Charles De Coster La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d' Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs
LIVRE
PREMIER
I
A Damme, en Flandre, quand Mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes.
Une commère sage-femme et nommée Katheline l'enveloppa de langes chauds, et, lui ayant regardé la tête, y montra une peau.
-- Coiffé, né sous une bonne étoile ! dit-elle joyeusement.
Mais bientôt se lamentant et désignant un petit point noir sur l'épaule de l'enfant : -- Hélas ! pleura-t-elle, c'est la noire marque du doigt du diable.
-- Monsieur Satan, reprit Claes, s'est donc levé de bien bonne heure, qu'il a déjà eu le temps de marquer mon fils ?
-- Il n'était pas couché, dit Katheline, car voici seulement Chanteclair, qui éveille les poules.
Et elle sortit, mettant l'enfant aux mains de Claes.
Puis l'aube creva les nuages nocturnes, les hirondelles rasèrent en criant les prairies et le soleil montra pourpre à l'horizon sa face éblouissante.
Claes ouvrit la fenêtre et parlant a Ulenspiegel :
-- Fils coiffé, dit-il, voici monseigneur du Soleil qui vient saluer la terre de Flandre. Regarde-le quand tu le pourras, et, quand plus tard tu seras empêtré en quelque doute, ne sachant ce qu'il faut faire pour agir bien, demande-lui conseil ; il est clair et chaud ; sois sincère comme il est clair, et bon comme il est chaud.
-- Claes, mon homme, dit Soetkin, tu prêches un sourd ; viens boire, mon fils.
Et la mère offrit au nouveau-né ses beaux flacons de nature.
II
Pendant
qu'Ulenspiegel y buvait à même, tous les oiseaux
s'éveillèrent dans la campagne.
Claes, qui liait des fagots, regardait sa commère donner le sein à Ulenspiegel.
-- Femme, dit-il, as-tu fait provision de ce bon lait ?
-- Les cruches sont pleines, dit-elle, mais ce n'est pas assez pour ma joie.
-- Tu parles d'un si grand heur bien piteusement.
-- Je songe, dit-elle, qu'il n'y a pas un traître patard dans le cuiret que tu vois là pendant au mur.
Claes prit en main le cuiret ; mais il eut beau le secouer, il n'y entendit nulle aubade de monnaie. Il en fut penaud. Voulant toutefois réconforter sa commère :
-- De quoi t'inquiètes-tu ? dit-il. N'avons-nous dans la huche le gâteau qu'hier nous offrit Katheline ? Ne vois-je là un gros morceau de boeuf qui fera au moins pendant trois jours du bon lait pour l'enfant ? Ce sac de fèves si bien tapi en ce coin est-il prophète de famine ? Est-elle fantôme cette tinette de beurre ? Sont-ce des spectres que ces enseignes et guidons de pommes rangés guerrièrement par onze en ligne dans le grenier ? N'est-ce point annonce de fraîche buverie que le gros bonhomme tonneau de cuyte de Bruges, qui garde en sa panse notre rafraîchissement ?
-- Il nous faudra, dit Soetkin, quand on portera l'enfant à baptême, donner deux patards au prêtre et un florin pour le festin.
Sur ce, Katheline entra tenant un gros bouquet de plantes et dit :
-- J'offre à l'enfant coiffé l'angélique, qui préserve l'homme de luxure, le fenouil, qui éloigne Satan...
-- N'as-tu pas, demanda Claes, l'herbe qui appelle les florins ?
-- Non, dit-elle.
-- Donc, dit-il, je vais voir s'il n'y en a point dans le canal.
Il s'en fut, portant sa ligne et son filet, certain, au demeurant, de ne rencontrer personne, car il n'était qu'une heure avant l'oosterzon, qui est, en Flandre, le soleil de six heures.
III
Claes
vint au canal de Bruges, non loin de la mer. Là, mettant
l'appât à sa ligne, il la lança à l'eau et
il y laissa descendre son filet. Un petit garçonnet bien vêtu
était sur l'autre bord, dormant comme souche, sur un bouquet
de moules.
Il s'éveilla au bruit que faisait Claes et voulut s'enfuir, craignant que ce ne fût quelque sergent de la commune venant le déloger de son lit et le mener au Steen pour vagations illicites.
Mais il cessa d'avoir peur quand il reconnut Claes et que celui-ci lui cria :
-- Veux-tu gagner six liards ? Chasse le poisson par ici.
Le garçonnet, à ce propos, entra dans l'eau, avec sa petite bedondaine déjà gonflée, et s'armant d'un panache de grands roseaux, chassa le poisson vers Claes.
La pêche finie, Claes retira son filet et sa ligne, et marchant sur l'écluse vint près du garçonnet.
-- C'est toi, dit-il, que l'on nomme Lamme de ton nom de baptême et Goedzak à cause de ton doux caractère, et qui demeures rue du Héron, derrière Notre-Dame. Comment, su jeune et si bien vêtu, te faut-il dormir sur un lit public ?
-- Las ! monsieur du charbonnier, répondit le garçonnet, j'ai au logis une soeur plus jeune que moi d'un an et qui me daube a grands coups à la moindre querelle. Mais je n'ose sur son dos prendre ma revanche, car je lui ferais mal, monsieur. Hier, au souper, j'eus grand'faim et nettoyai de mes doigts le fond d'un plat de boeuf aux fèves dont elle voulait avoir sa part. Il n'y en avait assez pour moi, monsieur. Quand elle me vit me pourléchant à cause du bon goût de la sauce, elle devint comme enragée et me frappa à toutes mains de si grandes gifles que je m'enfuis tout meurtri de la maison.
Claes lui demanda ce que faisaient ses père et mère pendant cette giflerie.
Lamme Goedzak répondit :
-- Mon père me battait sur une épaule et ma mère sur l'autre en me disant : « Revanche-toi, couard. » Mais moi, ne voulant pas frapper une fille, je m'enfuis.
Soudain Lamme blêmit et trembla de tous ses membres.
Et Claes vit venir une grande femme et, marchant à côté d'elle une fillette maigre et d'aspect farouche.
-- Ah ! dit Lamme tenant Claes au haut-de-chausses, voici ma mère et ma soeur qui me viennent quérir. Protégez-moi, monsieur du charbonnier.
-- Tiens, dit Claes, prends d'abord ces sept liards pour salaire et allons à elles sans peur.
Quand les deux femmes virent Lamme, elles coururent à lui et toutes deux le voulurent battre, la mère parce qu'elle avait été inquiète et la soeur parce qu'elle en avait l'habitude.
Lamme se cachait derrière Claes et criait :
-- J'ai gagné sept liards, j'ai gagné sept liards, ne me battez point.
Mais la mère l'embrassait déjà, tandis que la fillette voulait de force ouvrir les mains de Lamme pour avoir son argent. Mais Lamme criait :
-- C'est le mien, tu ne l'auras pas.
Et il serrait les poings. Claes toutefois secoua rudement la fillette par les oreilles et lui dit :
-- S'il t'arrive encore de chercher noise à ton frère, qui est bon et doux comme un agneau, je te mettrai dans un noir trou à charbon, et là ce ne sera plus moi qui te tirerai les oreilles mais le rouge diable d'enfer, qui te mettra en morceaux avec ses grandes griffes et ses dents qui sont comme fourches.
A ce propos, la fillette n'osant plus regarder Claes ni s'approcher de Lamme, s'abrita derrière les jupons de sa mère. Mais en entrant en ville, elle criait partout :
-- Le charbonnier m'a battue ; il a le diable dans sa cave.
Cependant elle ne frappa plus Lamme davantage ; mais, étant grande, le fit travailler à sa place. Le doux niais le faisait volontiers.
Claes avait, cheminant, vendu sa pêche à un fermier qui la lui achetait de coutume. Rentrant au logis, il dit à Soetkin :
-- Voici ce que j'ai trouve dans le ventre de quatre brochets, de neuf carpes et dans un plein panier d'anguilles. Et il jeta deux florins et un patard sur la table.
-- Que ne vas-tu chaque jour à la pêche, mon homme ? demanda Soetkin.
Claes répondit :
-- Afin de ne point devenir moi-même poisson ès filets des sergents de la commune.
IV
On
appelait à Damme le père d'Ulenspiegel Claes le
Kolldraeger ou charbonnier. Claes avait le poil noir, les yeux
brillants, la peau de la couleur de sa marchandise, sauf le dimanche
et les jours de fête, quand il y avait abondance de savon en la
chaumière. Il était petit, carré, fort et de
face joyeuse.
Si, la journée finie et le soir tombant, il allait en quelque taverne, sur la route de Bruges, laver de cuyte son gosier noir de charbon, toutes les femmes humant le serein sur le pas de leurs portes lui criaient amicalement :
-- Bonsoir et bière claire, charbonnier.
-- Bonsoir et un mari qui veille, répondait Claes.
Les fillettes qui revenaient des champs par troupes se plaçaient toutes devant lui de façon à l'empêcher de marcher et lui disaient :
-- Que payes-tu pour ton droit de passage : ruban écarlate, boucle dorée, souliers de velours ou florin pour aumônière ?
Mais Claes en prenait une par la taille et lui baisait les joues ou le cou, suivant que sa bouche était plus proche de la chair fraîche ; puis il disait :
-- Demandez, mignonnes, demandez le reste à vos amoureux.
Et elles s'en allaient s'éclatant de rire.
Les enfants reconnaissaient Claes à sa grosse voix et au bruit de ses souliers. Courant à lui, ils lui disaient :
-- Bonsoir, charbonnier.
-- Autant Dieu vous donne, mes angelots, disait Claes ; mais ne m'approchez pas, sinon je ferai de vous des moricauds.
Les petits, étant hardis, s'approchaient toutefois ; alors il en prenait un par le pourpoint, et, frottant de ses mains noires son frais museau, le renvoyait ainsi, riant quand même, à la grande joie de tous les autres.
Soetkin, femme de Claes, était une bonne commère, matinale comme l'aube et diligente comme la fourmi.
Elle et Claes labouraient à deux leur champ et s'attelaient comme boeufs à la charrue. Pénible en était le traînement, mais plus pénible encore celui de la herse, lorsque le champêtre engin devait de ses dents de bois déchirer la terre dure. Ils le faisaient toutefois le coeur gai, en chantant quelque ballade.
Et la terre avait beau être dure ; en vain le soleil dardait sur eux ses plus chauds rayons : en vain aussi traînant la herse, ployant les genoux, devaient-ils faire des reins cruel effort, s'ils s'arrêtaient et que Soetkin tournât vers Claes son doux visage et que Claes baisât ce miroir d'âme tendre, ils oubliaient la grande fatigue.
V
La
veille, il avait été crié aux bailles de la
maison commune que Madame, femme de l'empereur Charles, étant
grosse, il fallait dire des prières pour sa prochaine
délivrance.
Katheline entra chez Claes toute frissante :
-- Qu'est-ce qui te deult, commère ? demanda le bonhomme.
-- Las ! répondit-elle, parlant par saccades. Cette nuit, spectres fauchant hommes comme faneurs l'herbe. -- Fillettes enterrées vives ! Sur leur corps dansait le bourreau. -- Pierre de sang suant depuis neuf mois, cassée cette nuit.
-- Ayez pitié de nous, gémit Soetkin, avez pitié, Seigneur Dieu : c'est noir présage pour la terre de Flandre.
-- Vis-tu cela de tes yeux ou en songe ? demanda Claes.
-- De mes yeux, dit Katheline.
Katheline, toute blême et pleurant, parla encore et dit :
-- Deux enfantelets sont nés, l'un en Espagne, c'est l'infant Philippe, et l'autre en pays de Flandre, c'est le fils de Claes, qui sera plus tard surnommé Ulenspiegel. Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de nos pays. Ulenspiegel sera grand docteur en joyeux propos et batifolements de jeunesse, mais il aura le coeur bon, ayant eu pour père Claes, le vaillant manouvrier sachant, en toute braveté, honnêteté et douceur, gagner son pain. Charles empereur et Philippe roi chevaucheront par la vie, faisant le mal par batailles, exactions et autres crimes. Claes travaillant toute la semaine, vivant suivant droit et loi, et riant au lieu de pleurer en ses durs labeurs, sera le modèle des bons manouvriers de Flandre. Ulenspiegel toujours jeune et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d'Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton coeur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Christ.
Ce qu'ayant dit, s'endormit Katheline la bonne sorcière.
VI
On
portait Ulenspiegel à baptême ; soudain chut une averse
qui le mouilla bien. Ainsi fut-il baptisé pour la première
fois. Quand il entra dans l'église, il fut dit aux parrain et
marraine, père et mère, par le bedeau schoolmeester,
maître d'école, qu'ils eussent à se placer autour
de la piscine baptismale, ce qu'ils firent.
Mais il y avait à la voûte, au-dessus de la piscine, un trou fait par un maçon pour y suspendre une lampe à une étoile en bois doré. Le maçon, considérant, d'en haut, les parrain et marraine debout roidement autour de la piscine coiffée de son couvercle, versa par le trou de la voûte un traître seau d'eau qui, tombant entre eux sur le couvercle de la piscine, fit grand éclaboussement. Mais Ulenspiegel eut la plus grosse part. Et ainsi il fut baptisé pour la deuxième fois.
Le doyen vint : ils se plaignirent à lui ; mais il leur dit de se hâter, et que c'était un accident. Ulenspiegel se démenait à cause de l'eau tombée sur lui. Le doyen lui donna le sel et l'eau, et le nomma Thylbert, qui veut dire « riche en mouvements ». Il fut ainsi baptisé pour la troisième fois.
Sortant de Notre-Dame, ils entrèrent vis-à-vis de l'église dans la rue Longue, au Rosaire des Bouteilles, dont une cruche formait le credo. Ils y burent dix-sept pintes de dobbel-kuyt et davantage. Car c'est la vraie façon en Flandre, pour sécher les gens mouillés, d'allumer un feu de bière en la bedaine. Ulenspiegel fut ainsi baptisé pour la quatrième fois.
S'en retournant au logis et zigzaguant par le chemin, la tête plus que le corps pesante, ils vinrent à un ponteau jeté sur une petite mare, Katheline qui était marraine portait l'enfant, elle fit un faux pas et tomba dans la boue avec Ulenspiegel, qui fut ainsi baptisé pour la cinquième fois.
Mais on le retira de la mare pour le laver d'eau chaude en la maison de Claes, et ce fut son sixième baptême.
VII
Ce
jour-là, Sa Sainte Majesté Charles résolut de
donner de belles fêtes pour bien célébrer la
naissance de son fils. Elle résolut, comme Claes, d'aller à
la pêche, non en un canal, mais dans les aumônières
et cuirets de ses peuples. C'est de là que les lignes
souveraines tirent crusats, daelders d'argent, lions d'or, et tous
ces poissons merveilleux se changeant, à la volonté du
pêcheur, en robes de velours, précieux bijoux, vins
exquis et fines nourritures. Car les rivières les plus
poissonneuses ne sont pas celles où il y a le plus d'eau.
Ayant assemblé ceux de son conseil, Sa Sainte Majesté résolut que la pêche se ferait de la façon suivante :
Le seigneur infant serait porté à baptême vers les neuf ou dix heures ; les habitants de Valladolid, pour montrer leur joie grande mèneraient noces et festins toute la nuit, à leurs frais, et sèmeraient sur la Grand'Place leur argent pour les pauvres.
Il y aurait à cinq carrefours une grande fontaine d'où jaillirait par flots, jusques à l'aube, du gros vin payé par la ville. A cinq autres carrefours seraient rangés, sur édifices de bois, saucissons, cervelas, boutargues, andouilles, langues de boeuf et autres viandes, aussi à la charge de la ville.
Ceux de Valladolid élèveraient en grand nombre, à leurs dépens, sur le passage du cortège, des arcs de triomphe représentant la Paix, la Félicité, l'Abondance, la Fortune propice et emblématiquement tous et quelconques dons du ciel dont ils furent comblés sous le règne de Sa Sainte Majesté.
Finalement, outre ces arcs pacifiques, il en serait placé quelques autres où l'on verrait peints en vives couleurs des attributs moins bénins, tels que aigles, lions, lances, hallebardes, épieux à langue flamboyante, hacquebutes à croc, canons, fauconneaux, courtauds à grosse gueule et autres engins montrant imagièrement la force et puissance guerrières de Sa Sainte Majesté.
Quant aux lumières à éclairer l'église, il serait permis à la gilde des ciriers de fabriquer gratis plus de vingt mille cierges, dont les bouts non consumés reviendraient au chapitre.
Pour ce qui était des autres dépenses, l'empereur les ferait volontiers, montrant ainsi son bon vouloir de ne pas trop charger ses peuples.
Comme la commune allait exécuter ces ordres, arrivèrent de Rome nouvelles lamentables. D'Orange, d'Alençon et Frundsberg, capitaines de l'empereur, étaient entrés en la sainte ville, y avaient saccagé et pillé les églises, chapelles et maisons, n'épargnant personne, prêtres, nonnains, femmes ni enfants. Le Saint-Père avait été fait prisonnier. Depuis une semaine, le pillage n'avait point cessé, et reiters et landsknechts vaguaient par Rome, saoûlés de nourriture, ivres de buverie, brandissant leurs armes, cherchant les cardinaux, et disant qu'ils tailleraient assez dans leur cuir pour les empêcher de devenir jamais papes. D'autres, ayant déjà exécute cette menace, se promenaient fièrement dans la ville, portant sur leur poitrine des chapelets de vingt-huit grains ou davantage, gros comme des noix, et tout sanglants, Certaines rues étaient de rouges ruisseaux où gisaient dépouillés les cadavres des morts.
D'aucuns dirent que l'empereur, ayant besoin d'argent, avait voulu en pêcher dans le sang ecclésiastique, et qu'ayant pris connaissance du traité imposé par ses capitaines au pontife prisonnier, il le força à céder toutes les places fortes de ses Etats, à payer 400.000 ducats et à demeurer en prison jusqu'à ce qu'il se fût exécuté.
Toutefois, la douleur de Sa Majesté étant grande, il décommanda tous les apprêts de joie, fêtes et réjouissances, et ordonna de prendre le deuil aux seigneurs et dames de son hôtel.
Et l'infant fut baptisé en ses langes blancs, qui sont langes de deuil royal.
Ce que les seigneurs et dames interprétèrent à sinistre présage.
Nonobstant ce, madame la nourrice présenta l'infant aux seigneurs et dames de l'hôtel, afin que ceux-ci lui fissent, selon la coutume, leurs souhaits et dons.
Madame de la Coena lui appendit au cou une pierre noire contre le poison, ayant forme et grosseur d'une noisette, dont l'écale était d'or. Madame de Chauffade lui attacha à un fil de soie pendant sur l'estomac une aveline précipitative de bonne concoction d'aliments ; messire van der Steen de Flandre lu offrit un saucisson de Gand, long de cinq coudées et gros d'un, demie, en souhaitant humblement à Son Altesse qu'à sa seule odeur elle eût soif de clauwert gantoisement, disant que quiconque aime la bière d'une ville n'en peut haïr les brasseurs ; messire écuyer Jacques-Christophe de Castille pria monseigneur Infant de porter à ses pieds mignons jaspe vert pour le faire bien courir. Jan de Paepe, le fou, qui était là, dit :
-- Messire, donnez-lui plutôt le cor de Josué, au son duquel toutes les villes courraient le grand trotton devant lui, allant poser ailleurs leur assiette avec tous leurs habitants, hommes, femmes et enfants. Car Monseigneur ne doit pas apprendre à courir, mais à faire courir les autres.
L'éplorée veuve de Floris van Borsele, qui fut seigneur de Veere au pays de Zélande, donna à Mgr Philippe une pierre qui rendait, disait- elle, les hommes amoureux et les femmes inconsolables.
Mais l'infant geignait comme veau.
Cependant, Claes mettait aux mains de son fils un hoche d'osier à grelots et disait, faisant danser Ulenspiegel sur sa main : « Grelots, grelots tintinabulants, puisses-tu en avoir toujours à ta toque, petit homme ; car c'est aux fous qu'appartient le royaume du bon temps. »
Et Ulenspiegel riait.
VIII
Claes
ayant pêché un gros saumon, ce saumon fut mangé
par lui un dimanche et aussi par Soetkin, Katheline et le petit
Ulenspiegel, mais Katheline ne mangeait pas plus qu'un oiseau.
-- Commère, lui dit Claes, l'air de Flandre est-il si solide présentement qu'il te suffise de le respirer pour en être nourrie comme d'un plat de viande ? Quand vivra-t-on ainsi ? Les pluies seraient de bonnes soupes, il grêlerait des fèves, et les neiges, changées en célestes fricassées, réconforteraient les pauvres voyageurs.
Katheline, hochant la tête, ne sonnait mot.
-- Voyez, dit Claes, la dolente commère. Qu'est-ce donc qui la navre ?
Mais Katheline parlant avec une voix qui était comme un souffle :
-- Le méchant, dit-elle, nuit tombe noire. -- Je l'entends annonçant sa venue, -- criant comme orfraie. -- Frissante, je prie madame la Vierge -- en vain. -- Pour lui, ni murs, ni haies, portes ni fenêtres. Entre partout comme esprit. -- Echelle craquant. -- Lui près de moi, dans le grenier où je dors. Me saisit de ses bras froids, durs comme marbre. -- Visage glacé, baisers humides comme neige. -- Chaumine ballottée par la terre, se mouvant comme barque sur mer tempêtueuse...
-- Il faut, dit Claes, aller chaque matin à la messe, afin que monseigneur Jésus te donne la force de chasser ce fantôme venu d'en bas.
-- Il est si beau ! dit-elle.
IX
Ulenspiegel
étant sevré, grandit comme jeune peuplier.
-- Claes alors ne le baisa plus fréquemment, mais l'aima d'un air bourru afin de ne le point affadir.
Quand Ulenspiegel revenait au logis, se plaignant d'avoir été daubé en quelque rixe, Claes le battait parce qu'il n'avait point battu les autres, et ainsi éduqué, Ulenspiegel devint vaillant comme un lionceau.
Si Claes était absent, Ulenspiegel demandait à Soetkin un liard pour aller jouer. Soetkin, se fâchant disait : « Qu'as-tu besoin d'aller jouer ? Tu ferais mieux de demeurer céans à lier des fagots. »
Voyant qu'elle ne donnait rien, Ulenspiegel criait comme un aigle, mais Soetkin menait grand bruit de chaudrons et d'écuelles qu'elle lavait en un seau de bois, pour faire mine de ne le point entendre. Ulenspiegel alors pleurait, et la douce mère laissant sa feinte dureté, venait à lui, le caressait et disait : « As-tu assez d'un denier ? » Or, notez que le denier valait six liards.
Ainsi elle l'aima trop, et lorsque Claes n'était point là, Ulenspiegel fut roi en la maison.
X
Un
matin, Soetkin vit Claes qui, la tête basse, errait dans la
cuisine comme un homme perdu dans ses réflexions.
-- De quoi souffres-tu, mon homme ? dit-elle. Tu es pâle, colère et distrait.
Claes répondit à voix basse, comme un chien qui gronde :
-- Ils vont renouveler les cruels placards de l'empereur. La mort va de nouveau planer sur la terre de Flandre. Les dénonciateurs auront la moitié des biens des victimes, si les biens n'excèdent pas cent florins carolus.
-- Nous sommes pauvres, dit-elle.
-- Pauvres, dit-il, pas assez. Il est de ces viles gens, vautours et corbeaux vivant des morts, qui nous dénonceraient aussi bien pour partager avec Sa Sainte Majesté un panier de charbon qu'un sac de carolus. Que possédait la pauvre Tanneken, veuve de Sis le tailleur, qui mourut à Heyst, enterrée vive ? Une bible latine, trois florins d'or et quelques ustensiles de ménage en étain d'Angleterre que convoitait sa voisine. Johannah Martens fut brûlée comme sorcière et auparavant jetée à l'eau, car son corps avait surnagé et l'on y vit du sortilège. Elle avait quelques meubles chétifs, sept carolus d'or en un cuiret, et le dénonciateur voulait en avoir la moitié. Las ! Je te pourrais parler ainsi jusque demain, mais viens-nous-en, commère, la vie n'est plus viable en Flandre à cause des placards. Bientôt, chaque nuit, le chariot de la mort passera par la ville, et nous y entendrons le squelette s'y agitant avec un sec bruit d'os.
Soetkin dit :
-- Il ne faut point me faire peur, mon homme. L'empereur est le père de Flandre et Brabant, et, comme tel, doué de longanimité, douceur, patience et miséricorde.
-- Il y perdrait trop, répondit Claes, car il hérite des biens confisqués.
Soudain sonna la trompette et grincèrent les cimbales du héraut de la ville. Claes et Soetkin, portant tour à tour Ulenspiegel dans leurs bras, accoururent au bruit avec la foule du peuple.
Ils vinrent à la Maison commune, devant laquelle se tenaient, sur leurs chevaux, les hérauts sonnant de la trompette et battant les cimbales, le prévôt tenant la verge de justice et le procureur de la commune à cheval, tenant des deux mains une ordonnance de l'empereur et se préparant à la lire à la foule assemblée.
Claes entendit bien qu'il y était derechef défendu, à tous en général et en particulier, d'imprimer, de lire, d'avoir ou de soutenir les écrits, livres ou doctrine de Martin Luther, de Joannes Wycleff, Joannes Huss, Marcilius de Padua, Æcolampadius, Ulricus Zwynglius, Philippus Melanchton, Franciscus Lambertus, Joannes Pomeranus, Otto Brunselsius, Justus Jonas, Joannes Puperis et Gorcianus ; les Nouveaux Testaments imprimés par Adrien de Berghes, Christophe de Remonda et Joannes Zel, pleins des hérésies luthériennes et autres, réprouvés et condamnés par la Faculté des théologiens de l'Université de Louvain.
« Ni semblablement de peindre ou pourtraire, ou faire peindre ou pourtraire peintures ou figures opprobrieuses de Dieu et de benoîte Vierge Marie ou de ses saints ; ou de rompre, casser ou effacer les images ou pourtraitures qui seraient faits à l'honneur, souvenance ou remembrance de Dieu et de la Vierge Marie, ou des saints approuvés de l'Église.
« En outre, disait le placard, que nul, de quelque état qu'il fût, ne s'avançât communiquer ou disputer de la sainte Ecriture, mêmement en matière douteuse, si l'on n'était théologien bien renommé et approuvé de par une Université fameuse. »
Sa Sainte Majesté statuait entre autres peines que les suspects ne pourraient jamais exercer d'état honorable. Quant aux hommes retombés dans leur erreur ou qui s'y obstineraient, ils seraient condamnés à être brûlés à un feu doux ou vif, dans une maison de paille ou attachés à un poteau, à l'arbitraire du juge. Les hommes seraient exécutés par l'épée s'ils étaient nobles ou bons bourgeois, les manants le seraient par la potence et les femmes par la fosse. Leurs têtes, pour l'exemple, devaient être plantées sur un pieu. Il y avait, au bénéfice de l'empereur, confiscation des biens de tous ceux-ci gisant aux endroits sujets à la confiscation.
Sa Sainte Majesté accordait aux dénonciateurs la moitié de tout ce que les morts avaient possédé, si les biens de ceux-ci n'atteignaient pas cent livres de gros, monnaie de Flandre, pour une fois. Quant à la part de l'empereur, il se réservait de l'employer en oeuvres pies et de miséricorde, comme il le fit au sac de Rome.
Et Claes s'en fut avec Soetkin et Ulenspiegel tristement.
XI
L'année
ayant été bonne, Claes acheta pour sept florins un âne
et neuf rasières de pois, et il monta un matin sur sa bête.
Ulenspiegel se tenait en croupe derrière lui. Ils allaient, en
cet équipage, saluer leur oncle et frère aîné,
Josse Claes, demeurant non loin de Meyborg, au pays d'Allemagne.
Josse, qui fut simple et doux de coeur en son bel âge, ayant souffert de diverses injustices, devint quinteux ; son sang tourna en bile noire, il prit les hommes en haine et vécut solitaire.
Son plaisir fut alors de faire s'entre-battre deux soi-disant fidèles amis ; et il baillait trois patards à celui des deux qui daubait l'autre le plus amèrement.
Il aimait aussi de rassembler, en une salle bien chauffée, des commères en grand nombre et des plus vieilles et hargneuses, et leur donnait à manger du pain rôti et à boire de l'hypocras.
Il baillait à celles qui avaient plus de soixante ans de la laine à tricoter en quelque coin, leur recommandant, au demeurant, de bien toujours laisser croître leurs ongles. Et c'était merveille à entendre que les gargouillements, clapotements de langue, méchants babils, toux et crachements aigres de ces vieilles houhous, qui, leurs affiquets sous l'aisselle, grignotaient en commun l'honneur du prochain.
Quand il les voyait bien animées, Josse jetait dans le feu une brosse, du rôtissement de laquelle l'air était tout soudain empuanti.
Les commères alors, parlant toutes à la fois, s'entre-accusaient d'être la cause de l'odeur ; toutes niant le fait, elles se prenaient bientôt aux cheveux, et Josse jetait encore des brosses dans le feu et par terre du crin coupé. Quand il n'y pouvait plus voir, tant la mêlée était furieuse, la fumée épaisse et la poussière haut soulevée, il allait quérir deux siens valets déguisés en sergents de la commune, lesquels chassaient les vieilles de la salle à grands coups de gaule, comme un troupeau d'oies furieuses.
Et Josse, considérant le champ de bataille, y trouvait des lambeaux de cottes, de chausses, de chemises et vieilles dents.
Et bien mélancolique il se disait :
-- Ma journée est perdue, aucune d'elles n'a laissé sa langue dans la mêlée.
XII
-
Claes,
étant dans le baillage de Meyborg, traversait un petit bois :
l'âne cheminant broutait les chardons ; Ulenspiegel jetait son
couvre-chef après les papillons et le rattrapait sans quitter
le dos du baudet. Claes mangeait une tranche de pain pensant bien
l'arroser à la taverne prochaine. Il entendait de loin une
campane tintant et le bruit que fait grande foule d'hommes parlant
ensemblement.
-- C'est, dit-il, quelque pèlerinage et messieurs les pèlerins seront nombreux sans doute. Tiens-toi bien, mon fils, sur le roussin, afin qu'ils ne te puissent renverser. Allons-y voir. Or ça, baudet, mange mes talons. Et le baudet de courir.
Quittant la lisière du bois, il descendit vers un large plateau bordé d'une rivière à son versant occidental ; du côté du versant oriental était bâtie une petite chapelle dont le pignon était surmonté de l'image de Notre-Dame et à ses pieds de deux figurines représentant chacune un taureau. Sur les degrés de la chapelle se tenaient, ricassant, un ermite sonnant de la campane, cinquante estafiers tenant chacun des chandelles allumées, des joueurs, sonneurs et batteurs de tambours, clairons, fifres, scalmeyes et cornemuses et un tas de joyeux compagnons tenant des deux mains des boites en fer pleines de ferrailles, mais tous silencieux en ce moment.
Cinq mille pèlerins et même davantage cheminaient sept par sept en rangs serrés, coiffés de casques et portant des bâtons de bois vert. S'il en venait de nouveaux coiffés et armes pareillement, ils se rangeaient en grand tumulte derrière les autres. Passant ensuite sept par sept devant la chapelle, ils faisaient bénir leurs bâtons, recevaient chacun des mains des estafiers une chandelle et, en échange, payaient un demi- florin à l'ermite.
Et leur procession était si longue que les chandelles des premiers étaient à bout de mèche tandis que celles des derniers manquaient de s'éteindre par excès de suif.
Claes, Ulenspiegel et l'âne, ébaubis, virent ainsi cheminer devant eux une grande variété de porte-bedaines, larges, hautes longues, pointues, fières, fermes ou tombant lâchement sur leurs supports de nature. Et tous les pèlerins étaient coiffés de casques.
Ils en avaient venant de Troie et semblables à des bonnets phrygiens, ou surmontés d'aigrettes de crin rouge ; d'aucuns, quoique mafflus et pansards, portaient des casques à ailes étendues, mais n'avaient nulle idée de volerie : puis venaient ceux qui étaient coiffés de salades dédaignées des limaçons à cause de leur peu de verdure.
Mais le grand nombre portaient des casques si vieux et rouillés qu'ils semblaient dater de Gambrivius, roi de Flandres et de la bière, lequel roi vécut neuf cents ans avant Notre-Seigneur et se coiffait d'une pinte, afin de n'être point forcé de ne pas boire faute de gobelet.
Tout à coup, tintèrent, geignirent, tonnèrent, battirent, glapirent, bruirent, cliquetèrent cloches, cornemuses, scalmeyes, tambours et ferrailles.
A ce vacarme, qui fut un signal pour les pèlerins, ils se retournèrent, se plaçant par bandes de sept, face à face, et s'entreboutèrent chacun, en guise de provocation, leur chandelle flambante sur la physionomie. Ce qui causa de grands éternûments. Et le bois vert de pleuvoir. Et ils s'entre-battirent du pied, de la tête, du talon et de tout. D'aucuns se ruaient sur leurs adversaires à la façon des béliers, le casque en avant, qu'ils s'enfonçaient jusqu'aux épaules, et allaient aveuglés tomber sur une septaine de furieux pèlerins, lesquels les recevaient sans douceur.
D'autres pleurards et couards se lamentaient à cause des coups, mais tandis qu'ils marmonnaient leurs dolentes paternôtres, se ruaient sur eux rapides comme la foudre, deux septaines de pèlerins s'entre- battant, jetant par terre les pauvres pleurards et marchant dessus sans miséricorde.
Et l'ermite riait.
D'autres septaines, se tenant comme raisins en grappes, roulaient du haut du plateau jusque dans la rivière où ils se daubaient encore à grands coups sans rafraîchir leur fureur.
Et l'ermite riait.
Ceux qui étaient demeurés sur le plateau se pochaient les yeux, se cassaient les dents, s'arrachaient les cheveux, le pourpoint et le haut- de-chausses. Et l'ermite riait et disait :
-- Courage, amis, qui frappe chien n'en aime que mieux. Aux plus battants les amours de leurs belles ! Notre-Dame de Rindbisbels, c'est ici qu'on voit les mâles.
Et les pèlerins s'en donnaient à coeur joie.
Claes, dans l'entretemps, s'était approché de l'ermite, tandis qu'Ulenspiegel riant et criant applaudissait aux coups.
-- Mon père, dit-il, quel crime ont donc commis ces pauvres bonshommes pour être forcés de se frapper si cruellement ?
Mais l'ermite sans l'entendre criait :
-- Fainéants ! vous perdez courage. Si les poings sont las, les pieds le sont-ils ? Vive Dieu ! il en est de vous qui ont des jambes pour s'enfuir comme des lièvres ! Qui fait jaillir le feu de la pierre ? Le fer qui la bat. Qu'est-ce qui anime la virilité des vieilles gens, sinon une bonne platelée de coups, bien assaisonnée de male rage ?
A ce propos, les bonshommes pèlerins continuaient à s'entre-battre du casque, des mains et des pieds. C'était une furieuse mêlée où l'Argus aux cent yeux n'eût rien vu que la poussière soulevée et quelque bout de casque.
Soudain l'ermite tinta de la campane. Fifres, tambours, trompettes, cornemuses, scalmeyes et ferrailles cessèrent leur tapage. Et ce fut un signal de paix.
Les pèlerins ramassèrent leurs blessés. Parmi ceux-ci, furent vues plusieurs langues épaisses de colère et qui sortaient des bouches des combattants. Mais elles rentrèrent d'elles-mêmes en leurs palais accoutumés. Le plus difficile fut d'ôter les casques à ceux qui se les étaient enfoncés jusques au cou et se secouaient la tête, mais sans les faire plus tomber que des prunes vertes.
Cependant l'ermite leur disait :
-- Récitez chacun un Ave et retournez auprès de vos commères. Dans neuf mois il v aura autant d'enfants de plus dans le bailliage qu'il y eut aujourd'hui de vaillants champions en la bataille.
Et l'ermite chanta l'Ave, et tous le chantèrent avec lui. Et la campane tintait.
L'ermite alors les bénit au nom de Notre-Dame de Rindbisbels et leur dit :
-- Allez en paix !
Ils s'en furent criant, se bousculant et chantant jusqu'à Meyborg. Toutes les commères, vieilles et jeunes, les attendaient sur le seuil des maisons où ils entrèrent comme des soudards en une ville prise d'assaut.
Les cloches de Meyborg sonnaient à toutes volées ; les garçonnets sifflaient, criaient, jouaient du rommel-pot.
Les pintes, hanaps, gobelets, verres, flacons et chopines tintinabulaient merveilleusement. Et le vin coulait à flots dans les gosiers.
Pendant cette sonnerie, et tandis que le vent apportait de la ville à Claes, par bouffées, des chants d'hommes, de femmes et d'enfants, il parla derechef à l'ermite et lui demanda quelle était la grâce céleste que ces bonshommes prétendaient obtenir par ce rude exercice.
L'ermite riant lui répondit :
-- Tu vois sur cette chapelle deux figures sculptées, représentant deux taureaux. Elles y sont placées en mémoire du miracle que fit saint Martin changeant deux boeufs en taureaux, en les faisant s'entre- battre à coups de corne. Puis il les frotta d'une chandelle sur le muffle et de bois vert pendant une heure et davantage.
Sachant le miracle, et muni d'un bref de Sa Sainteté que je payai bien, je vins ici m'établir.
Dès lors, tous les vieux tousseux et porte-bedaine de Meyborg et pays d'alentour, par moi patrocinés, furent certains qu'après s'être battus fortement avec la chandelle qui est l'onction, et le bâton qui est la force, ils se rendraient Notre-Dame favorable. Les femmes envoient ici leurs vieux maris. Les enfants qui naissent par la vertu du pèlerinage sont violents, hardis, féroces agiles et forment de parfaits soudards.
Soudain l'ermite dit à Claes :
-- Me reconnais-tu ?
-- Oui, répondit Claes, tu es mon frère Josse.
-- Je le suis, répondit l'ermite ; mais quel est ce petit homme me fait des grimaces ?
-- C'est ton neveu, répondit Claes.
-- Quelle différence fais-tu entre moi et l'empereur Charles ?
-- Elle est grande, répondit Claes.
-- Elle est petite, répartit Josse, car nous faisons tous deux lui s'entre-tuer et moi s'entre-battre des hommes pour notre profit et plaisir.
Puis il les conduisit en son ermitage, où ils menèrent noces et festins durant onze jours sans trêve.
XIII
Claes,
en quittant son frère, remonta sur son âne, ayant
Ulenspiegel en croupe derrière lui. Il passa sur la
grand'place de Meyborg il y vit assemblés par groupes un grand
nombre de pèlerins qui, les voyant, entrèrent en fureur
et brandissant leurs bâtons, tous soudain crièrent : «
Vaurien ! » à cause d'Ulenspiegel, qui, ouvrant son
haut-de-chausses, retroussait sa chemise et leur montrait son faux
visage.
Claes, voyant que c'était son fils qu'ils menaçaient, dit à celui-ci :
-- Qu'as-tu fait pour qu'ils t'en veuillent ainsi ?
-- Cher père, répondit Ulenspiegel, je suis assis sur le baudet, ne disant rien à personne, et cependant ils disent que je suis un vaurien.
Claes alors l'assit devant lui.
Dans cette posture, Ulenspiegel tira la langue aux pèlerins, lesquels vociférant, lui montrèrent le poing, et, levant leurs bâtons de bois, voulurent frapper sur Claes et sur l'âne.
Mais Claes talonna son âne pour fuir leur fureur, et tandis qu'ils le poursuivaient, perdant le souffle, il dit à son fils :
-- Tu es donc né dans un bien malheureux jour, car tu es assis devant moi, tu ne fais tort à personne et ils veulent t'assommer.
Ulenspiegel riait.
Passant par Liége, Claes apprit que les pauvres Rivageois avaient grand'faim et qu'on les avait mis sous la juridiction de l'official, tribunal composé de juges ecclésiastiques. Ils firent émeute pour avoir du pain et des juges laïques. Quelques-uns furent décapités ou pendus et les autres bannis du pays, tant était grande, pour lors, la clémence de monseigneur de la Marck, le doux archevêque.
Claes vit en chemin les bannis, fuyant le doux vallon de Liége, et aux arbres près de la ville, les corps des hommes pendus pour avoir eu faim. Et il pleura sur eux.
XIV
Quand,
monté sur son âne, il rentra au logis muni d'un sac
plein de patards que lui avait donné son frère Josse et
aussi d'un beau hanap en étain d'Angleterre, il y eut en la
chaumière ripailles dominicales et festins journaliers, car
ils mangeaient tous les jours de la viande et des fèves.
Claes remplissait de dobbel-kuyt et vidait souvent le grand hanap d'étain d'Angleterre.
Ulenspiegel mangeait pour trois et patrouillait dans les plats comme un moineau dans un tas de grains.
-- Voici, dit Claes, qu'il mange aussi la salière.
Ulenspiegel répondit :
- Quand, ainsi que chez nous, la salière est faite d'un morceau de pain creusé, il faut la manger quelquefois, de peur qu'en vieillissant les vers ne s'y mettent.
-- Pourquoi, dit Soetkin, essuies-tu tes mains graisseuses à ton haut-de-chausses ?
-- C'est pour n'avoir jamais les cuisses mouillées, répondit Ulenspiegel.
Sur ce, Claes but un grand coup de bière en son hanap.
Ulenspiegel lui dit :
-- Pourquoi as-tu une si grande coupe, je n'ai qu'un chétif gobelet ?
Claes répondit :
-- Parce que je suis ton père et le baes de céans.
Ulenspiegel repartit :
-- Tu bois depuis quarante ans, je ne le fais que depuis neuf, ton temps est passé, le mien est venu de boire, donc c'est à moi d'avoir le hanap et à toi de prendre le gobelet.
-- Fils, dit Claes, celui-là jetterait sa bière au ruisseau qui voudrait verser dans un barillet la mesure d'une tonne.
-- Tu seras donc sage en versant ton barillet dans ma tonne, car je suis plus grand que ton hanap, répondit Ulenspiegel.
Et Claes, joyeux, lui bailla son hanap à vider. Et ainsi Ulenspiegel apprit à parler pour boire.
XV
Soetkin
portait sous la ceinture un signe de maternité nouvelle ;
Katheline était enceinte pareillement, mais, par peur, n'osait
sortir de sa maison.
Quand Soetkin l'allait voir :
-- Ah ! lui disait la dolente engraissée, que ferai-je du pauvre fruit de mes entrailles ? Le faudra-t-il étouffer ? J'aimerais mieux mourir. Mais si les sergents me prennent, ayant un enfant sans être mariée, ils me feront, comme à une fille d'amoureuse vie, payer vingt florins, et je serai fouettée sur le Grand-Marché.
Soetkin lui disait alors quelque douce parole pour la consoler, et l'ayant quittée, elle revenait songeuse au logis. Donc elle dit un jour à Claes :
-- Si au lieu d'un enfant j'en avais deux, me battrais-tu, mon homme ?
-- Je ne le sais, répondit Claes.
-- Mais, dit-elle, si ce second n'était point sorti de moi et fût, comme celui de Katheline, l'oeuvre d'un inconnu, du diable peut-être ?
-- Les diables, répondit Claes, produisent feu, mort et fumée, mais des enfants, non. Je tiendrais pour mien l'enfant de Katheline.
-- Tu le ferais ? dit-elle.
-- Je l'ai dit, repartit Claes.
Soetkin alla porter chez Katheline la nouvelle.
En l'entendant, celle-ci, ne se pouvant tenir d'aise, s'exclama ravie :
-- Il a parlé le bon homme, parlé pour le salut de mon pauvre corps. Il sera béni par Dieu, béni par diable, si c'est, dit-elle toute frissante, un diable qui te créa, pauvre petit qui t'agites en mon sein.
Soetkin et Katheline mirent au monde l'une un garçonnet, l'autre une fillette. Tous deux furent portés à baptême, comme fils et fille de Claes. Le fils de Soetkin fut nommé Hans, et ne vécut point, la fille de Katheline fut nommée Nele et vint bien.
Elle but la liqueur de vie à quatre flacons, qui furent les deux de Katheline et les deux de Soetkin. Et les deux femmes se disputaient doucement pour savoir qui donnerait à boire à l'enfant. Mais, malgré son désir, force fut à Katheline de laisser tarir son lait afin qu'on ne lui demandât point d'où il venait sans qu'elle eût été mère.
Quand la petite Nele sa fille, fut sevrée, elle la prit chez elle et ne la laissa point aller chez Soetkin que lorsqu'elle l'eut appelée sa mère.
Les voisins disaient que c'était bien à Katheline, qui était fortunée, de nourrir l'enfant des Claes, qui, de coutume, vivaient pauvrement leur vie besoigneuse.
XVI
Ulenspiegel
se trouvait seul un matin au logis et, s'y ennuyant, taillait dans un
soulier de son père pour en faire un petit navire. Il avait
déjà planté le maître-mât dans la
semelle et troué l'empeigne pour y planter le beaupré,
quand il vit à la demi-porte passer le buste d'un cavalier et
la tête d'un cheval.
-- Y a-t-il quelqu'un céans ? demanda le cavalier.
-- Il y a, répondit Ulenspiegel, un homme et demi et une tête de cheval.
-- Comment ? demanda le cavalier.
Ulenspiegel répondit.
-- Parce que je vois ici un homme entier, qui est moi ; la moitié d'un homme, c'est ton buste, et une tête de cheval, c'est celle de ta monture.
-- Où sont tes père et mère ? demanda l'homme.
Ulenspiegel répondit : Mon père est allé faire de mal en pis, et ma mère s'occupe à nous faire honte ou dommage.
Explique-toi, dit le cavalier.
Ulenspiegel répondit :
Mon père creuse à l'heure qu'il est plus profondément les trous de son champ, afin d'y faire tomber de mal en pis les chasseurs fouleurs de blé. Ma mère est allée emprunter de l'argent ; si elle en rend trop peu, ce nous sera honte ; si elle en rend trop, ce nous sera dommage.
L'homme lui demanda alors par où il devait aller.
Là où sont les oies, répondit Ulenspiegel.
L'homme s'en fut et revint au moment ou Ulenspiegel faisait du second soulier de Claes une galère à rameurs.
Tu m'as trompé, dit-il ; où les oies sont, il n'y a que boues et marais où elles pataugent.
Ulenspiegel répondit :
Je ne t'ai point dit d'aller où les oies pataugent, mais où elles cheminent.
-- Montre-moi du moins, dit l'homme, un chemin qui aille à Heyst.
-- En Flandre, ce sont les piétons qui vont et non les chemins, répondit Ulenspiegel.
XVII
Soetkin
dit un jour à Claes :
-- Mon homme, j'ai l'âme navrée : voilà trois jours que Thyl a quitté la maison ; ne sais-tu où il est ?
Claes répondit tristement :
-- Il est où sont les chiens vagabonds, sur quelque grande route, avec quelques vauriens de son espèce. Dieu fut cruel en nous donnant un tel fils. Quand il naquit, je vis en lui la joie de nos vieux jours, un outil de plus dans la maison, je comptais en faire un manouvrier, et le sort méchant en fait un larron et un fainéant.
-- Ne sois point si dur, mon homme, dit Soetkin ; notre fils n'ayant que neuf ans, est en pleine folie d'enfance. Ne faut-il pas qu'il laisse, comme les arbres, tomber ses glumes sur le chemin avant de se parer de ses feuilles, qui sont aux arbres populaires honnêteté et vertu ? Il est malicieux, je ne l'ignore ; mais sa malice tournera plus tard à son profit, si, au lieu de s'en servir à de méchants tours, il l'emploie à quelque utile métier. Il se gausse du prochain volontiers ; mais aussi plus tard il tiendra bien sa place en quelque gaie confrérie. Il rit sans cesse ; mais les faces aigres avant d'être mûres sont un méchant pronostic pour les visages à venir. S'il court, c'est qu'il a besoin de grandir ; s'il ne travaille point, c'est qu'il n'est pas à l'âge où l'on sent que labeur est devoir, et s'il passe quelquefois dehors jour et nuit, la moitié d'une semaine, c'est qu'il ne sait pas de quelle douleur il nous afflige car il a bon coeur, et il nous aime.
Claes, hochant la tête, ne répondait point, et Soetkin, quand il dormait, pleurait seule. Et le matin, pensant que son fils était malade au coin de quelque route, elle allait sur le pas de la porte voir s'il ne revenait point ; mais elle ne voyait rien, et elle s'asseyait près de la fenêtre, regardant de là dans la rue. Et bien des fois son coeur dansait dans sa poitrine au bruit du pas léger de quelque garçonnet ; mais quand il passait, elle voyait que ce n'était pas Ulenspiegel, et alors elle pleurait, la dolente mère.
Cependant Ulenspiegel, avec ses camarades vauriens, était à Bruges, au marché du samedi.
Là se voyaient les cordonniers et les savetiers dans des échoppes à part, les tailleurs marchands d'habits, les miesevangers d'Anvers qui prennent, la nuit, avec un hibou, les mésanges ; les marchands de volailles, les larrons ramasseurs de chiens, les vendeurs de peaux de chats pour gants, plastrons et pourpoints, et des acheteurs de toutes sortes, bourgeois, bourgeoises, valets et servantes, panetiers, sommeliers, coquassiers et coquassières, et tous ensemble, marchands et chalands, suivant leur qualité, criant, décriant, vantant et avilissant la marchandise.
Dans un coin du marché était une belle tente de toile, montée sur quatre pieux. A l'entrée de cette tente, un manant du plat pays d'Alost, accompagné de deux moines présents pour le bénéfice, montrait pour un patard, aux dévots curieux, un morceau de l'os de l'épaule de sainte Marie Egyptienne. Il braillait, d'une voix cassée, les mérites de la sainte et n'omettait point en sa ballade comment, faute d'argent, elle paya en belle monnaie de nature un jeune passeur d'eau, pour ne point, en refusant son salaire à ce manouvrier, pécher contre le Saint-Esprit.
Et les deux moines faisaient signe de la tête que le manant disait vrai. A côté d'eux était une grosse femme rougeaude, lascive comme Astarté, gonflant violemment une méchante cornemuse, tandis qu'une fillette mignonne chantait près d'elle comme une fauvette ; mais nul ne l'entendait. Au-dessus de l'entrée de la tente se balançait à deux perches, et tenu aux oreilles par des cordes, un baquet plein d'eau bénite à Rome, ainsi que le chantait la grosse femme, tandis que les deux moines dodelinaient de la tête pour approuver son dire. Ulenspiegel, regardant le baquet, devenait songeur.
A l'un des pieux de la tente était attaché un baudet nourri de plus de foin que d'avoine : La tête basse, il regardait la terre, sans nulle espérance d'y voir pousser des chardons.
Camarades, dit Ulenspiegel en leur montrant du doigt la grosse femme, les deux moines et l'âne brassant mélancolie, puisque les maîtres chantent si bien, il faut aussi faire danser le baudet.
Ce qu'ayant dit, il alla à la boutique prochaine, acheta du poivre pour six liards, leva la queue de l'âne et mit le poivre dessous.
L'âne, sentant le poivre, regarda sous sa queue pour voir d'où lui venait cette chaleur inaccoutumée. Croyant qu'il y avait le diable ardent, il voulut courir pour lui échapper, se mit à braire et à ruer et secoua le poteau de toutes ses forces. A ce premier choc, le baquet qui était entre les deux perches renversa toute son eau bénite sur la tente et sur ceux qui étaient dedans. Celle-ci bientôt s'affaissant, couvrait d'un humide manteau ceux qui écoutaient l'histoire de Marie Egyptienne. Et Ulenspiegel et ses camarades entendirent sortir de dessous la toile un grand bruit de geignements et de lamentations, car les dévots qui étaient là s'accusant l'un l'autre d'avoir renversé le baquet, s'étaient fâchés tout jaune et s'entre-baillaient de furieux horions. La toile se soulevait sous l'effort des combattants. Chaque fois qu'Ulenspiegel voyait s'y dessiner quelque forme ronde, il piquait dedans avec une aiguille. C'était alors de plus grands cris sous la toile et une plus grande distribution de horions.
Et il était bien joyeux, mais il le fut davantage en voyant le baudet qui s'enfuyait traînant derrière lui toile, baquet et pieux tandis que le baes de la tente, sa femme et sa fille s'accrochaient au bagage. L'âne, qui ne pouvait plus courir, levait le mufle en l'air et ne cessait de chanter que pour regarder sous sa queue si le feu qui y brûlait n'allait point s'éteindre bientôt.
Cependant les dévôts continuaient leur bataille, les moines sans songer à eux, ramassaient l'argent tombé des plateaux et Ulenspiegel les y aidait, non sans profit, dévotement.
XVIII
Tandis
que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait
en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur.
Dames et seigneurs le voyaient marmiteux traîner, par les
chambres et corridors de Valladolid, son corps frêle et ses
jambes branlantes portant avec peine le poids de sa grosse tête,
coiffée de blonds et roides cheveux.
Sans cesse cherchant les corridors noirs, il y restait assis des heures entières en étendant les jambes. Si quelque valet lui marchait dessus par mégarde, il le faisait fouetter et prenait son plaisir à l'entendre crier sous les coups, mais il ne riait point.
Le lendemain, allant tendre ailleurs ces mêmes pièges, il s'asseyait derechef en quelque corridor, les jambes étendues. Les dames, seigneurs et pages qui y passaient en courant ou autrement se heurtaient à lui, tombaient et se blessaient. Il y prenait aussi son plaisir, mais il ne riait point.
Quand l'un d'eux l'ayant cogné ne tombait point, il criait comme si on l'eût frappé, et il était aise en voyant leur effroi, mais il ne riait point.
Sa Sainte Majesté fut avertie de ces façons de faire et manda qu'on ne prit point garde à l'infant, disant que, s'il ne voulait pas qu'on lui marchât sur les jambes, il ne devait point les mettre là où couraient les pieds.
Cela déplut à Philippe, mais il n'en dit rien, et on ne le vit plus, sinon quand, par un clair jour d'été, il allait chauffer au soleil, dans la cour, son corps frissonnant.
Un jour, Charles, revenant de guerre, le vit ainsi brassant mélancolie :
Mon fils, lui dit-il, que tu diffères de moi ! A ton âge, j'aimais à grimper sur les arbres pour y poursuivre les écureuils ; je me faisais, en m'aidant d'une corde, descendre de quelque rocher à pic pour aller dans leur nid dénicher les aiglons. Je pouvais à ce jeu laisser mes os ; ils n'en devinrent que plus durs. A la chasse, les fauves s'enfuyaient dans les fourrés quand ils me voyaient venir armé de ma bonne arquebuse.
Ah ! soupira l'infant, j'ai mal au ventre, monseigneur père.
Le vin de Paxarète, dit Charles, y est un remède souverain.
Je n'aime point le vin ; j'ai mal de tête, monseigneur père.
Mon fils, dit Charles, il faut courir, sauter et gambader ainsi que font les enfants de ton âge.
J'ai les jambes roides, monseigneur père.
Comment, dit Charles, en serait-il autrement si tu ne t'en sers pas plus que si elles étaient de bois ? Je te vais faire attacher sur quelque cheval bien ingambe.
L'infant pleura.
Ne m'attachez pas, dit-il, j'ai mal aux reins, monseigneur père.
Mais, dit Charles, tu as donc mal partout ?
Je ne souffrirais point si on me laissait en repos, répondit l'infant.
Penses-tu, repartit l'empereur impatient, passer ta vie royale à rêvasser comme clercs ? A ceux-là s'il faut, pour tacher d'encre leurs parchemins, le silence, la solitude et le recueillement ; à toi, fils du glaive, il faut un sang chaud, l'oeil d'un lynx, la ruse du renard, la force d'Hercule. Pourquoi te signes-tu ? Sangdieu ! ce n'est pas à un lionceau à singer les femelles égreneuses de patenôtres.
L'Angelus, monseigneur père, répondit l'infant.
XIX
Les
mois de mai et de juin furent, en cette année, les vrais mois
des fleurs. Jamais on ne vit en Flandre de si embaumantes aubépines,
jamais dans les jardins tant de roses, de jasmins et de
chèvrefeuilles. Quand le vent soufflant d'Angleterre chassait
vers l'orient les vapeurs de cette terre fleurie, chacun, et
notamment à Anvers, levant le nez en l'air joyeusement, disait
:
Sentez-vous le bon vent qui vient de Flandres ?
Aussi les diligentes abeilles suçaient le miel des fleure, faisaient la cire, pondaient leurs oeufs dans les ruches insuffisantes à loger leurs essaims. Quelle musique ouvrière sous le ciel bleu qui couvrait éclatant la riche terre !
On fit des ruches de jonc, de paille, d'osier, de foin tressé. Les vanniers cuveliers, tonneliers, y ébréchaient leurs outils. Quant aux huchiers, depuis longtemps ils ne pouvaient suffire à la besogne.
Les essaims étaient de trente mille abeilles et de deux mille sept cents bourdons. Les gâteaux furent si exquis que, pour leur rare qualité, le doyen de Damme en envoya onze à l'empereur Charles, pour le remercier d'avoir, par ses nouveaux édits, remis en vigueur la Sainte Inquisition. Ce fut Philippe qui les mangea, mais ils ne lui profitèrent point.
Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire oeuvre, vinrent, au goût du miel alléchés, pour en avoir leur part. Et ils rôdaient en foule, la nuit.
Claes avait fait des ruches pour y attirer les essaims ; quelques-unes étaient pleines et d'autres vides, attendant les abeilles. Claes veillait toute la nuit pour garder ce doux bien. Quand il était las, il disait à Ulenspiegel de le remplacer. Celui-ci le faisait volontiers.
Or, une nuit, Ulenspiegel, pour fuir la fraîcheur, s'était réfugié dans une ruche et, tout recroquevillé, regardait à travers les ouvertures. Il y en avait deux en haut.
Comme il s'allait endormir, il entendit craquer les arbustes de la haie et entendit la voix de deux hommes qu'il prit pour des larrons. Il regarda par l'une des ouvertures de la ruche et vit qu'ils avaient tous deux une longue chevelure et une barbe longue, quoique la barbe fût signe de noblesse.
Ils allèrent de ruche en ruche, puis ils vinrent à la sienne, et, la soulevant, ils dirent : -
-- Prenons celle-ci : c'est la plus lourde.
Puis se servant de leurs bâtons, ils l'emportèrent.
Ulenspiegel n'avait nul plaisir d'être ainsi voituré en ruche. La nuit était claire et les larrons marchaient sans sonner un mot. A chaque cinquante pas ils s'arrêtaient, épuisés de souffle, pour se remettre ensuite en route. Celui de devant grommelait furieusement d'avoir un si lourd poids à transporter, et celui de derrière geignait mélancoliquement. Car il est en ce monde deux sortes de couards fainéants, ceux qui se fâchent contre le labeur, et ceux qui geignent quand il faut ouvrer.
Ulenspiegel, n'ayant que faire, tirait par les cheveux le larron qui marchait devant, et par la barbe celui qui cheminait derrière, si bien que, lassé du jeu, le furieux dit au pleurard :
-- Cesse de me tirer par les cheveux ou je te baille un tel coup de poing sur la tête qu'elle te rentrera dans la poitrine et que tu regarderas à travers tes côtes comme un voleur à travers les grilles de sa prison.
-- Je ne l'oserais, mon ami, disait le pleurard ; c'est toi plutôt qui me tires par la barbe.
Le furieux répondit :
-- Je ne chasse point à la vermine dans le poil des ladres.
-- Monsieur, dit le pleurard, ne faites pas sauter la ruche si fort ; mes pauvres bras n'y tiennent plus. -- Je vais les détacher tout à fait, répondit le furieux.
Puis se débarrassant de son cuir, il déposa la ruche à terre, et sauta sur son compagnon. Et ils s'entre-battirent, l'un blasphémant, l'autre criant miséricorde.
Ulenspiegel, entendant les coups pleuvoir, sortit de la ruche, la traîna avec lui jusqu'au prochain bois pour l'y retrouver, et retourna chez Claes.
Et c'est ainsi que dans les querelles les sournois ont leur profit.
XX
A
quinze ans, Ulenspiegel éleva à Damme, sur quatre pieux
une petite tente, et il cria que chacun y pourrait voir désormais
représenté, dans un beau cadre de foin, son être
présent et futur.
Quand survenait un homme de loi bien morguant et enflé de son importance, Ulenspiegel passait la tête hors du cadre, et contre-faisant le museau de quelque singe antique, disait :
-- Vieux mufle peut pourrir, mais fleurir, non ; ne suis-je point bien votre miroir, monsieur de la trogne doctorale ?
S'il avait pour chaland un robuste soudard, Ulenspiegel se cachait et montrait, au lieu de son visage, au milieu du cadre, une grosse platelée de viande et de pain, et disait :
-- La bataille fera de toi potage, que me bailles-tu pour ma pronostication, ô soudard chéri des sacres à grosse gueule ?
Quand un vieil homme, portant sans gloire sa tête chenue, amenait à Ulenspiegel sa femme, jeune commère, celui-ci se cachant, comme il avait fait pour le soudard, montrait dans le cadre un petit arbuste, aux branches duquel étaient accrochés des manches de couteau, des coffrets, des peignes, des écritoires, le tout en corne, et s'écriait :
-- D'où viennent ces beaux brimborions, messire ? n'est-ce point du cornier qui croît endéans le clos des vieux maris ? Qui dira maintenant que les cocus sont des gens inutiles en une république ?
Et Ulenspiegel montrait dans le cadre, à côté de l'arbuste, son jeune visage.
Le vieil homme, en l'entendant, toussait de male rage, mais sa mignonne le calmait de la main, et, souriant, venait à Ulenspiegel.
-- Et mon miroir, disait-elle, me le montreras-tu ?
-- Viens plus près, répondait Ulenspiegel. Elle obéissait. Lui alors, la baisant où il pouvait :
-- Ton miroir, disait-il, c'est roide jeunesse demeurant ès braguettes hautaines.
Et la mignonne s'en allait aussi, non sans lui avoir baillé un ou deux florins.
Au moine gras et lippu qui lui demandait de voir son être présent et futur représenté, Ulenspiegel répondait : -
-- Tu es armoire à jambon, aussi seras-tu cellier à cervoise car sel appelle buverie, n'est-il pas vrai, grosse bedaine ? Donne-moi un patard pour n'avoir pas menti.
-- Mon fils, répondait le moine, nous ne portons jamais d'argent.
-- C'est donc que l'argent te porte, répondait Ulenspiegel, car je sais que tu le mets entre deux semelles sous tes pieds. Donne-moi ta sandale.
Mais le moine :
-- Mon fils, c'est le bien du couvent ; j'en tirerai toutefois, s'il le faut, deux patards pour ta peine.
Le moine les donna, Ulenspiegel les reçut gracieusement.
Ainsi montrait-il leur miroir à ceux de Damme, de Bruges, de Blankenberghe, voire même d'Ostende.
Et au lieu de leur dire en son langage flamand : « Ik ben u lieden spiegel, je suis votre miroir, » il leur disait abréviant : « _Ik ben ulen spiegel, » ainsi que cela se dit encore présentement dans l'Oost et la West-Flandre.
Et de-là lui vint son surnom d'Ulenspiegel.
XXI
En
grandissant, il prit goût à vaguer par les foires et
marchés. S'il y voyait un joueur de hautbois, de rebec ou de
cornemuse, il se faisait, pour un patard, enseigner la manière
de faire chanter ces instruments.
Il devint surtout savant en la manière de jouer du rommel-pot instrument fait d'un pot, d'une vessie et d'un roide fétu de paille. Voici comment il s'en servait : le soir il tendait la vessie mouillée sur le pot, fixait au moyen d'une cordelette le milieu de la vessie autour du noeud du fétu, qui touchait le fond du pot, aux bords duquel il plaçait ensuite la vessie tendue jusqu'à danger de crevaille. Le matin, la vessie étant sèche rendait sous les coups le son du tambourin, et si l'on frottait la paille de l'instrument, elle ronflait mieux qu'une viole. Et Ulenspiegel, avec son pot ronflant et donnant le son d'aboîments de molosses, allait chanter des noëls à la porte des maisons en compagnie d'enfants dont l'un portait l'étoile de papier lumineuse, le jour des Rois.
Si quelque maître peintre venait à Damme pour y pourtraire, agenouillés en une toile, les compagnons de quelque gilde , Ulenspiegel, désirant voir comment il travaillait, demandait qu'il lui permît de broyer ses couleurs, et ne voulait pour tout salaire qu'une tranche de pain, trois liards et une chopine de cervoise.
S'occupant à broyer, il étudiait la manière de son maître. Quand celui-ci s'absentait, il essayait de peindre comme lui, mais il mettait partout de l'écarlate. Il s'essaya à pourtraire Claes, Soetkin, Katheline et Nele, ainsi que des pintes et des coquasses. Claes lui prédit, voyant ses oeuvres, que s'il se montrait vaillant, il pourrait un jour gagner des florins par dizaines, en faisant des inscriptions sur les speel-wagen, qui sont des chariots de plaisir en Flandre et en Zélande.
Il apprit aussi d'un maître maçon à tailler le bois et la pierre, quand celui-ci vint faire, dans le choeur de Notre-Dame, une stalle construite de telle façon que, lorsqu'il le faudrait, le doyen, homme d'âge, pût s'y asseoir en ayant l'air de se tenir debout.
Ce fut Ulenspiegel qui tailla le premier manche de couteau dont se servent ceux de Zélande. Il fit ce manche en forme de cage. A l'intérieur se trouvait une mobile tête de mort ; au-dessus, un chien couché. Ces emblèmes signifient à eux deux : « Lame fidèle jusqu'à la mort. »
Et ainsi Ulenspiegel commençait de vérifier la prédiction de Katheline, se montrant peintre sculpteur, manant, noble homme le tout ensemble, car de père en fils les Claes portaient trois pintes d'argent au naturel sur fond de Bruinbier.
Mais Ulenspiegel ne fut stable en aucun métier, et Claes lui dit que si ce jeu durait, il le chasserait de la chaumine.
XXII
L'empereur,
étant revenu de guerre, demanda pourquoi son fils Philippe ne
l'était point venu saluer.
L'archevêque-gouverneur de l'infant répondit qu'il ne l'avait pas voulu, car il n'aimait, disait-il, que livres et solitude.
L'empereur s'enquit où il se tenait en ce moment.
Le gouverneur répondit qu'il le fallait chercher partout où il faisait noir. Ils le firent.
Ayant traversé un bon nombre de salles, ils vinrent finalement à une espèce de réduit, sans pavement, et éclairé par une lucarne. Là, ils virent enfoncé dans le sol un poteau auquel était attachée par la taille une guenon toute petite et mignonne, envoyée des Indes à Son Altesse pour la réjouir par ses jeunes ébattements. Au bas du poteau fumaient des fagots rouges encore, et il y avait dans le réduit une mauvaise odeur de poil brûlé.
La bestiole avait tant souffert en mourant dans ce feu que son petit corps semblait être, non pas celui d'un animal ayant eu vie, mais un fragment de racine rugueuse et tordue, et dans sa bouche ouverte comme pour crier la mort, se voyait de l'écume sanglante, et l'eau de ses larmes mouillait sa face.
-- Qui a fait ceci ? demanda l'empereur.
Le gouverneur n'osa répondre, et tous deux demeurèrent sans parler, tristes et colères.
Soudain, en ce silence, fut entendu un faible bruit de toux qui venait d'un coin à l'ombre derrière eux. Sa Majesté, se retournant, y aperçut l'infant Philippe, tout de noir vêtu et suçant un citron.
-- Don Philippe, dit-il, viens me saluer.
L'infant, sans bouger, le regarda de ses yeux craintifs où il n'y avait point d'amour.
-- Est-ce toi, demanda l'empereur, qui as brûlé à ce feu cette bestiole ?
L'infant baissa la tête.
Mais l'empereur :
-- Si tu fus assez cruel pour le faire, sois assez vaillant pour l'avouer.
L'infant ne répondit point. Sa Majesté lui arracha des mains le citron, qu'il jeta à terre, et allait battre son fils pissant de peur, quand l'archevêque l'arrêtant lui dit à l'oreille :
-- Son Altesse sera un jour grande brûleuse d'hérétiques.
L'empereur sourit, et tous deux sortirent, laissant l'infant seul avec sa guenon.
Mais il en était d'autres qui n'étaient point des guenons et mouraient dans les flammes.
XXIII
Novembre
était venu, le mois grelard où les tousseux se donnent
à coeur-joie de la musique de phlegmes. C'est aussi en ce mois
que les garçonnets s'abattent par troupes sur les champs de
navets, y maraudant ce qu'ils peuvent, à la grande colère
des paysans, qui courent vainement derrière eux avec des
bâtons et des fourches.
Or, un soir qu'Ulenspiegel revenait de maraude, il entendit près de lui, dans un coin de la haie, un gémissement. Se baissant, il vit sur quelques pierres un chien gisant.
-- Ça, dit-il, plaintive biestelette, que fais-tu là si tard ?
Caressant le chien, il lui sentit le dos humide, pensa qu'on l'avait voulu noyer et, pour le réchauffer, le prit dans ses bras.
Rentrant chez lui il dit :
-- J'amène un blessé, qu'en faut-il faire ?
-- Le panser, répondit Claes.
Ulenspiegel mit le chien sur la table : Claes, Soetkin et lui virent alors, à la lumière de la lampe, un petit rousseau du Luxembourg blessé au dos. Soetkin épongea les plaies, les vêtit de baume et les enveloppa de linge. Ulenspiegel porta l'animal dans son lit, quoique Soetkin le voulût avoir dans le sien, redoutant, disait-elle, qu'Ulenspiegel, qui se remuait alors comme un diable dans un bénitier, ne blessât le rousseau en dormant.
Mais Ulenspiegel fit ce qu'il voulait et le soigna si bien qu'au bout de six jours le blessé marchait comme ses pareils avec grande suffisance de roquetaille.
Et le schoolmeester, maître d'école, le nomma Titus Bibulus Schnouffius : Titus, en mémoire d'un certain empereur romain, lequel ramassait volontiers les chiens errants ; Bibulus, pour ce que le chien aimait la bruinbier d'amour ivrognial, et Schnouffius, pour ce que reniflant il boutait sans cesse le museau dans les trous de rats et de taupes.
XXIV
Au
bout de la rue Notre-Dame étaient plantés, l'un en face
de l'autre, deux saules, au bord d'une eau profonde. Ulenspiegel
tendit entre les-deux saules une corde où il dansa un dimanche
après vêpres, assez bien pour que toute la foule des
vagabonds l'applaudit des mains et de la voix. Puis il descendit de
sa corde et présenta à chacun une écuelle qui
fut bientôt remplie de monnaie, mais il la vida dans le tablier
de Soetkin et garda onze liards pour lui.
Le dimanche suivant, il voulut encore danser sur la corde, mais quelques garçonnets vauriens, jaloux de son agilité, avaient fait une entaille à la corde, si bien qu'après quelques sauts, la corde se cassa et qu'Ulenspiegel tomba dans l'eau.
Tandis qu'il nageait pour gagner le bord, les petits bonshommes entailleurs de corde criaient :
-- Comment est ton agile santé, Ulenspiegel ? Vas-tu au fond de l'étang enseigner la danse aux carpes, danseur inestimable ?
Ulenspiegel, sortant de l'eau et se secouant, leur cria, car ils s'éloignaient de lui, de peur des coups :
-- Ne craignez rien ; revenez dimanche, je vous montrerai des tours sur la corde et vous aurez votre part de bénéfice.
Le dimanche, les garçonnets n'avaient point coupé dans la corde, mais faisaient le guet autour, de peur que quelqu'un y touchât, car il y avait une grande foule de monde.
Ulenspiegel leur dit :
-- Donnez-moi chacun un de vos souliers et je gage que, si petits ou si grands qu'ils soient, je danse avec chacun d'eux.
-- Que nous payes-tu, si tu perds, demandèrent-ils ?
-- Quarante pintes de bruinbier, répondit Ulenspiegel, et vous me payerez trois patards si je gagne.
-- Oui, dirent-ils.
Et ils lui donnèrent chacun un de leurs souliers. Ulenspiegel les mit tous dans le tablier qu'il portait et, ainsi chargé, dansa sur la corde, mais non sans peine.
Les entailleurs de corde criaient d'en bas :
-- Tu as dit que tu danserais avec chacun de nos souliers ; chausse-les donc et tiens ta gageure !
Ulenspiegel dansant toujours répondit :
-- Je n'ai point dit que je chausserais vos souliers, mais que je danserais avec eux. Or, je danse et tous dansent avec moi dans mon tablier. Ne le voyez-vous pas, avec vos yeux de grenouilles tout écarquillés ? Payez-moi mes trois patards.
Mais ils le huèrent, s'écriant qu'il devait leur rendre leurs souliers.
Ulenspiegel les leur jeta l'un après l'autre, en un tas. Ce dont advint une furieuse bataille, car aucun d'eux ne pouvait clairement distinguer, ni prendre sans conteste, son soulier dans le tas.
Ulenspiegel alors descendit de l'arbre et arrosa les combattants, mais non d'eau claire.
XXV
L'infant,
ayant quinze ans, vaguait, comme de coutume, par les corridors,
escaliers et chambres du château. Mais le plus souvent on le
voyait rôder autour des appartements des dames, afin de faire
noise aux pages qui, pareillement à lui, étaient comme
des chats à l'affût dans les corridors. D'autres, se
tenant dans la cour, chantaient, le nez en l'air, quelque tendre
ballade.
L'infant, en les entendant, se montrait à une fenêtre et ainsi effrayait-il les pauvres pages qui voyaient ce pâle museau au lieu des doux yeux de leurs belles.
Il était, parmi les dames de la cour, une gentille-femme flamande de Dudzeele, près de Damme, bien en chair, beau fruit mûr et belle merveilleusement, car elle avait des yeux verts et des cheveux roux crépelés, brillants comme l'or. D'humeur gaie et de complexion ardente, elle ne céla jamais à personne son penchant pour le fortuné seigneur à qui elle octroyait sur ses belles terres le céleste privilège de franchise d'amour. Il en était un présentement, beau et fier, qu'elle aimait. Tous les jours, à certaine heure, elle l'allait trouver, ce que Philippe apprit.
S'asseyant sur un banc placé contre une fenêtre, il la guetta et comme elle passait devant lui, l'oeil vif, la bouche entr'ouverte, accorte, sortant du bain et faisant chanter autour d'elle ses accoutrements de brocart jaune, elle vit l'infant qui, sans se lever de son banc, lui dit :
-- Madame, ne vous pourriez-vous arrêter un moment ?
Impatiente comme une cavale empêchée en son élan, au moment où elle va courir au bel étalon hennissant dans la prairie, elle répondit :
-- Altesse, chacune ici doit obéir à votre princière volonté.
-- Asseyez-vous près de moi, dit-il.
Puis, la regardant paillardement, durement et cauteleusement, il dit :
-- Récitez-moi le Pater en langue flamande ; on me l'apprit, mais je l'oubliai.
La pauvre dame alors de dire un Pater et lui de l'engager à le dire plus lentement.
Et ainsi, il força cette pauvrette d'en dire jusques à dix, elle qui croyait l'heure venue de réciter d'autres oremus.
Puis, la louangeant, il lui parla de ses beaux cheveux, de son teint vif, de ses yeux clairs, mais il n'osa rien lui dire de ses épaules charnues, ni de sa gorge ronde, ni de rien autre chose.
Quand elle crut pouvoir s'en aller et déjà regardait dans la cour où l'attendait son seigneur, il lui demanda si elle savait bien ce que sont les vertus de la femme.
Comme elle ne répondait point de peur de mal dire, il parla pour elle et la patrocinant, il dit :
-- Vertus de femme, c'est chasteté, soin d'honneur et prude vie.
Il lui conseilla aussi de se vêtir décemment et de bien cacher tout ce qui était à elle. Elle fit signe de la tête que oui, disant :
-- Que pour Son Altesse Hyperboréenne, elle se couvrirait plutôt de dix peaux d'ours que d'une aune de mousseline.
L'ayant fait quinaud par cette réponse, elle s'enfuit joyeuse.
Cependant le feu de jeunesse était aussi allumé dans la poitrine de l'infant, mais ce n'était point ce feu ardent qui pousse aux hauts faits les fortes âmes, ni le doux feu qui fait pleurer les tendres coeurs, c'était un sombre feu venu d'enfer où Satan l'alluma sans doute. Et il brillait dans ses yeux gris, comme en hiver la lune sur un charnier. Et il le brûlait cruellement.
Se sentant sans amour pour les autres, le pauvre sournois n'osait s'offrir aux dames : il allait alors dans un petit coin écarté, en une petite chambre crépie à la chaux, éclairée par d'étroites fenêtres où, d'habitude, il grugeait ses pâtisseries et où les mouches venaient en foule à cause des miettes. Là, se caressant lui-même, il leur écrasait lentement la tête contre les vitres et il en tuait des centaines, jusqu'à ce que ses doigts tremblassent trop fort pour qu'il pût continuer sa rouge besogne. Et il prenait un vilain plaisir à ce cruel délassement, car lasciveté et cruauté sont deux soeurs infâmes. Il sortait de ce réduit plus triste qu'auparavant et chacun et chacune fuyaient, quand ils le pouvaient, la face de ce prince pâle comme s'il se fût nourri de champignons de plaies.
Et la dolente Altesse souffrait, car mauvais coeur c'est douleur.
XXVI
La
belle gentille-femme quitta un jour Valladolid pour aller en son
château de Dudzeele en Flandre.
Passant par Damme suivie de son gras sommelier, elle vit assis contre le mur d'une chaumine, un jeune gars de quinze ans soufflant dans une cornemuse. En face de lui se tenait un chien roux qui, n'aimant point cette musique, hurlait mélancoliquement. Le soleil luisait clair. A côté du jeune gars était debout une fillette mignonne éclatant de rire à chaque piteux hurlement du chien.
La belle dame et le gras sommelier, passant devant la chaumine, regardèrent Ulenspiegel soufflant, Nele riant et Titus Bibulus Schnouffius hurlant.
-- Mauvais garçon, dit la dame parlant à Ulenspiegel, ne pourrais- tu cesser de faire ainsi hurler ce pauvre rousseau ?
Mais Ulenspiegel, la regardant, enflait plus vaillamment sa cornemuse. Et Bibulus Schnouffius hurlait plus mélancoliquement et Nele éclatait de rire davantage.
Le sommelier, entrant en colère, dit à la dame en désignant Ulenspiegel :
-- Si je frottais du fourreau de mon épée cette graine de pauvre homme, il cesserait de mener cet insolent tapage. Ulenspiegel regarda le sommelier, l'appela Jan Papzak, à cause de sa bedaine, et continua de souffler dans sa cornemuse. Le sommelier marcha sur lui en le menaçant du poing, mais Bibulus Schnouffius se jeta sur lui et le mordit à la jambe, le sommelier tomba de peur en criant :
-- A l'aide !
La dame souriant dit à Ulenspiegel :
-- Ne me pourrais-tu pas, cornemuseux, dire si le chemin n'a point change qui mène de Damme a Dudzeele ?
Ulenspiegel, ne cessant de jouer, hocha la tête et regarda la dame.
-- Qu'as-tu à me regarder si fixement ? demanda-t-elle.
Mais lui, jouant toujours, écarquillait les yeux comme s'il fût ravi en extase d'admiration. Elle lui dit :
-- N'as-tu pas de honte, jeune comme tu es, de regarder ainsi les dames?
Ulenspiegel rougit un peu, souffla encore et la regarda davantage.
-- Je t'ai demandé, reprit-elle, si le chemin n'a point changé qui mène de Damme à Dudzeele ?
-- Il ne verdoie plus depuis que vous le privâtes de l'heur de vous porter, repartit Ulenspiegel.
-- Veux-tu me conduire ? dit la dame.
Mais Ulenspiegel restait assis, la regardant toujours. Et elle, si espiègle qu'elle le vît, sachant que son jeu était tout de jeunesse, lui pardonnait volontiers. Il se leva et allait rentrer chez lui.
-- Où vas-tu ? demanda-t-elle.
-- Mettre mes plus beaux habits, répondit-il.
-- Va, dit la dame.
Elle s'assit alors sur le banc, près du pas de la porte ; le sommelier fit comme elle. Elle voulut parler à Nele, mais Nele ne lui répondit pas, car elle était jalouse.
Ulenspiegel revint bien lavé et vêtu de futaine. Il avait bonne mine sous son accoutrement de dimanche, le petit homme.
-- T'en vas-tu vraiment avec cette belle dame ? lui demanda Nele.
-- Je reviendrai bientôt, répondit Ulenspiegel.
-- Si j'allais à ta place ? dit Nele.
-- Non, dit-il, les chemins sont boueux.
-- Pourquoi, dit la dame fâchée et jalouse pareillement, pourquoi, petite fillette, veux-tu l'empêcher de venir avec moi ?
Nele ne lui répondit point, mais de grosses larmes sourdirent de ses yeux et elle regardait tristement et avec colère la belle dame.
Ils se mirent à quatre en route, la dame assise comme une reine sur sa haquenée blanche, harnachée de velours noir ; le sommelier dont la marche secouait la bedaine ; Ulenspiegel tenant par la bride la haquenée de la dame, et Bibulus Schnouffius marchant à côté de lui, la queue en l'air fièrement.
Ils chevauchèrent et cheminèrent ainsi pendant quelque temps, mais Ulenspiegel n'était point à l'aise ; muet comme un poisson, il aspirait la fine odeur de benjoin qui venait de la dame et regardait du coin de l'oeil tous ses beaux ferrets, bijoux rares et pardilloches, et aussi son doux air, ses yeux brillants, sa gorge nue et ses cheveux que le soleil faisait brillants comme une coiffe d'or.
-- Pourquoi, dit-elle, parles-tu si peu, mon petit homme ?
Il ne répondit point.
-- Tu n'as pas tellement ta langue dans tes souliers que tu ne saches pas t'acquitter pour moi d'un message ?
-- Voire, dit Ulenspiegel.
-- Il faut, dit la dame, me quitter ici et aller à Koolkercke, de l'autre côté du vent, dire à un gentilhomme vêtu de noir et de rouge, mi-parti, qu'il ne doit point m'attendre aujourd'hui, mais venir dimanche, à dix heures de nuit, en mon château, par la poterne.
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