que je suis innocent! Vive la
France! - A mort! répond au dehors une immense clameur. Mais le bruit s'apaise aussitôt. On a remarqué que l'adjudant
chargé de la triste besogne d'enlever les galons et les armes du
dégradé avait porté la main sur celui-ci, et déjà les premiers
galons et parements, qui ont été décousus d'avance> ont été
arrachés par lui et jetés à terre. Dreyfus en profite pour protester de nouveau contre sa
condamnation et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule : - Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je
suis innocent. Je le jure! Vive la France! Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons du
képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros
du col, la bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis
son entrée i- l'Ecole polytechnique. Reste le sabre. L'adjudant le tire et le brise sur son genou ;
un bruit sec , les deux tronçons sont jetés à terre comme le reste. Le ceinturon est ensuite détaché, le fourreau tombe à son
tour. C'est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle ; jamais
impression d'angoisse plus aigu'. Et de nouveau, nette, sans indice d'émotion, la voix du
condamné s'élève : " On dégrade un innocent! " Il faut maintenant au condamné passer devant ses camarades
et ses subordonnés de la veille. Pour tout autre, c'eut été un
supplice atroce. Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il
enjambe ce qui fut les insignes de son grade, que deux gendarmes
viendront enlever tout à l'heure, et se place lui-même entre les
quatre canonniers, le sabre nu, qui l'ont conduit devant le général
Darras. Le petit groupe, que conduisent deux officiers de la garde
républicaine, se dirige vers la musique placée devant la voiture
cellulaire et' commence à défiler devant le front des troupes, à un
mètre à peine. Dreyfus marche toujours la tète relevée. Le public crie' : " A
mort! " Bientôt, il arrive devant la grille, la foule le voit mieux, les
cris augmentent ; des milliers de poitrines réclament la mort du
misérable, qui s'écrie encore : " Je suis innocent! Vive la France! " La foule n'a pas entendu, mais elle a vu Dreyfus se tourner
vers elle et crier. Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur
qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :
< A mort! A mort! " Et au dehors un remous terrible se produit dans la masse
sombre, et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de
se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assaut,
afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l'infamie
de Dreyfus. Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la
presse. - Vous direz à la France entière, dit-il, que je suis innocent. - Tais-toi, misérable, lui répondent les uns, pendant que
d'autres lui crient : Lâche! Traître! Judas! Sous l'outrage, l'abject personnage se redresse ; il nous jette
un coup d'oeil de haine féroce. - Vous n'avez pas le droit de m'insulter.
Une voix nette sort du groupe de la presse, contestant :- - Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent. - Vive la France! sale juif! lui crie-t-on encore, et Dreyfus
continue son chemin. Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons
pendent de longs bouts de fil, et le képi n'a plus de forme. Dreyfus se redresse encore, mais il n'a parcouru que la moitié
du front des troupes, et l'on s'aperçoit que les cris continus de la
foule et les divers incidents de cette parade commencent à avoir
raison de lui. Si la tète du misérable est insolemment tournée du côté des
troupes qu'elle semble défier, ses jambes commencent à fléchir, Sa
démarche paraît plus lourde. Le groupe n'avance que lentement. Il passe maintenant devant " les bleus ". Le tour du carré
s'achève. Dreyfus est remis entre les mains des deux gendarmes qui
sont venus ramasser ses galons : et' les débris de son sabre, ils le
font aussitôt monter dans la voiture cellulaire. Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s'ébranle,
entourée d'un détachement de gardes républicains, que précèdent
deux d'entre eux, le revolver au poing. La parade a duré juste dix minutes. - Ensuite Dreyfus, restant
toujours dans un complet mutisme, a été réintégré au Dépôt. Mais là, il a de nouveau protesté de son innocence.#
--- II ---
J'ai entendu à l'audience de la cour d'assises, la lecture de ce
récit. Pour moi, convaincu dès lors par les
révélations du procès Zola que Dreyfus était en effet innocent, j'ai
à peine besoin, de dire combien cette lecture était poignante. Mais
laissons cela tant que la démonstration n'est pas faite. Sur tous les
auditeurs,- et sur les ennemis mêmes de Dreyfus cette lecture
produisait visiblement une impression profonde, ce cri d'innocence,
si troublant, ébranlait un moment les consciences et sur cette
assemblée, où bouillonnait jusque là le désordre grossier des
haines, un souffle de tragique mystère était passé.
--- III ---
Ce n'est pas seulement au peuple, ce n'est pas seulement à
l'armée et à la France même que Dreyfus jetait sa protestation
d'innocence. Après s'être tenu debout contre le vent de mépris et de
haine qui soufflait sur lui, il exhalait encore dans la solitude de sa
cellule, le cri de l'innocent supplicié. Il faut que je cite encore, car aux mensonges d'une presse
ignominieuse, qui se joue en Ce moment de l'ignorance du peuple, je
veux opposer des faits, des documents, des raisons. Il est temps, pour l'honneur du prolétariat, qu'il ne soit
plus le jouet des misérables qui le trompent pour faire de lui le
complice d'un crime. Voici donc ce qu'après le supplice de honte et
de désespoir, Dreyfus écrit, de la prison de la Santé, le soir même
de la dégradation. A son avocat d'abord :
#CHER MAITRE, Prison de la Santé, samedi. J'ai tenu la promesse que je vous avais faite. Innocent, j'ai
affronté le martyre le plus épouvantable que l'on puisse infliger à
un soldat ; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j'ai -
souffert la torture la plus terrible qu'on puisse imaginer. Et que
j'eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait fini, je
n'entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l'oubli de
toutes mes souffrances! Mais, hélas! le devoir ne me le permet pas, comme vous me
l'avez Si bien montré. Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore
martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la
découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom. Hélas! quand tout sera-t-il fini? Quand serai-je de nouveau
heureux? Enfin, je compte sur vous, cher maître. Je tremble encore
au souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'hui, à toutes
les souffrances qui m'attendent encore. Soutenez-moi, cher maître, de votre parole chaude et
éloquente ; faites que ce martyre ait une fin, qu'on m'envoie le plus
vite possible là-bas, où j'attendrai patiemment, en compagnie de
ma femme (telle n'a pas été autorisée à le rejoindre>, que l'on fasse
la lumière sur cette lugubre affaire et qu'on me rende mon honneur. Pour le moment, c'est la seule grâce que je sollicite. Si l'on a
des doutes, Si l'on croit à mon innocence, je ne demande qu'une
chose pour le moment c est de l air, c est la société de ma femme>
et alors j'attendrai que tous ceux qui m'aiment aient déchiffré
cette lugubre affaire. Mais qu'on fasse le plus vite possible, car je
commence à être à bout de résistance. C'est vraiment trop tragique,
trop cruel, d'être innocent et d'être condamné pour un crime aussi
épouvantable. Pardon de ce style décousu, je n'ai pas encore les idées à moi,
je suis profondément abattu, physiquement et moralement. Mon
coeur a trop saigné aujourd'hui. Pour Dieu donc, cher maître, qu'on abrège mon supplice
immérité. Pendant ce temps, vous chercherez et, j'en ai la conviction
profonde, vous trouverez. Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux
A.DREYFUS.#
Et le même jour, voici ce qu'il écrit à sa femme :
#MA CHERIE,
Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895. Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas ton
chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore
l'augmenter. En te promettant de vivre, en te promettant de
résister jusqu'à la réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus
grand sacrifice qu'un homme de coeur, qu'un honnête homme, auquel
on vient d'arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu! que
mes forces physiques ne m'abandonnent pas! Le moral tient ; ma
conscience, qui ne me reproche rien, me soutient ; mais je
commence à être à bout de patience et de forces. Avoir consacré
toute sa vie à l'honneur, n'avoir jamais démérité, et me voir où je
suis, après avoir subi l'affront le plus sanglant qu'on puisse
infliger à un soldat! Donc, ma chérie, faites tout au monde pour
trouver le véritable coupable, ne vous ralentissez pas un seul
instant, c'est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me
poursuit... Ah! hélas! pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel
le coeur des gens et y lire! Tous les - braves gens qui me voyaient
passer y auraient lu, gravé en lettres d'or : " Cet homme est un
homme d'honneur. " Mais comme je les comprends! A leur place, je
n'aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d'un officier
qu'on leur dit être traître... Mais hélas! c'est là ce qu'il y a de plus
tragique, c'est que le traître, ce n'est pas moi!#
Et un peu plus tard encore, plus avant dans la soirée du même
jour, il reprend la plume : #5 janvier 1895, samedi, 7 h., soir. Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs
entremêlés de sanglots, tout le corps secoué Par la fièvre. C'est la
réaction des horribles tortures de la journée, elle devait
fatalement arriver ; mais hélas! au lieu de pouvoir sangloter dans
tes bras, au lieu de pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont
résonné dans le vide de ma prison. C'est fini, haut les coeurs! Je concentre toute mon énergie.
Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille,
je me dois à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me
restera un souffle de vie ; je lutterai avec l'espoir prochain de voir
la lumière se faire. Donc, poursuivez vos recherches. Quant à moi,
la seule chose que je demande, c'est de partir au plus vite, de te
retrouver là-bas, de nous installer, pendant que nos amis, nos
familles, s'empresseront de rechercher le véritable coupable, afin
que nous puissions rentrer dans notre chère patrie en martyrs qui
ont supporté la plus terrible, la plus émouvante des épreuves.#
Voilà l'homme dont on dit, sur une phrase incertaine,
rapportée par un seul témoin, qu'il a avoué. Depuis qu'il est arrêté,
pendant la longue durée de l'instruction, il affirme invariablement
son innocence, il résiste aux manoeuvres de l'enquêteur du Paty de
Clam, qui essaie de le faire tomber dans un piège et de lui arracher
frauduleusement un aveu. Condamné, il proteste encore : il résiste à une nouvelle et
suprême tentative de du Paty ; il écrit au ministre que non
seulement il n'est Pas coupable de trahison, mais qu'il n'a pas
commis la moindre imprudence. Enfin dans le jour tragique de la dégradation, toutes ses
paroles publiques, tous ses écrits certains sont un cri d'innocence,
ardent, répété, émouvant.
Le récit de Lebrun-Renaud
-------------------------
--- I ---
Qu'oppose-t-on, qu'opposent MM. Cavaignac, Rochefort et
Drumont à cette longue protestation d'innocence? Une phrase que
le capitaine Lebrun-Renaud prétend avoir recueillie de Dreyfus, le
matin de la dégradation, dans une conversation où il n'y avait
d'autre témoin que Lebrun-Renaud lui-même. - Ils ne se demandent pas une minute ce que vaut cette phrase ;
ils n'en recherchent ni l'authenticité ni le vrai sens. Ils se gardent
bien de discuter devant le peuple et de l'habituer à la discussion.
Ils voudraient le traiter insolemment comme un grand enfant
hébété que l'on mène comme on veut, et ils lui jettent, sans
examen, sans critiques, ce simple mot : le traître a avoué. C'est faux : *il n'a pas avoué, pas plus au capitaine Lebrun-
Renaud qu'à tout autre*. Il a affirmé Son innocence au capitaine
Lebrun-Renaud comme au reste du monde. Et d'abord, par quel prodige, par quelle contradiction
inexplicable, l'homme qui depuis six semaines affirmait son
innocence, et qui allait, le jour même de la dégradation, la crier à
l'univers, oui, par quel prodige cet homme aurait-il fait des aveux,
avant d'aller à la parade, au capitaine Lebrun-Renaud? Comment, s'il venait, dans le pavillon de l'Ecole militaire, de
s avouer coupable â un officier, comment a-t-il pu avoir la force de
se redresser aussitôt et de jeter à la France qui le maudit son cri
d'innocence> son indomptable appel? Après la défaillance d'un