Anonyme Le manuscrit libertin anonyme n° 702 de la Bibliothèque Municipale de Douai
TRANSCRIPTION
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1° Dissertation sur le Sentiment des Betes, l'Instinct et la Raison, Contre les Cartésiens
2° Sur la musique 3° de la sympathie et de l'antipathie 4° de l'instinct dans bien des actions 5° arguments du Pirronisme 6° a mr. que l'ame n'est que sentiment 7° de la vraie et de la fausse gloire 8° de l'ame et de ce qu'elle devient après la mort 9° des diff. religions d'hollande
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Sur le Sentiment des Bêtes
Vne des plus celebres jnuentions de Décartes, est sans doute celle de l'ame des Bêtes, qu'il faut auoüer que les Ecoliers ont soûtenuë auec beaucoup d'esprit, parti- culierement vn d'entr'eux qui a fait vn excellent liure jntitulé L'Ame des Bêtes. Quoique l'auteur ait renoncé a la gloire que cette jngenieuse composition deuoit lui donner dans son parti, cependant on m'a dit que son nom, qu'il n'a marqué que par vn A. et vn D., étoit Monsieur D'Armanson, refugié en Hollande . Afin de ne point affoiblir ce qu'il auance, jl pretend que les Cartesiens, dans vn certain sens, ne nïent point que les animaux n'ayent des Sentiment. Mais on verra en quoi jls different de l'homme. Premierement, dit-il, ce mot Sentir, ne signifie autre chose que la peinture de l'objet qui se fait sur la retine. 2° . On prend ce mot
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pour ce qui est transmis dans le cerueau, (dans les esprit animaux,) a l'occasion de diuers ébranlemens, que l'objet suiuant sa difference, a jmprimé sur les filets de la Retine. En troisieme lieu on le prend pour les [INTERL:] XX être mouuemens qui peuuent XX excités dans le corps, a l'occasion d'vn cours que les esprits animaux peuuent prendre en diuerses parties, suiuant les endroits ou le cerueau aura été ouuert, par l'impression que l'objet a fait jusqu'a lui. { L'objet frape la Retine pleine d'esprits animaux, ces esprits sont repoussés vers le cerueau plein d'esprits, les- quels étants repoussés aussi, jls se repercutent et se font vn passage par certains nerfs, qui s'allongeant ou se retirant font faire certains mouuemens au corps.} L'on auoüe donc que dans ces trois manieres les bêtes sentent comme nous, qu'elles voyent etc. car nous ne voyons etc. que de cette maniere ; c'est a dire par les esprits animaux, que l'objet (je veux dire la lumiere qui se reflechit de l'objet) se pousse jusqu'au cerueau. Mais pour nous, outre ces trois choses
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précedentes, nous auons vne aperceuance, et vne pensée confuse de l'objet. Les Cartésiens pretendent que cette perceuance que nous auons manque aux bêtes, et c'est ce qui fait la difference, selon eux, entre nous et elles.
Dans la suite du Liure, nôtre Auteur explique auec beaucoup d'esprit les actions des animaux qui paroissent les plus judicieuses et les plus spirituelles, par le seul ébranlement que les esprits font dans le cerueau, se faisant certaines ouuertures par certains canaux ; comme les eaux qui coulent par certains endroits, et qui produisent diuers jets-d'eaux. Lesquels esprits font faire par le moyen des nerfs certains mouuemens au corps, sans qu'il ait aucvne aperceuance de ce que cette action lui fait, et de la même maniere qu'vne montre qui marque exactement les heures, sans qu'elle sache, ni qu'elle ait aucvne perceuance de ce qu'elle fait. On ajoûte que si les hommes ont sû faire de telles machines, et de plus merueilleuses encore, on ne peut pas nier que le souuerain Ouurier n'ait pû et sû faire les
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machines animales telles que nous les voyons.
Ce n'est pas assés de dire, ce qui n'est pas douteux, que Dieu a pû et les a sû faire. Jl faut prouuer que les bêtes sont telles qu'on le pretend, sans perception ni connoissance de ce qu'elles font. Cela se prouue, disent-ils, de ce que la matiere, d'autant que matiere, ne peut pas auoir de sentiment ni de connoissance. Proprieté qui est reseruée a l'ame raisonnable de l'homme, laquélle non seulement sent par le moyen du mouuement des esprits animaux, comme les bêtes ; mais elle perçoit et connoît l'action des objets.
Jl est vrai qu'il n'y a pas de doute que la matiere, considerée comme simple matiere, ne peut pas auoir cette perception des objets, les connoître, et en faire la difference. Mais pourquoi ne pouroit-on pas dire que le Créateur qui tire l'ame de l'homme du néant pour en faire vne substance sensible et connoissante, n'ait fait aussi que la matiere qu'il a tiré du néant, et a la quélle jl a donné la
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puissance de se mouuoir d'elle-même ; (car jl faut qu'il y ait quelque chose qui se meuue par sa propre force ;) pourquoi, dis-je, ne pouuons nous pas dire auec Platon, qu'il lui a donné aussi la faculté de sentir tous ses differens mouuemens, dont la diuersité fait celles des diuerses sensations. Pourquoi ne pouroit-on pas dire encore, que cet esprit animal n'est pas absolument pur, mais que la matiere grossiere contient beaucoup de cette premiere matiere éterée, laquélle étant émûë par les objets fait le sentiment et la perception des animaux. Oh ! dira- t'on, cela aproche trop l'animal de l'home, et l'opinion de Décartes fauorise la Religion. Comment donc ? La verité de nôtre Sainte Religion a besoin de l'apuy des philosophes pour se soûtenir, et la parole jnfaillible de Dieu ne lui sert de rien ? Dites plûtôt que pour soûtenir et faire passer cette opinion de Décartes, on la apuyée sur la Religion, afin qu'on la crût. Sans faire des animaux ce qu'ils ne sont pas, n'est-il pas plus juste de croire ce que la
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Religion nous enseigne, que l'homme a vne ame jmmaterielle que Dieu crée exprés pour lui, qui est libre d'agir, et laquélle attend des recompenses ou des peines de ses bonnes ou mauuaises actions.
Je conuiens que les Cartesiens ont confondu la matiere et le corps, qui sont deux choses trés differentes. La premiere matiere est jmmobile, et par consequent jnsensible. A l'égard de l'objection qu'on nous fait que la matiere est jncapable de sentiment, cette objection, dis-je, ne nous regarde point, puisque nous auons montré la difference qu'il y a de la premiere matiere mobile, du corps jmmobile qu'elle produit. D'ailleurs puisque la plupart des animaux sont organises comme les hommes, et que ceux-cy [INTERL:] XX ainsi que les premiers font XX les mêmes actions par les semblables ressorts des esprits, cette ressemblance peut être vne preuue que les bêtes sentent, et connoissent a peu prés comme les hommes. J'ai dit, ci-deuant, que ce qui fait la difference entre l'homme et l'animal,
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est l'ame raisonnable jmmortelle.
Voila entr'autres choses, a mon auis, ce qu'il y a entre nous et les bêtes. Celles-cy ont la même structure que nous, mais elles ne peuuent faire autre chose que de suiure les jmpressions des sens. Elles ont vne carcasse, vn coeur, et des visceres semblables aux nôtres ; vn cerueau, ou le sang en passant par ses fibres les plus subtiles, s'épure et se separe des corps grossiers qui y étoïent mêlés. Jl se forme par cette dépuration et filtration, ce qu'on apelle esprit animal sensible, qui est en quelque maniere semblable a l'esprit de vin. Cet esprit donc, suiuant qu'il est plus ou moins épuré des corpuscules grossiers, fait l'homme et l'animal plus sensible et plus connoissant. Nos plus sauans Theologiens conuiennent que l'ame raisonnable étant enuironnée de cet esprit en est émûë ; mais elle peut resister a ces mouuemens des sens, que nous auons sans doute comme les animaux. Voila, je crois, la difference qu'il y a de l'homme aux bêtes, lesquélles
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n'ayant pas d'autre ame que celle de la matiere, elles sont contraintes, comme dit l'auteur de l'ame des bêtes, de faire ce que les émotions des esprits causent dans la machine animale, connoissant ce qu'elles font pour leur propre bien ou pour leur mal. Mais l'homme peut resister a ces émotions des esprits, parce qu'il a vne autre sorte d'ame plus excellente, comme étant crée jmmédiatement de Dieu pour lui seul. C'est ce que le St Esprit nous enseigne, auquel nous deuons ajoûter plus de foi, qu'a Decartes et ses sectateurs, pour jngenieux et spirituels que puissent être leurs Paradoxes.
L'on dira peut être qu'on ne sauroit trop aider la foiblesse humaine a croire ce qu'on enseigne, et que cette opinion des Automates fait voir la difference qu'il y a du sentiment des animaux d'auec l'excellence de nôtre ame. Jl est
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vrai ; maix ceux qui sont vicieux ne croyent pas, parcequ'ils veulent être ainsi et que la volupté a laquélle jls ont doné les possede. Nous voyons de reste tous les jours des gens qui croyent, les- quels font comme s'ils ne croyoient pas. Jl est donc jnutile de leur faire connoître, qu'ils ont vne ame jmmortelle capable de recompenses et de peines. Jls n'en font ni plus ni moins. Quoique la Foi viue soit le fondement de tous, jls ont de la Foy ; mais cette viuacité de la Foy, qui est vn don de Dieu et non pas des philosophes, leur manque. C'est ce qu'il faut precher aux hommes, et non pas que les animaux ne connoissent point. Car étant persuadés du contraire, jls seront portés a croire que tout ce qu'on leur dit ne sont que des fables, comme est celle de l'jnsensibilité des bêtes. Ce qui est dans le fond plus dangereux
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qu'utile a la Religion.
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De l'Jnstinct et de la Raison
Le vulgaire dit communement que les animaux agissent par Jnstinct, et l'homme par Raison. Cette opinion que l'on a suçée auec le lait, me fait croire qu'il faut détromper, autant autant qu'il est possible, ceux qui sont dans ce prejugé ; en faisant connoître que ce qu'on apelle Jnstinct dans les bêtes, n'est qu'vn sentiment qui est commvn à elles comme à l'homme, lequel éloigné d'agir toûjours par Raison, n'âgit le plus souuent que par le même Jnstinct ; c'est a dire par de semblables sensations. Car, comme on la pû entendre par le discours précedent, les sensations meuuent les humeurs et les esprits a faire certaines actions.
Pour rendre la chose plus sensible il faut se ressouuenir de ce que dit Aristote,
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que l'ame en general (je ne parle point ici de cette ame que Dieu crée exprès pour l'homme, laquélle est d'vne autre nature) l'ame animale, dis-je, n'est autre chose, suiuant ce philosophe, que le principe de mouuement ; c'est à dire ce qui donne le mouuement au corps, et qui le fait agir d'vne maniere ou d'autre.
Le corps donc se meut pour faire certaines actions de la maniere que l'ame est émûë, laquélle meut les corps ou elle est, suiuant les mouuemens qu'elle reçoit, et dont elle est agitée. L'ame dont je parle, n'est autre chose que l'esprit animal, qui est formé des particules les plus subtiles du sang et des humeurs qui se criblent dans le cerueau, ou ces liqueurs se subtilisent et se separent de ce qu'elles ont de grossier, comme la farine se separe du son quand on la tamise et qu'on la fait passer par des trous forts
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subtils. Cet esprit animal est proprement ce que j'apelle substance Eterée, laquélle se meut par elle-même ; et par vne propriété que Dieu lui a commvniquée, non seulement elle se meut, mais elle sent ses mouuemens, et les manieres différentes dont elle est émûe. Si elle est agitée doucement et d'vne maniere chatoüillante, par vne jnstitution Diuine de l'auteur de la Nature elle sent du plaisir, ce qui la porte à aimer et a desirer de s'vnir auec la chose qui lui fait plaisir, et de jouïr d'elle par cette vnion. Mais si cet esprit animal au contraire est agité auec violence, et d'vne maniere façon pénible et turbulente, elle sent ce trouble et cette violence, et par la même Jnstitution naturelle elle est portée a haïr, ce qui cause cette agitation qui lui fait peine. Ce qui n'a pas besoin de preuue, puisque nous-mêmes ne sentons que trop cette verité : car la
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même main qui nous chatoüille doucement les joües, nous fait vn sentiment de plaisir, [INTERL:] sy et nous l'aimons ; mais lorsque auec jmpe[INTERL:] apliquait tuosité elle ...................... vn souflet sur le même endroit, qui y causât.... vn sentiment douloureux, alors on seroit porté a haïr ce qui nous cause cette douleur. Cette experience et grand nombre d'autres que chacvn sait, et qui ne sont pas douteuses, ont porté Aristippe a conclure que le plaisir vient d'vn mouuement doux et chatoüillant, et que la peine, qui est vn degré jnferieur a la douleur, est produite par vn mouuement turbulent et âpre. Le premier de ces mouuemens, suiuant ce que je viens de dire, forme le plaisir et nous plaît, comme l'autre produit la peine qui nous déplait, et l'vn ou l'autre sont d'autant plus agreable ou déplaisant, suiuant les degrés des mouuemens ou plus chatoüillans ou plus violens, et qui sont les plus propres
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a former le plus grand plaisir, ou la plus grande peine et douleur, d'ou prouient le plus grand amour, ou la plus grande haine pour l'objet qui cause ce mouuement dans les esprits animaux, qui sont dans le corps qu'ils meuuent et qu'ils animent. Je ne crois pas manquer beaucoup quand je dirai, que suiuant mon sentiment le plaisir et la peine (ou douleur) sont les deux poles, sur lesquels roulent toutes les actions des corps anilés ; d'autant que les objets qui nous causent ce sentiment de plaisir, nous mennent a nous approcher d'eux et a les aimer, comme au contraire ceux qui nous agitent auec violence, qui par consequent nous déplaisent, ceux-là, dis-je, nous repoussent et nous meuuent a nous éloigner d'eux par la peine qu'ils nous causent. Je suis donc porté a croire que ce qu'on apelle Jnstinct, n'est autre chose que le plaisir, ou la peine, que l'objet cause a quelqu'vn de nos sens. Ainsi
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quand je vois vn cheual, vne brebis, ou autre animal dans vn Pré, qui mange vne certaine herbe, et qu'il en quite vne autre sans y toucher. Je crois que l'herbe qu'il mange chatoüille son odorat d'vne maniere agréable, et son goût encore d'auantage ; et que celle qu'il quite lui cause vn sentiment désagréable tant à l'odorat qu'au goût. Ce que l'on ne peut pas nier de nous-mêmes, puisque nous sommes portés par les mêmes sensations a aimer, ou haïr certaines viandes. Lorsque je jette quelque chose a vn Chien, [INTERL:] cet animal et que ................ fleure auparauant ce [INTERL:] XX ai XX qu'il XX ensuite si que je lui XX jetté, .............. mange XX .................. .................... l'odorat y a trouué vn sentiment de plaisir. Je crois pas que l'on doiue dire que cela se fasse par vn simple Jnstinct, mais parce que l'organe de l'odorat y a trouué du plaisir, et ensuite le goût. Ce qui me le persuade encore d'auantage, c'est que si je jette a terre deux choses differentes bonnes
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a manger, le Chien commence par les fleurer l'vne aprés l'autre, et il mange la premiere celle que j'aurois moi-même trouué la meilleure et la plus apetissante. Ce qui me fait croire non seulement les sensations du Chien semblables en quel- [INTERL:] XX mais que façon aux miennes, XX .... qu'il âgit par le même jnstinct ou principe du plaisir, et du plus grand plaisir qui me meut dans le moment, que l'on prefere toûjours au plus petit, lequel chatoüille plus foiblement que le grand ; de même que l'on hait plus fortement, et qu'on füit auec plus d'empressement ce qui fait vne plus grande peine, que ce qui en cause moins. Voila ce qui fait qu'on souffre [INTERL:] que souuent, et .......... que l'on cherche même vne petite peine, pour en éuiter vne plus grande. On voit, par Exemple, qu'vn homme trauaille tout le jour, pour ne pas mourir de faim. Vn chien soufre [INTERL:] XX d'entrer beaucoup de coups, plûtôt que XX dans vn feu ardent qui pouroit le consommer .
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L'ane même qu'on croit le plus stupide des animaux, parcequ'il est le plus patient, soufre mille coups de bâton, plûtôt que de vouloir auancer vn pas vers vn endroit, dans lequel il peut se precipiter en vn abîme. Cette preference du plus grand plaisir au moindre, et la volonté de soufrir vne douleur moins forte pour en éuiter vne plus grande, font vne partie de ce qu'on apelle Raison naturelle de l'homme ou de la bête. C'est proprement en quoi consiste la Raison naturelle ; c'est à dire a chercher nôtre plus grand bien, et a füir le plus grand mal naturel. Ce que nous ne connoissons pas par d'autres moyens, que par le plus ou moins de plaisir, et par le plus ou moins de douleur. Remarqués que Dieu même dans l'état present de la nature ne peut nous faire connoître ce qui est le bien, que par le plaisir qu'il y a en quelque chose, et ne sauroit nous proposer vne autre felicité dans le Paradis
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pour nôtre obeïssance que des plaisirs jnfinis et eternels, ni nous menacer d'autres maux, que d'être chatiés par des peines et des douleurs perpetuelles dans les Enfers. Par ou il paroît éuidemment, à mon auis, qu'on ne peut connoître ni conceuoir d'autre bien dans l'état naturel, que le plaisir qui n'est point suiui d'aucvne douleur, ni d'autre mal que la peine et la douleur qui n'est point suiuie d'aucvn plaisir. Donc le urai et parfait mal, est la pure douleur sans aucvn plaisir, et le vrai bien est le plaisir sans aucvn mêlange de douleur. Ce qui se doit entendre dans l'état de nature, et des plaisirs que les Loix Diuines ou humaines ne deffendent point, les magistrats faisant succeder a leur deffense, la douleur des prisons et les autres châtimens dans la vie presente, que Dieu fait craindre encore dans la vie future.
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La Raison naturelle consiste donc dans le plaisir qui n'admet point de douleur, et le mal dans la douleur qui n'admet point de plaisir. C'est vn effet de la Raison de s'abstenir des plaisirs qui sont précedés ou suiuis de grandes douleurs, comme c'en est vn de soufrir quelque peine et quelque mediocre douleur, pour arriuer vn jour a quelque plaisir qui soit superieur a la peine qu'on a souffert. C'est encore celui d'vne grande raison, d'abandonner tous ou la plus grande [INTERL:] XX mediocres et partie des plaisirs XX passagers que l'on peut goûter dans cette courte Vie, pour joüir aprés la mort des plaisirs éternels beaucoup plus grands.
Mais il faut remarquer vne autre chose, c'est que l'objet qui vous cause le plaisir, vous excite dans le même tems a le goûter, soit qu'il sorte de lui quelque chose qui meuue les esprits qui sont dans l'organe de quelque sens ; comme par Exemple, lorsque les fumées de quelque
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viande viennent a chatoüiller l'odorat, cela éxcite en vous l'apetit endormi, et vne faim que vous n'auiés pas auparauant ; où que la veüe d'vn beau jardin plein de fleurs et de fontaines, non seulement vous jnspire du plaisir, mais il semble qu'il vous éxcite a vous promener, et a jouïr de sa veüe. Je ne parle pas du plaisir que vous fait la ueüe d'vne personne aimable, qui vous excite a jouïr de sa compagnie, et dont l'absence même vous est facheuse, ce que vous ne soufrés qu'auec vne peine plus ou moins grande, a proportion du plaisir plus ou moins vif que sa veüe vous a fait, peine que ceux qu'on apelle amoureux connoissent mieux que les autres. Quelque chose d'aprochant se peut dire d'vn son armonieux qu'on entend d'vn peu loin, lequel semble vous attirer, et vous jnuiter a vous en aprocher pour en
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joüir plus a l'aise et plus en entier ; soit que ce second effet vienne de ce que la nature ait jnstitué que le plaisir uous attire, et fasse en nous vne espece d'jnstigation pour en joüir et chercher l'objet, afin qu'il continuë dans nos esprits ce chatoüillement agréable. De manière que cette Jnstitution de nature, (car on ne peut le raporter a d'autre cause,) et cette espece d'jnstigation que l'objet forme, vous attirant pour joüir du plaisir qu'il vous fait, de ces deux mots, dis-je, d'jnstigation et d'jnstitution de notre nature dériue (a mon auis) le mot d'Jnstinct, comme qui diroit jnstitution et jnstigation à joüir d'vn plaisir. Ce que la nature a jnstitué ainsi, et non pas d'autre raison. C'est elle, comme le dit Aristote, qui a donné aux animaux la faculté de sentir, le plaisir ou la peine. Mais il est à remarquer qu'outre les organes
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organes exterieurs, il y en a encore d'autres qui sont dans nôtre jnterieur, parmis lesquels Epicure met la faim et la soif, dont le siege est dans l'estomac et dans le gozier. Ces sensations pénibles sont faites, comme toutes les autres sensations, pour notre bien ; d'autant que par le picotement de la faim nous sommes auertis que l'estomac est a vuïde, et qu'on a besoin de manger, comme le gozier nous indique qu'on à besoin de boire, et que par le même Jnstinct ou jnstitution de nature nous agissons pour nous deliurer de ces sensations pénibles, en cherchant de quoi manger ou boire, suiuant l'jnstigation de la sensation de quelqu'vn de ces organes, ou de tous les deux, et cet Jnstinct est sans doute aussi commvn aux hommes comme aux animaux. Vn Cheual, ou autre animal, qui voit vn champ verdoyant, dont l'herbe est tendre,
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agreable, et bonne a son gout, il y court dans le moment si rien ne l'en empêche, comme l'homme qui voit vne Table seruie de mets agreable a son goût, ............ est excité a en manger, par cette jnstigation que produit ce qui peut faire plaisir, ainsi que la Nature l'a Jnstitué.
Cependant vne des choses la plus digne de remarque, c'est que non seulement la presence de l'objet qui fait plaisir ou douleur produit cet effet précedent, mais l'jdée ou l'jmage du plaisir qu'il a fait autrefois vous excite, et cause la même jnstigation a le chercher, comme s'il étoit present. Cette Jmage est ce qu'on apelle Souuenir ou memoire, dont il semble que le cerueau soit l'organe particulier, de même que l'oeil ou l'Oreille le sont de la veüe ou de l'ouye. Ce qu'il y a de plus admirable dans cet organe, est que les autres
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autres sens ne voyent, n'entendent etc. et ils ne font leurs operations que par la presence de l'objet ; car l'oeil ne voit que ce qui se presente deuant lui, l'oreille n'entend que lorsque le corps resonnant agite l'air, et le nés ne sent l'odeur que quand quelques exhalaisons s'éleuent du corps odoriferant vers cette partie. Mais l'organe de la memoire voit, entend etc. sans objet present, se ressouuenant de ce qu'il a vû, ou entendu, ou goûté, et souuent auec le même plaisir, ou la même peine, que les choses ont fait à ces organes ou autres. Jl est excité et il sent la même jnstigation pour en joüir encore, comme il l'a eû lorsqu'elles étoïent presentes, et cette jmage, ou jdée, qu'on apelle memoire et reminiscence, a vne semblable force pour l'exciter à les chercher afin d'en joüir, ou a les füir comme désagreables, de même que s'ils étoïent actuellement presens.
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Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que la memoire ne se forme que par les sensations precedentes, d'autant qu'on ne se souuient pas de ce qu'on n'a jamais senti. De maniere que le cerueau est l'organe du sens commvn, c'est à dire l'endroit ou tous les sens aboutissent ; car tous les nerfs, et les esprits animaux dont ils sont remplis, viennent du cerueau. Ce qui est vn des plus sublimes ouurages de la nature de voir ce qu'on ne voit pas mais qu'on a vû, d'entendre ce qu'on n'entend point, mais qu'on a entendu, et de sentir les mêmes émotions, ou a peu près semblables, que celles qu'on a ressenti en les voyant, ou en les entendant etc. car on est aussi agreablement émû par l'jmage que le souuenir presente d'vne belle et aimable personne, comme on est émû et jrrité par le souuenir de quelques mauuais discours, ou épouuanté par l'jmage de
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quelque danger qu'on a échappé. Les sensations précedentes produisent la memoire, suiuant Aristote, quand elles restent jmprimées dans le cerueau. Epicure nous donne quelqu'jdée de la maniere dont les sensations peuuent produire la memoire. Jl dit, ce qui est trés probable et trés aparent, que lorsque l'objet produit quelque sentiment, comme, (par Exemple,) quand vn [INTERL:] XX rouge corps XX fait le sentiment de cette couleur dans l'oeil, alors la lumiere qui se réfléchit du corps rouge venant a frapper la retine ou est l'esprit animal, elle répercute cet esprit vers le cerueau, et par cette répercussion dans la substance molle de cette partie se forme vne espece de trace, ou de rigole, qu'on peut apeller l'jmage de la couleur rouge ; de la même maniere que sur le cuiure, ou sur le bois, on forme auec vn burin de lignes et des traces, qui désignent le visage, ou la figure de quelque chose. Or toutes les fois que l'esprit
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animal vient remplir ces traces, ou rigoles, on voit jnterieurement la même jmage de la chose dont quelque sens auoit été affecté, comme lorsque l'on remplit les traces du cuiure, ou du bois graué, auec de l'encre ou autre liqueur colorée, en apliquant ce cuiure sur vn papier ou vne toile, on voit la même jmage qui est peinte ou grauée dans le cuiure. C'est a peuprés, dit Epicure, (et Décartes aprés lui,) de cette maniere que la nature fait sentir par ce sens commvn ou tous les autres sens, les mêmes affections et les mêmes desirs de joüir, ou de füir vn tel objet comme s'il étoit present, et c'est ce qu'on apelle memoire ou jmage de l'objet, laquélle produit les mêmes affections comme s'il étoit present.
Aristote a fort bien connu cette verité, que les sensations produisoient la memoire, quoiqu'il ne dise pas comment.
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Je raporterai vn passage de lui a ce sujet, qui m'a toujours parû si beau, que je le crois digne de toute l'attention du Lecteur. C'est la nature, dit-il, qui fait que les animaux ont du sentiment. (On ne peut dire autre chose sur ce point.) Mais les sensations restent jmprimées et grauées (dans le cerueau comme je l'ai dit) en quelqu'vn ...., [INTERL:] XX ce qu'on apelle et XX memoire se forme, en d'autres elle ne se produit point, parcequ'elles ne restent pas. Jl arriue par là que quelqu'vns sont capables de Prudence, et d'aprendre certaines choses. Car la Prudence ne s'aquiert pas sans aprendre (et sans se souuenir de certaines choses passées). Or on ne peut pas aquerir la prudence sans aprendre, (et sans le souuenir de ce qui s'est passé.) C'est ce qui est cause que quelques animaux sont plus capables de prudence, que ceux qui n'ont pas de memoire. Or par la memoire, laquélle se forme par les sensations externes, on aprend et on connoît plus
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ou moins, suiuant qu'on a plus ou moins de memoire ; d'autant qu'on ne peut pas aquerir la prudence, ni s'instruire sans aprendre (et sans memoire). C'est pourquoi les animaux qui ne peuuent pas entendre le son de la voix, comme par Exemple les abeilles, et autres semblables qui n'ont pas l'organe de l'oüye ne sont pas capables d'jnstruction, ni de rien comprendre (par ce sens de l'oüye, Mais ceux qui ont l'organe de l'oüye, et qui au surplus ont de la memoire, jls peuuent aprendre. Les autres animaux qui manquent de memoire agissent par des Fantasie et par des memoires presentes. C'est a dire par les jmages des choses presentes.) Jls n'ont point, ou trés peu d'experience ; mais le genre humain, âgit par raisonnement et par Arts. Car par la memoire l'experience se forme dans les hommes (et dans les
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animaux qui ont de la memoire.) D'autant que plusieurs memoires (ou sensations) d'vne même chose, forment vne experience (certaine.) C'est pourquoi l'experience est quasi semblable à l'art (en se resouuenant de plusieurs experiences ou sensations.) Car, comme dit Polus (chés Platon,) l'experience fait l'art, et l'jnexperience le hasard ; (d'autant que ceux qui n'ont point d'experience, font ce qu'ils font au hasard etc.
Par ou l'on voit que le grand génie d'Aristote a bien compris que la memoire se formoit par les sensations précédentes. [INTERL:] XX de ce philosophe Je crois qu'Epicure a pris d'Aristote la doctrine des jmages des choses qui se peignent dans le cerueau, puisqu'Aristote dit : Que la memoire se forme comme si on peignoit dans vne table, auec vn peinceau, l'jmage de la chose qu'on sent ; de même les phantômes ou l'jmage de la
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chose se peint en nous, (dans le cerueau,) ainsi qu'Epicure l'a montré plus au long. Car aux grands esprits, (tel qu'étoit celui d'Epicure,) il ne faut que peu de mots pour leur faire penser beaucoup. C'est sur le peu qu'Aristote en a dit que ce dernier a formé son sisteme d'vne maniere plus claire, que Décartes s'est aproprié a son ordinaire, sans en faire honneur qu'a lui seul. Jl s'ensuit de là, que la memoire est produite par les sensations. De quoi il y a vne preuue éuidente, c'est qu'on ne peut se ressouuenir que des choses que les sens ont representé.
On peut pouuer que la memoire est vn organe comme l'oeil et l'oreille etc. d'autant que comme ceux qui n'ont point d'yeux ni d'oreilles, ne voyent et n'entendent pas, et que semblablement les vns ont la veüe et l'oüye meilleure et plus fine, de même les vns ont plus ou moins de memoire ;
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et ce qui jmporte, c'est que comme la veüe et l'oüye se perdent en partie ou tout a fait auec l'âge, de même la memoire se perd peu à peu, a mesure que le cerueau qui en est l'organe se durcit de maniere que les traces ou rigoles ne peuuent pas se former facilement, comme dans les personnes qui ont le cerueau tendre et moû, tels que sont les enfans, qui ont par cette raison beaucoup plus de memoire que les gens âgés. Jl y a des personnes qui ont perdu tout a fait la memoire, comme entr'autres vn philosophe dont j'ai oublié le nom, duquel l'Histoire raporte qu'il auoit si bien perdu le souuenir de toutes choses, qu'il ne pouuoit pas dire son propre nom.
Je crois qu'on peut être conuaincu par tout ce que je viens de dire, que le cerueau est l'organe de la memoire, et que pour cela on l'apelle le sens commun, parceque toutes les sensations
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aboutissent a cet organe, qui represente jnterieurement toutes les sensations que les autres sens ont experimentés et senti exterieurement, de la maniere ou a peu prés que je l'ai dit.
Ce qui n'empêche pas de dire auec Aristote, que la memoire ne soit vne puissance de l'ame, comme les sensations qui sont aussi des puissances ou facultés de l'ame, d'autant que le corps mort ne sent et ne se ressouuient pas, et qu'il n'exerce aucune des facultés qu'exerce vn corps viuant et animé.
Par tout ce que je viens de dire on peut être persuadé, (je crois,) que l'ame n'est pas vne substance qui pense ; mais vne substance qui sent. Parceque toutes les operations que l'on attribuë à l'ame ne sont que des sensations, et qu'on ne peut penser qu'aux chose que l'on a senti. C'est sur ce fondement qu'Aristote a
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défini l'ame, anima motiuum et sentitiuum est. Que l'ame est vne substance qui meut et qui sent . Car le corps animé ne se meut que par la vertu de l'ame, et il ne sent que par elle. Je ne cite pas Aristote si souuent pour m'apuyer de son autorité ; mais pour faire voir que ce grand génie, que les Cartésiens meprisent, a montré ce qu'eux-mêmes ne connoîtront peut-être jamais. Je conuiens pourtant auec eux, que ce n'est pas l'autorité d'vn homme sauant qui doit rendre vne chose veritable ; mais c'est la verité même, comme il le dïsent, qui doit faire la verité ; et je crois (si je ne me trompe) auoir fait tous mes efforts pour montrer qu'Aristote a dit la verité, en expliquant ce qu'il auoit écrit vn peu obscurement, comme font tous les grands génies, lesquels entendant bien ce qu'ils disent, ils le disent en peut de mots, croyant que tout
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le monde doit l'entendre aussi facilement qu'eux.
C'est donc le plus ou le moins de memoire, qui se forme comme je l'ai dit par les sensations, qui fait la difference d'vn animal a vn autre ; et que ceux qui ont le plus de memoire, ont aussi le plus de prudence, laquélle vient de l'experience. C'est pour cela qu'vn animal qui a repu dans vn champ semé de bled, quand il en rencontre quelqu'vn qui soit en herbe, s'il se ressouuient du plaisir que cette herbe tendre ou autre lui a fait en la mangeant, alors il y court, non pas par Jnstinct, comme disent quelques personnes ; mais parceque l'jmage du plaisir qu'il a experimenté par le goût se presente a lui comme autrefois, et c'est, a mon auis, ce qui forme l'Jnstinct. Ainsi quand on jette vn morceau de viande a vn Chien dont il a déja mangé, en la
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voyant seulement, il y court d'abord et la mange.
De maniere que je suis persuadé que le mot d'Jnstinct n'est pas vn mot en l'air, mais qui signifie vne jnstitution de la [INTERL:] laquélle Nature, ...... a donné aux bêtes vn sentiment par lequel l'objet produit en eux quelque plaïsir ou quelque peine ; par ou elles connoissent ce qui leur est bon ou mauuais ; et que si elles ont de la memoire sans que l'objet soit assés proche pour leur faire vn tel sentiment, elles le connoissent de loin, se ressouuenant du plaisir ou de la peine qu'vne telle chose leur a faite. C'est pourquoi lorsqu'vn animal court dans vn bon pâturage, il n'y court pas comme vne piece de bois jnsensible ; mais parcequ'il se ressouuient du plaisir qu'il y a trouuué, et que cette jmage agreable dont il se souuient produit en lui vn semblable plaisir et vn apetit d'en joüir,
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comme il a fait autrefois. Ayant montré que l'jmage de quelque chose, que le souuenir nous presente, produit a peu prés vne même sensation, et le même désir de joüir du plaisir qu'on a goûté autrefois par son moyen.
Je dis encore que c'est ce plaisir ou cette peine, qui fait la Volonté de joüir ou de füir l'objet ; d'autant qu'elle est formée, suiuant Aristote qui a connu cette verité, par les mouuemens de volupté ou de peine que l'objet jnspire. Car l'ame étant mûë agreablement, elle veut toûjours ce qui lui fait plaisir, a moins que la peine et la douleur plus grande ne le précede ou le suiue. Ce qui fait dire a notre philosophe, que l'ame n'est mûe que par quelqu'apetit. Jntellectus (l'ame) -non videtur mouere sine appetitu_. Jl dit encore que cet apetit est la cupidité et la haïne, qui forment et qui sont la
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même chose que la Volonté. Nam apetitus [MARGE:] anima [MARGE:] l 3. C. 7. est cupiditas jra atque voluntas. Etant certain qu'on ne peut sentir de plaisir qu'on ne le veüille, d'autant que simple plaisir ; comme on ne veut jamais la douleur, d'autant que simple douleur. Quoiqu'on choisisse volontairement la douleur, pour joüir d'vn plus grand plaisir, et que l'on quite le plaisir pour éuiter vne plus grande douleur.
Mais cette proposition que l'apetit du plaisir forme la volonté d'en joüir, comme la haine de la douleur forme celle de la füir ; cette proposition, dis-je, me donne occasion de rechercher en quoi consiste la Raison.
Je dis donc que l'on peut considerer la Raison en deux manieres. La premiere est la Raison speculatiue, par laquélle on paruient par le raisonnement des choses connuës a la connoissance de celles qu'on ne connoissoit pas auparavant.
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C'est cette raison, sans doute, qui rend l'homme beaucoup au dessus de tous les animaux. Comme lorsque Pitagore trouua, par Exemple, que les Carrés formés sur les deux côtés du triangle étoïent égaux a celui que l'on formoit sur l'Hipotenuse, ou subsendante. Ce qui lui fût jnspiré pour ainsi dire par la connoissance des ...... quarrés de ces trois nombres 3. 4. 5. ; car le carré de 3. est 9., et celui de 4. est 16., qui joints ensemble font 25., comme le carré de 5. est 25. qui est égal au precedent. Dans laquélle espece de raison on peut mettre toutes les verités Geometrique, et les conjectures phisiques ; mais ce n'est pas de celle-cy que j'entends parler ici. L'autre espece de raison, de laquélle il est question, regarde le bien-être de lapersonne, et on peut la définir : la connoissance que le raisonnement nous donne du bien ou du mal qui peut arriver d'vne telle action, fondée sur cette jnstitution de nature, ou Jnstinct
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naturel par lequel chaque animal veut son propre bien et sa felicité presente laquélle consiste, comme on l'a dit, dans la joüissance du plaisir present, et dans la priuation de la peine et de la douleur presente. Car je crois avoir montré que l'home, non plus que l'animal, ne connoissent d'autre bien ni d'autre mal naturel, que le plaisir et la douleur. Jls aiment, et ils veulent le premier ; mais ils abhorrent et ne veulent point l'autre.
Cependant la difficulté consiste, en ce que les choses de ce monde sont mêlées de maniere, que rarement on peut paruenir a quelque plaisir, particulierement quand il est grand, sans soufrir quelque peine. Ce qui est encore pis, c'est que souuent certains plaisirs sont suiuis de peines et de douleurs fort grandes ; come lorsqu'on prend le plaisir de la vengeance en tuant son ennemi, ou qu'en mangeant et bûuant trop la santé en soufre. D'vn
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autre côté certaines peines et douleurs produisent de grands plaisirs, tels sont, par Exemple, ceux qui trauaillent a aquerir des richesses, s'exposant a de grands dangers, veillant, et couchant sur la dure, pour paruenir a ce point d'être riches, ce qui les met ensuite en état de joüir de tous les plaisirs que les richesses peuuent donner. Or c'est dans ce cas, ou le bien et la plaisir est precedé ou suiui de douleurs ; ou que la peine et la douleur produiront des plaisirs ; c'est dans ce cas, dis-je, que l'homme aussi bien que l'animal se trouuent souuent ambarassés. Car l'apetit du plaisir attire, et l'on veut suiuant l'ordinaire le plaisir ; mais on ne veut point la peine et la douleur qu'on abhorre. Que fera t'on donc. Je dis que la plus forte sensation jnterne l'emportera. D'autant que si l'apetit du plaisir futur est plus grand, l'on voudra la peine qui precede ou qui suit le plaisir. Par Exemple lorsqu'on est
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amoureux, et qu'on a reçû vn rendés-vous fort tard dans vne saison comme l'hiver, on y court, et on soufre le froid, le vent et la pluye, dans l'jdée de joüir dvne volupté qu'on estime fort grande. On n'a même point d'égard et on passe par dessus les suites facheuses qui peuuent arriver, si l'on est surpris, ou qu'on sache que l'on và dans cette maison à heure jnduë, et aux dépenses qu'il faut faire pour corrompre les domestiques etc. Mais si l'apetit du plaisir est jnferieur aux peines précedentes, on n'y va point, afin de ne point essuyer ces jncommodités presentes, et qui précedent le plaisir futur.
A propos de quoi il faut prendre garde que le present à d'ordinaire plus de force que le futur, ce qu'on voit particulierement dans ceux a qui la Justice et les Magistrats font soufrir les tourmens de la Question, pour leur faire auoüer la
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verité de leurs crimes. Car il ne leur coûte pas plus de dire Non, que de dire Oüi, l'vn et l'autre de ces mots ayant la même quantité de Lettres. Que cette difference qu'en disant Oüi, ils sont sûrs qu'ils seront rompus vifs, tourment qui leur causera des douleurs bien plus cuisantes que celles qu'ils soufrent actuellement. Cependant la plus part disent Oüi, parceque la douleur presente est plus forte que l'jdée de la douleur future, et que celle même de la mort jnfame et honteuse qu'ils sauent bien ne pouuoir éuiter s'ils auoüent. C'est la cause en partie de ce que les plaisirs presents de ce monde ont plus de force pour faire transgresser les Loix Divines, que les plaisirs jnfinis et plus grands qu'on nous promet dans la vie future n'en ont a ........ les faire observer. Parce que le bien ou le mal present, est d'ordinaire (quoique ce ne soit pas toûjours) plus fort que le futur, d'autant
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d'autant que ce qu'on sent actuellement, est plus sensible que la simple jdée ou jmage de ce qu'on soit sentir a l'avenir. Quoiqu'il [MARGE:] Grace de Dieu qui rend come present les préjugés du bien futur. soit vrai que cette jmage de l'avenir soit trés puissante en quelques personnes, a qui Dieu donne, comme dit St. Augustin, vne telle delectation des plaisirs éternels, qu'elle est superieure a tous les plaisirs de la terre. Car, comme je l'ai jnsinüé, on ne peut surmonter et quiter vn plaisir, que par l'assûrance de joüir d'vn plus grand ; ni soufrir volontairement vne douleur, que par le sentiment d'en éviter vne plus grande. Ainsi, si l'on ne sent vne jdée et vne foy viue des biens celestes ; les biens et les plaisirs ................ terrestres qui sont presens l'emporteront toûjours. A moins que Dieu ne nous jmprime cette jmage par vne foy viue, laquélle produise en nous vn amour et vn desir des plaisirs Celeste, qui soit superieur a celui que nous auons naturellement pour les biens de ce monde.
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Je ne feindrai donc point de dire qu'on ne peut pas surmonter vne passion que par vne autre plus forte, c'est à dire vne sensation plus foible par vne autre plus forte, car les Passions ne sont que des sensations plus viues que les simples sensations ordinaires. Ce qui se voit en ce que la veüe d'vne belle femme donne la passion de l'amour a quelqu'vns, a quelqu'autres non, et il n'y a point de folie, que ceux qui sont passionnés pour sa beauté ne soyent capables de faire, afin de paruenir a sa joüissance. Jl en est semblablement de la colere. La même parole qui n'aura point fait d'effet dans vne personne, jrritera si [INTERL:] cet fortement l'autre, qu'il n'y aura point d'extremité ou il ne s'expose pour venger l'jnjure qu'il pense auoir reçû par cette parole. Ce qui vient en partie
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du temperament plus ou moins sensible et spiritueux, et par consequent plus facile a être ému aux jnsultes et aux jnjures. Les Medecins disent que celui qui abonde en flegme soufrira plus patiemment, que l'autre en qui la bile prédomine sur les autres humeurs : car la bile est plus jgnée et le flegme plus aqueux, et par consequent l'vn est plus facile a être émû et a s'enflâmer que l'autre. De maniere que cette sorte de Raison, qui prouient du temperament, est commune tant aux hommes qu'aux animaux. Ce n'est en effet qu'vne sensation plus ou moins viue, qui lorsquélle est dominante on conuient qu'il n'y a plus de raisonnement juste ni de Raison. La Raison est elle autre chose, suiuant Ciceron, que la conclusion du Raisonnement, d'ou cette conclusion a pris le nom de Raison. Ce Raisonnement n'est-il pas formé par le souvenir
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des sensations précedentes. Par Exemple : Les sensations m'ont fait connoître que le feu cause de la douleur quand on y met la main, je conclus qu'il ne faut pas l'y mettre, si je veux éviter le mal qu'il cause. C'est là la Raison du bien-être de l'jndividu.
On apelle âgir contre la Raison, quand on âgit contre les connoissances de son propre bien. Par Exemple l'homme fort colere et cruel, qui croit auoir reçû [INTERL:] dans le sang vne offense qu'il faut venger .......................... de celui qui la fait ; cet homme, dis-je, sait et connoît bien que s'il donne la mort .............. à ce tel, il faudra qu'il fuye (s'il le peut) aux poursuites de la Justice qui doit le punir. Qu'en fuyant il perdra ses biens, abandonnera ses amis, ses parens, et les commodités dont il joüissoit dans sa maison et auec sa famille. Cependant si le sentiment de
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l'offense est plus fort, que celui que peuuent causer toutes les connoissances précedentes et le raisonnement qu'il fait sur elles, par lequel on concluoit que pour son bien il ne faut pas se vanger, mais suporter l'offense. Si la passion et le sentiment de la vengeance, dis-je, est plus fort et qu'il tuë son ennemi, il agît alors contre la raison de son plus grand bien. Ce qui arriue assés souuent. Qu.... sert a vn amoureux de sentir que le raisonnement conclut, qu'il faut quiter et s'éloigner de cette femme (ou la femme de cet homme) qui le perd de biens et de reputation, sans compter la santé. Toutes ces connoissances, lui font faire vn raisonnement, dont la conclusion tend à s'éloigner d'vn tel objet ; mais la Raison aura beau crier et le tourmenter en vain, il dira auec Sangaride :
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Pour vaincre cet amour je mets tout en vsage, J'apelle ma raison, j'anime mon courage ; Mais a quoi servent tous mes soins, Mon coeur en soufre d'avantage Et n'en aime pas moins
Tous les discours et tous les raisonnemens ne font effectiuement qu'augmenter la peine, sans guerir la blessure. A quoi seruent les connoissances de manquer a son deuoir, quand la sensation et la passion est la plus forte, elles ne font qu'aigrir le mal par la connoissance de la faute qu'on commet. Jl est vrai que la Raison est quelque fois victorieuse. Mais prenés garde qu'il y a quelqu'autre passion plus forte, ou d'ambition, ou de crainte de quelque grand jnconuenient. Car l'homme est assés miserable, dont la plus forte l'emporte sans doute sur les [INTERL:]XX autres XX plus foibles. J'ai connu vn amant qui
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quita vne fille tout d'vn coup, quoiqu'il en fût amoureux jusqu'a la folie. Mais en ayant examiné la cause, je trouuai que la passion de la jalousie bien fondée, et la crainte de se ruiner auec elle furent les plus fortes causes. Quoiqu'il fût prês d'expirer par l'absence qu'il se procuroit de l'objet aimé, cependant auec le tems il guérit de cet amour, par la force des deux autres passions, qui le firent raisonner de cette maniere, qu'elles produisirent a la place de l'amour, le mépris et l'auersion. On peut dire la même chose de celui qui veut se vanger. Si la crainte du mal et l'amour du bien dont il joüit chés lui, sont plus fortes que la colere, il agira en consequence de la Raison, laquélle conclût de soufrir, plûtôt que de s'exposer a perir, ou du moins a endurer beaucoup de peines. Si la passion de se conserver
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la vie est la plus forte, on se laissera couper vn bras ou vne jambe, et on soufrira les operations les plus douloureuses pour viure, ou pour recouurer la santé. Si l'ambition ou l'auarice sont les plus fortes, on soufrira d'vn Prince, d'vn Ministre, et même d'vn ami, toutes les jgnominies qu'on n'auroit pas souffert en d'autres occasions au peril même de sa vie. Mais la passion de paruenir à vn certain point, ou le désir d'ammasser des richesses feront soufrir à cet homme, ce qu'il n'auroit pas souffert si ces passions ne le dominoient.
D'ou il paroît que cette Raison dont l'homme se pare n'est qu'vne sensation trés forte, et qu'au surplus elle n'a aucun pouuoir pour le déterminer a âgir en consequence de son plus grand bien, que lorsque les autres passions se trouuent dominées par celle-cy, qu'on peut apeller Raison,
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si le hazard veut que ce soit vne passion qui s'accorde auec nôtre plus grand bien. Ce qui ne se rencontre, comme je l'ait dit, que par hazard, et non pas par Raison. Mais pour faire voir encore plus clairement ce que c'est que la Raison, vous n'avés qu'a considerer un homme jvre, les fumées d'vn peu de vin ont reduit a rien la raison de cet homme sauant qui raisonnoit si bien. Vn autre, ami de la crapule, et a qui elle cause des maladies douloureuses, se résout de ne point manger et de viure sobrement, par le raisonnement qu'il fait en connoissance de son plus grand bien. Cependans s'il se trouue a vne Table ou les mets excitent et meuuvent sa gourmandise, jl en arriuera ce qui poura, mais il boira et mangera de toutes ses forces.
Jl faut venir a vne preuue encore plus éuidente, comme est (à mon auis)
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celle d'vn homme comme les autres qui deuient fou ; ce n'est qu'vn petit dérangement de l'organe du cerueau, ou bien vne alteration des humeurs qui le feront deuenir furieux, ou melancolique, ou plus gai qu'il ne conuient à l'homme, ou qui croira être ce qu'il n'est pas, ou de posseder ce qui n'est point a lui. Comme ce foû [INTERL:]lequel d'Athenes, qui croyoit que tous les vaisseaux qui entroient dans le Port étoïent à lui. Jl y en a eû vn semblable à Paris, qui s'jmaginoit de même que les Fermes du Roy lui apartenoient, et il demeuroit sur la porte ou s'assemblent les Fermiers generaux, pour prendre garde à ceux qui pouroient frauder la f........ Ferme. Ce que les Fermiers mirent a profit, lui donnant commissions auec des apointemens conuenables, afin qu'il prit garde aux fraude qu'on pouroit faire a ses fermiers.
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Mais quitons les foûs, et parlons de ceux qui ne sont pas tout a fait dans ce nombre. A quoi sert le raisonnement et la Raison, qui dit à vn homme ambitieux, qu'il expose sa vie au danger manifeste d'vne balle de mousquet ou de canon, pour s'élever au rand des braues, et pour obtenir vne charge, et vn gouuernement. Si l'ambition est plus forte que la crainte de la mort, jl affrontera tous les dangers les plus perilleux, afin, comme dit Despreaux, De sa folle valeur embellir la Gazette. Pour m'apliquer ce que le même Poëte dit ; Que me sert la Raison, qui jncessamment me crie : N'écris plus, gueris-toy d'vne étrange folie. Certainement on ne peut guere trouuer
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de folie plus étrange, que celle de pretendre par ces écrits, guerir le genre humain de la vanité qui est radicale a sa nature. Je connois fort bien par le raisonnement, qu'au lieu de procurer ce remede necessaire à nôtre nature corrompuë, j'irrite au contraire tous les viuans contre moi, tant hommes, et ce qui est encore pis les femmes. Je crois donc que ce n'est pas seulement vne peine perduë, mais vne fatigue employée auec danger de m'attirer .......................... le public à dos, et par dessus tous les prétendus Deuots, lesquels diront tout au moins que je suis vn jmpie, de vouloir abaisser l'homme a la nature des bêtes, et lui ôter la Raison qui est le plus beau titre du genre humain, en voulant persuader que cette raison, dont on a fait tant de cas, n'est qu'vn sentiment animal. Je connois que c'est
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vne folie de m'éloigner du chemin battu par les Cartesiens, et de vouloir faire vne Philosophie oposée à la leur, ce qui leur donnera vn beau champ de dire contre moi, tout ce qu'on peut dire d'vn homme, qui, s'éloignant de leurs opinions, dit : Que l'ame n'est pas vne substance qui Pense, mais qui sent. Proposition qui égale l'homme aux animaux, que je fais sensibles contre leur opinion, au lieu que la premiere proposition fauorisoit la Religion, qui ôtoit aux bêtes toute sorte de connoissance, et les rendoit de simples machines sans connoissance, qu'on réseruoit pour l'home seul. A quoi me seruent, dis-je, tous les raisonnemens qui concluent cette raison, que je deurois aller par le grand chemin des Cartesiens que la plûpart des gens d'esprit suiuent aujourdhui,
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quelqu'vns a la verité suiuant les occasions seulement ; on dira de moi ce que Boileau dit de ce Predicateur : Qui méprise Cotin, n'estime point son Roy, Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foy, ni Loy. Mais qu'il me soit permis de prier ceux qui me connoissent de dire avec le même Poëte, pour ma deffense : Ce Censeur que l'on peint si noïr, et si terrible, Fût vn esprit fort simple, ami de l'équité, Cherchant dans ses écrits la seule verité.
La folle passion de vouloir dire la verité et de vouloir faire l'homme d'esprit, en découurant des choses dont on ne s'est pas encore trop auisé. Cette sotte passion, dis-je, qui n'est pas d'accord auec le raisonnement qui conclût de me taire, me fait parler plus qu'il ne me conuient pour mon bien. Car
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enfin que puis-je esperer de tous mes écrits, que d'être tourné en ridicule ; et de celui-cy au lieu d'en tirer le profit que la vanité éxige, je vais au contraire par ce moyen me faire des ennemis de tous les hommes, parmi lesquels les plus dangereux seront sans doute les Dames et les Deuots. Dont le fiel est si amer et si dangereux. Je conuiens donc malgré toutes ces connoissances qui donnent lieu de former vn Raisonnement et vne Raison sage et prudente : Que la Raison en question ne sert de rien pour vaincre vne passion dominante, ce que l'experience ne confirme que trop pour nôtre malheur. Ceux qui disent autrement, ou ils trompent, ou ils veulent se tromper. [INTERL:]XX et qui conuiennent du fait, D'autres, de meilleure foy XX disent que pour vaincre cette nature corrompuë par les passions revoltées, il faut vne
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grace surnaturelle pour les surmonter. Les Conciles mêmes ont declaré heretiques, ceux qui pretendent qu'auec ses propres forces on peut vaindre les passions, qui sont, comme je l'ai dit, des sensations trés fortes. Mais d'autant qu'il n'est question ici que de Philosophie naturelle et non pas de Theologie, je laisse aux Theologiens a disputer sur la Grace, me suffisant d'avoir montré que les plus sages conuiennent, que les passions fortes ne peuuent être dominées que par vne autre passion plus forte, telle que peut-être celle de la gloire et des plaisirs éternels. Passion digne d'vn vrai Chrêtien, et que Dieu donne (sans changer la Nature) a quiconque l'a merité, ou a qui il lui plait, comme il fit à St. Paul, et aparamment a d'autres. Je persiste donc dans ma folle démonstration, que l'homme a vne ame sensible ;
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qu'il n'est qu'vn composé de passions ; et que la Raison qu'on pretend être en lui ne sert guere à autre chose, qu'a lui faire connoître le mal qu'il fait, et a le tourmenter. Que ce tourment est encore plus grand, quand deux passions égales le combattent au même tems : Par Exemple : La volupté de quelque plaisir terrestre, soit de l'amour ou de la vengeance, et d'vne autre part la passion de joüir des plaisirs de la vie eternelle. Si au lieu d'âgir pour aquerir ceux-cy, il âgit pour joüir des plaisirs de la terre, qui le [INTERL:]vivement flattent plus ...................... dans ce moment que les plaisirs futurs qu'il peut esperer dans le Ciel. Quélles peines ne soufre t'il pas de s'être laissé aller au penchant qu'il a eû pour le Vice. Son coeur est déchiré par la connoissance de sa faute, jl voit déja l'Enfer ouuert avec ses flâmmes vengeresses, et des
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Demons prêts à l'entraine dans les Abîmes des peines éternelles. Ces connoissances de son crime le déchirent jmpitoyablement, et ce sont les vrayes furies qui l'agitent sans lui donner de relache.
Qu'on dise donc qu'il n'est pas vrai que les Peres des Conciles enseignent les verités les plus certaines, n'ont pas ordonné de croire, que l'homme dans son état naturel ne peut avec ses propres forces naturelles, et sans secours surnaturel dominer ses Passions ; comme aussi que la Raison, qui sonsiste dans la connoissance du mal ou la passion l'entraîne, ne lui sert de rien. Je ne dis pas autre chose, et je fais fais voir au surplus que dans l'état de Nature la raison, qui consiste dans la simple connoissance de son devoir et qui conclût qu'il faut abandonner le vice, ne peut pas nous faire surmonter les passions,
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qui ne sont que des sensations trés fortes, que par vne autre passion plus forte. Comme seroit celle d'vne gloire moderée, ou autre semblable, ou bien celle du Paradis, qui est la passion la plus digne d'vn Chrêtien, et en consequence de laquélle tant de personnes pieuses quitent le monde, dans l'jntention de trauailler vniquement à leur salut éternel.
Ainsi je crois auoir montré éuidemment a ceux qui ne resistent pas a la Verité connuë : Que la Raison de l'homme est peu de chose, ou rien, pour âgir consequemment a ce qui est nôtre plus grand bien, je ne parle pas seulement du bien surnaturel, mais du naturel. Car vn homme bien amoureux ne quite pas sa maitresse, ni vne femme son amant, par la connoissance de la perte de son bien et de son honneur :
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ni vn soldat ambitieux ne quite pas la [INTERL:]XX de s'exposer guerre, et ne laisse pas XX en connoissance de cause, aux dangers les plus éuidens de la mort, ou de se faire estropier. A moins que la passion de l'honneur, ou encore mieux celle des plaisirs celestes, ne l'emporte sur la passion amoureuse. Comme le soldat ne laissera pas de s'exposer aux perils, a moins que la passion de se conseruer, ou la crainte de la mort, ou autre semblable, et mieux que tout cela la connoissance que ce mêtier ne se concilie pas trop avec la pieté chrêtienne qui doit nous conduire au Ciel, ne produise ne lui vne sensation plus forte que l'ambition et le désir de s'élever.
Par ou il semble que j'ai raison de conclure, que l'homme âgit suiuant ce qu'il sent le plus fortement dans son jnterieur, qui est l'ame, et non pas
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toûjours suiuant ce qu'il pense, a moins que le sentiment plus fort ne produise vne pensée plus forte, qui forme vne Volonté superieure ou plus forte. Je le repete, on veut toûjours ce qui plaît d'auantage dans le moment, et jamais ce qui déplaît le plus dans ce même tems, comme je l'ai fait voir par l'Exemple de l'homme qui souffre les tourmens de la Justice, lequel pour dire Ouy, ou Non. Enfin la Raison dont l'homme se pare n'est rien. Car la Raison est toûjours vnique en elle-même ; mais pour lui jl est toûjours jnégal, jnconstant, et comme dit le sage Despreaux, L'homme sans arrêt dans sa course jnsensée, Voltige jncessamment de pensée en pensée ; Son coeur toûjours flotant entre mille embaras, Ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il ne veut pas.
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Jl condamne au matin les sentimens du soir. Jmportun à tout autre, a soi-même jncomode, Jl change à tout moment d'esprit comme de mode, Jl tourne au moindre vent ; il tombe au moindre choc ; Aujourd'hui dans vn Casque, et demain dans vn Froc.
Pourquoi cela ; parceque l'ame, qui est suiuant Aristote vne substance qui se meut et qui sent, l'ame, dis-je, est émûë par les differens objets, lesquels causent en elle les differentes sensations qui la font voltiger de pensée en pensée. C'est aussi le sentiment de Pitagore, lequel veut que l'ame, qui est selon lui vne substance mobile, se meuue et soit facilement émûë par les objet, et [INTERL:]XX produit la diuersité de ses mouuemens XX ces differentes
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sensations qui l'agitent et lui causent les diuerses pensées, ce qui arriue suiuant les differens mouuemens que les objets, ou leurs jmages, produisent en elle. Car, [INTERL:]XX suiuant ce que j'ai déja dit XX l'jmage d'vne offense, ou d'vn objet aimable, fait a peu prés vn effet semblable comme si cela étoit present. Voila donc ce que c'est que l'homme, si glorieux du vain titre de Raisonnable ; mais je ne veux pas parler d'auantage de sa Raison, aimant mieux renuoyer le Lecteur à Boileau, lequel auec des termes enjoüés en a fait vne Satire plus agreable et plus judicieuse que je ne pourois faire ; car le dégoût que j'ai de moi-même, en considerant que je suis homme, me trouble l'esprit de maniere, que la plûme me tombe des mains.
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De la Musique.
La Musique et le son des jnstrumens n'est pas autre chose qu'vn mouuement de l'air poussé par le gozier, ou agité de differentes façons par le tremoussement des cordes d'vn Jnstrument. A dire la verité ceux qui ont jnuenté les jnstrumens, et qui ont enseigné a conduire la voix en certaines manieres qui pussent mouuoir et temperer les passions ; ceux-là, dis-je, ont eû quelque chose de Diuin en eux, qui leur a fait sentir et connoître la force du chant et des tons. Jl est a croire qu'ils auoïent premierement experimenté en eux-mêmes, la force qu'ils se sont efforcés de faire sentir dans le coeur des autres. Car il est certain que la Musique bien conduite peux nous jmprimer tous les sentimens de joye, de tristesse, de viuacité, de fureur et autres, qu'il plaira a vn habile joüeur d'jnstrumens ou a vne
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belle voix de nous jnspirer. Le musicien Thimoteius étoit si fort maitre des passions d'Alexandre, que lorsqu'il vouloit il le mettoit en fureur. Pitagore disposoit le matin son esprit sur le Cistre, de la maniere qu'il jugeoit a propos d'être la plus grande partie du jour. La coûtume des Grecs étoit de faire ....conduire le soir son conuiue a sa maison par des joüeurs d'jnstrumens. Vn d'eux ayant rencontré quelques jurognes qui jnsultoient les passans, Damon musicien, ordonna a ceux qui étoïent auec lui de joüer suiuant la modulation Dorique, ce qui adoucit et attendrit de maniere ces Jnsolens, qu'on passa outre sans receuoir aucun jnsulte de ces gens, lesquels étoïent restes comme jmmobile a la tendre melodie de ces jnstrumens et de ce Chant.
On sait que les Anciens reduisoient la [MARGE:] Le Dorique, Le Phrigien, L'Eolien, Le Lidien etc. Musique a cinq tons, chacun desquels
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produisoit certain effet. L'vn excitoit vne douce pudeur, et éloignoit la Lubricité. Tel [INTERL:]XX son étoit le XX Dorique. Le Phrigien excitoit aux combats. L'Eolien apaisoit les troubles du coeur, et il donnoit vne quietude qui excitoit le sommeil. L'Jcstis reueilloit et animoit l'esprit des hommes grossiers, et le portoit a de grandes choses. Le Lidien donnoit de la force contre les disgraces et les contrarietés du sort, et soulageoit l'ame lorsqu'elle étoit accablée par le malheur. La raison philosophique.. de ces effets, n'est pas difficile a 1rendre, en considerant que la machine animale est pleine de vent ; car les esprits animaux ..e sont qu'vne espece de vent, suiuant la vraye signification du nom d'esprit. Le son ne consistant donc qu'a determiner l'air a tremousser d'vne certaine maniere, Jl en resulte, que cet air ainsi agité, agite aussi l'esprit jnterne de ceux qui écoutent, et les détermine a se mouuoir doucement
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[INTERL:]ou ou viuement, XX d'vne maniere lente et melancolique, ou auec jmpetuosité, ou auec tendresse suiuant que le Musicien pousse l'air, qui communique a l'esprit vn semblable mouuement. Car de même que l'on voit par [INTERL:]XX lorsque l'experience commune que XX la corde d'vn jnsrument qui est tenduë au ton d'vne autre corde, quand on touche vne de ces cordes l'autre resone et se meut semblablement, c'est ainsi que l'air externe agité, par ses adulations communique de certaine maniere ses mouuemens a l'air jnterne, qui nous fait mouuoir et qui fait nos mouuemens et nos passions. Ce qu'il fait plus ou moins vite, suiuant les dispositions particulieres du temperament du sujet, ou du tems ou il entend le son, d'autant que celui qui est disposé a la joye sera plus facilement excité par vn son gai, que celui qui est affligé. C'est pour cette raison que dans le tems des combats on excite l'esprit des soldats par le son des trompetes, des Tambours, ou des autres jnstrumens,
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afin d'animer leur courage, et les étourdir pour affronter plus courageusement les dangers de la mort, en la donnant aux ennemis. C'est pour cela que les amans vont le soir sous les fenêtres de leurs belles conter [INTERL:]XX leur douloureux martire, XX ........................, et auec des sons pathetiques exciter la pitié de celles qui leur sont cruelles, ou pour confirmer leur tendresse par de nouuelles protestations. Quoique les harangues des habiles Orateurs ne paroissent pas auoir rien de la Musique, cependant l'arrangement de leurs paroles dans les periodes, et le son de leur voix ne laissent pas d'auoir vne force musicale, qui s'jnsinuë dans le coeur de ceux qui écoutent, et les persuade plus facilement a faire ce que l'Orateur veut. Ce qu'il ne persuaderoit pas si aisement, si le son de la voix joint a des paroles arrengées auec art et sonores ne faisoient pas vn effet, qui, s'il n'étoit pas tout a fait musical, du moins en aprochât fort. C'est par cette cause que si des paroles accomodées a la
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musique sont prononcées par vne belle voix auec des sons conuenables, elles ont tant de force pour mouuoir les passions, particulierement quand vne femme les dit a vn homme. Ce n'est pas d'aujourdhui qu'on a vû des musiciennes assés laides, mais qui auoïent de trés belles voix, rendre vn grand nombre d'hommes du premier rang amoureux d'elles par le seul chant, et par l'expression viue de tons amoureux qui attendrissoient leurs coeurs, auec plus de force, que les belles personnes ne pouroient faire. Jl est certain que la plus grande partie des maladies de l'esprit se peuuent guerir, ou du moins soulager, par la musique conuenable et contraire a certaines passions. C'est le sentiment d'Hipocrate. En effet on peut facilement detourner quel- qu'vn de la tristesse qui l'accable, par des sons et par l'harmonie, pouruû que cela s'execute auec les conditions et auec l'art que Ciceron enseigne dans le traité de la consolation ; c'est a dire qu'il ne faut pas
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commencer auprés d'vn homme affligé par vn ton gai, mais au contraire, qui soit vn peu triste mêlé d'vne agreable douceur, [INTERL:]XX par des tons agreables et peu a peu chercher XX a passer jnsensiblement a vn ton joyeux. Les passions veulent être flatées, et si l'on commencoit par vn ton joyeux, cela facheroit la personne triste. Mais vne fois que le son a commencé a mouuoir ses esprits tristes, ils suiuent facilement le son qui les agite. Le Pere Nirimbery raconte de Henry IV. Roy de Dannemark, que voulant voir l'effet d'vn musicien qu'on disoit exciter les passion a vn degré extreme, jl le fit venir deuant lui et les grands de son Royaume. Le musicien commença par des sons graues a l'attendrir, et ensuite peu a peu il réjoüit la compagnie de maniere par des sons aigus et vifs, que tous auroient voulu danser. Enfin redoublant par ses secousses plus viues, plus frequentes, et plus violentes, jl transporta le Roy et ceux qui étoïent auec
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lui a vn tel point de fureur, que si le musicien n'auoit auparavant pouruû au danger il en seroit arriué vne espece de combat et la mort de plusieurs personnes ; mais ils furent arrêtés par les gardes, et parceque le musicien cessa ses sons. Sans parler de Saül qui étoit affligé ou par vne maladie, ou par vn malin esprit qui le tourmentoit, ce que David apaisoit par le son de sa harpe. Ce qu'on voit être vn effet de la simple musique et non d'aucun miracle, puisqu'vn autre musicien que David employa Saül employa au lieu de David faisoit le même effet, comme l'Ecriture le dit, precisement : Que l'on conseilla le Roy de chercher vn autre musicien, pour donner du remede et du soulagement au mal quand il le tourmentoit. Teophraste enseigne que les morsures dangereuses de la Vipere peuuent se guerir auec de certains sons, a quoi je ne voudrois pas me fier tout a fait. Jl est bien plus certain que la picure de la Tarentule se
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soulage, si elle ne se guerit pas entierement, par certains tons particuliers, au son desquels le malade danse tant que les forces lui manquent, et qu'il tombe a terre à demi- mort trempé dans sa propre sueur, auec laquélle vne partie du venin se dissipe. Le Pere Kirker raporte qu'à Tarente, ou ces dangereuses araignées sont frequentes, [INTERL:]tomba malade [INTERL:]XX étant vn Docteur ........................................, et XX visité, par vn medecin, celuy-ci trouua le malade dans vne espece de Letargie, qui le rendoit stupide a tout ce qu'il lui disoit. Apres lui auoir fait quelques remedes jnnutiles, et qui ne lui rendoient point le sentiment, le medecin habile s'auisa de lui faire joüer sur vn violon certain air qui plaît trés fort a ceux qui sont mordus par cette bête. Auquel son le Docteur comme s'il s'éueilloit d'vn profond sommeil commença à ouurir les yeux, et a sortir du Lit, se mettant a danser suiuant les mouuemens de ce son. Ce qui fit connoître
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que la maladie venoit de la picure de cette araignée qu'on apelle Tarentule, dont le poison est different, comme on le peut voir au long chés le Pere Kirker, qui en donne vne parfaite connoissance dans son traité de l'Art Magnetique.
Asclepiades medecin (au raport de Celsus) guerissoit la plûtpart des maladies [INTERL:]XX guerit auec la seule musique. Xenocrate XX auec le même remede quelques personnes furieuses. Hismenius de Thebes soulageoit auec la musique ses compatriotes malades. Les Anciens (suiuant Cajetan) faisoient enuironner le conuoy de ceux qu'on portoit a leur derniere demeure, par des flûtes, des haut-bois, et d'autres jnstrumens vifs. Etant persuadés que si la personne n'étoit pas tout a fait morte, elle se réueilleroit au son de ces jnstrumens, et ne se laisseroit pas enterrer encore viuante. Jl est certain que la Musique et le son des jnstrumens peut guerir vn grand nombre de maladies,
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particulierement celles qui viennent du dérangement des esprits animaux, en remettant par l'harmonie les mêmes esprits dans l'ordre et dans le mouuement qu'ils doiuent être, a quoi l'habileté du Medecin doit beaucoup contribüer par sa discretion et par son adresse, en ajoûtant a propos aux remedes corporels, ces autres spirituels. Mais la pratique de ces remedes est tout a fait abolie aujourd'hui, aussi bien que plusieurs autres choses excellentes, qui contribüent a la bonne disposition des hommes. Car la santé consistant dans vn certain mouuement des esprits, proportionnés aux humeurs auec lesquels ils sont mêlés. En mêlant le secours des remedes corporels auec les spirituels, on pouuoit faire en peu de tems ce que les medecins vulgaires ne font jamais, ou si par hazard il le font, ce n'est qu'en vn fort longtems, et auec beaucoup de peine et de douleur du côté du malade.
Mais en parlant des effets que la
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simphonie produit sur les hommes, je ne veux pas obmetre aussi de dire qu'elle âgit aussi sur les bêtes, afin que l'on connoisse qu'il est difficile de persuader que les Animaux n'ont point de sentiment. Le P. Niremberg assûre constamment que les Ours, les Chevaux, et les Chiens trouuent du plaisir a la musique . Vn fameux joüeur de Theorbe apellé le Moine assûroit vn de mes amis, que toutes les fois qu'il prenoit son Theorbe a dessein d'en joüer pour sa propre étude, vne souris sortoit d'vn trou et se mettoit a l'écouter auec attention. Les muletiers mettent nombre de sonnettes au tour du col de leurs mulets, afin que ces bêtes sentent moins l'jncommodités du chemin et .............................. celle de leur charge, étant diverties en partie par le son de ces clochettes qui leur plaisent. De nos jours le grand Duc de Florence donnant vn Opera, jl introduisit vne danse de cheuaux, lesquels dansoient regulierement
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[INTERL:]XX au son des instrumens, XX la danse qu'on leur auoit enseigné comme on fait aux hommes.
Ce ne sont pas seulement les bêtes ; [INTERL:] certaines mais aussi quelques plantes qui donnent quelque marque de sentiment et de plaisir pour la musique. Aristote apuïe clairement l'opinion de ceux qui tiennent que les Éponges sentent le son de la musique, en se redressant et s'éleuant parmi les autres plantes marines. Car quoique les plantes n'ayent pas l'organe des sens comme les animaux, jl n'est pas jmpossible qu'elles ne sentent d'vne autre maniere que ceux-là. Le Pere Acosta écrit du Brasil l'an 1650. qu'il y auoit dans le païs vne herbe singuliere, de laquélle si quelqu'vn aprochoit, elle s'entortilloit et se renfermoit en elle-même le mieux qu'elle pouuoit, comme si elle craignoit quelque danger ou jnsulte par l'aproche de l'homme ou de l'animal.
Je sais bien que ceux qui nient le
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sentiment des animaux et encore plus celui des plantes diront, que quand même tout cela seroit, on ne voit en cela même que des mouuemens. Qu'on ne nïe point les mouuemens differens des animaux, non plus que ceux des montres et des horloges ; mais qu'il s'âgit de sauoir si les bêtes sentent et distinguent comme nous. Je conuiens que cette dispute ne se peut terminer a moins que quelqu'animal ne parle, et même il ne faut pas que ce soit vn Perroquet, lequel conuainque ces Messieurs par ses paroles, de ce que ses actions nous prouuent assés, et quand on n'est point préuenu par vne opinion aussi ridicule et si contraire au bon sens, qui n'a pas besoin d'vn pareil prodige pour se déterminer a croire que les betes sentent (du plus ou moins) comme nous.
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De la Simpatie et Antipatie.
Je suis porté a croire ce que dit Aristote des sensations, qu'il n'y en a aucune qui ne vienne de l'attouchement de quelque matiere. Ainsi l'oeil étant touché de la Lumière produit les diuerses couleurs, selon le plus ou le moins vif attouchement. L'Oreille est ébranlée par l'agitation de l'air, et suiuant les diuers ébranlemens prouiennent les sons differens. De même l'odorat est formé par les corpuscules jnuisibles qui sortent du corps odoriferant. Le goût par les liqueurs et les particules salines des viandes. Quoique toutes les sensations viennent de l'attouchement, cependant sous le nom de Tacte nous entendons quand quelque corps, de quelque nature qu'il soit, touche la peau de quelq'vn de nos membres, de maniere que l'attouchement soit assés fort, pour produire vn mouuement dans les esprits qui sont dans les nerfs que la peau couure.
Or cet attouchement étant plus ou moins fort produit vn de ces effets, ou de quelque plaisir, ou de quelque peine. De façon que le plaisir se produit, suiuant Aristippe, par vn
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mouuement qu'il apelle Lenis, c'est a dire leger et chatoüillant. Mais le mouuement violent, Motus asper, produit la peine et la douleur. Aussi la lumiere du soleil, si agreable à l'oeil et qui lui fait voir les objets, cette lumiere, dis-je, l'jncommode si elle touche l'oeil auec violence, et que l'on regarde fixement cet astre pendant vn peu de tems. En effet on est ébloüi et on perd la veüe pendant vn peu de tems, et on la perd tout a fait si l'on est trop de tems, car alors il brûle et dérange la retine qui est au fond de l'oeil, aussi bien que l'humeur vitrée et la [INTERL:] XX et repasse cristaline. De même si vne main passe XX doucement sur vne joüe, elle y cause vn sentiment agreable, et on apelle cela vne caresse. Mais si la main frape auec violence, elle cause sur la joüe, ou autre partie du corps, vn sentiment douloureux, plus ou moins grand, suiuant la force et la vehemence du coup. Ce sont les effets generaux de toutes les sensations que de causer de la peine ou du plaisir, outre la sensation même conuenable a chaque organe.
Or la simpatie n'étant qu'vn sentiment
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de plaisir que l'on reçoit de l'objet ; et l'antipatie vne auersion que l'on a pour l'objet, je suis porté a croire qu'il y a quelque chose de semblable dans ce qu'on apelle simpatie et antipatie. La difficulté consiste, en ce que l'on ne voit et qu'on n'aperçoit rien qui touche aucun de nos organes, quand nous auons de l'amour ou de l'auersion pour quel- que chose. Mais nous ne voyons rien qui touche nos narines, lorsque nous sentons l'odeur agréable d'vne fleur, ou la désagreable du soufre, ou de quelque matiere fecale. Cependt. il est certain, qu'il y a des corpuscules qui s'exhalent de ces corps ; lesquels lorsqu'il n'exhalent plus rien, le sentiment agreable ou désagreable cesse, et la fleur ne sent plus rien quand elle est seche, non plus que les autres corps quand ils n'exhalent plus aucune vapeur. Comme sans la lumiere on ne voit plus aucune couleur.
Jl y a encore vne autre chose qui affecte nos sens que l'on ne connoît pas, manque de reflexion. C'est que la beauté, qui consiste dans vne certaine simetrie des membres, fait
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plaisir aux yeux ; de même que les beaux habits, les beaux meubles etc. qui flatent aussi la veüe. Le son de la voix, et les discours agreables, polis, et flateurs font plaisirs a l'oreille. Si on ne sent pas toûjours l'odeur que le corps transpire, on sent souuent la puanteur ou de l'haleine, ou des pieds, ou du gousset, ou de quelqu'autre partie du corps qui donne de l'auersion, et par la mauuaise odeur sensible, on peut conjecturer que du corps que nous voyons s'exhalent des esprits, qui nous touchent et nous meuuent agreablement ou désagreablement. Les vapeurs des femmes sur les hommes, et des hommes sur les femmes sont encore plus fortes que celles des autres animaux. Je crois .............. vrai ce que quelqu'vn a dit que s'il y auoit des microscopes ou des Lunettes assés fortes, nous verions hommes et animaux enuironnés d'vn subtil nüage qui se répand aux enuirons. Mais comme nous ne pouuons pas nous manger l'vn l'autre, s'il arriue que les deux bouches
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puissent se baiser, (s'entend entre deux sexes differens,) on sent vne espece de plaisir different de celui des viandes, lequel est encore plus grand quand tous deux s'embrassent, et que l'vn s'enueloppe reciproquement dans le nüage de l'autre, particulierement quand les autres sens dont nous auons parlé ont disposé nos esprits a la simpatie.
Je suis donc porté a croire que la simpatie vient du Tacte agreable de nos sens, par quelqu'vne des manieres que je viens de dire. Que si plusieurs de ces choses se trouuent concourir au même tems, alors la simpatie est d'autant plus grande, qu'vn plus grand nombre de causes agreables concourent à nous toucher et a émouuoir nos esprits animaux, lesquels sont les principes et la baze de la simpatie ou de l'antipatie, et des sensations de l'homme et de l'animal. A quoi il faut encore joindre les actions qui font plaisir et qui peuuent rejoüir, comme sont les bienfaits, les promenad bons repas, les promenades,
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les Concerts, et tous les temoignages d'estime, d'amitie, ou d'amour.
Mais la plus grande simpatie est celle que nous auons pour nous-mêmes, et ce que nous apellons amour propre, d'autant qu'il est certain que nous n'aimons rien autre chose que ce qui nous fait plaisir, et que nous haïssons parfaitement ce qui nous fait quelque peine.
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Que plusieurs hommes agissent par Jnstinct en bien des choses.
Jl me seroit plus facile de montrer que les hommes, qui se laissent aller aux plaisirs ou peines que les sens leur font sentir, n'agissent que par la même jnstitution de nature. Par Exemple celui qui a les sensations flatées par la bonne chere, et plus encore par l'agrement qu'il trouue à boire, jl boit tant qu'il s'enniure pire qu'vne bête. Comme aussi ceux qui sont fort flatés des plaisirs de l'amour, ils ne pensent qu'a satisfaire cette passion brutale par laquélle ils tombent souuent dans des miseres encore plus grandes que celle que le vin cause. De même celui qui est né extrement auide des richesses tombe dans l'auarice, laquélle lui fait retenir l'argent qu'il possede auec plus d'auidité que son propre sang. Semblablement celui qui est fort sensible aux jnsultes, s'il en reçoit il court à la vengeance, quelque
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malheur qui puisse lui en arriuer. Mais sans citer ces exemples de morale qui ne sont que trop frequens, puisqu'il est commun que les hommes se laissent dominer par leurs sensations sans écouter la raison. Je dis que Raphaël ou le Titien ne peignoient si bien, que par Jnstinct. Je veux dire que la Nature leur avoit donné vne construction jnterne d'organes, et vne telle jmagination qu'ils faisoient ce qu'ils faisoient, comme l'araignée a en soi la proprieté d'auoir en elle vne substance propre a faire sa toile.
Jl en est de même de tous ceux qui joüent excellement de quelqu'jnstrument, ou qui excellent en quelqu'art ou mêtier. Car les Ecoliers auxquels ils montrent auec toute l'affection possible, a moins qu'ils n'ayent les mêmes dispositions jnternes des organes, ils ne peuuent pas paruenir a la même perfection. Quelque soin qu'ils se donnent pour cela, il faut que la Nature ait jnstitué leurs organes et leurs sens de maniere qu'ils puissent atteindre a la même éxcellence. J'en dis autant des operations de l'esprit ; d'autant
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que celui qui s'attache, par Exemple, à la Geometrie ou à la Philosophie, fera des progrés dans ces sciences, qu'vn autre ne fera pas. Car tout ce que nous auons dans Euclide a été trouué par differens Geometres, que celui-cy (Euclide) a compilé et arrangé dans l'ordre merueilleux, qu'vn autre n'auroit pû faire si bien que lui, faute de cet Jnstinct dont nous parlons. S'il est permis de parler de soi-même, ce goût que j'ai toûjours eû pour la Philosophie ; ce goût, dis-je, n'est proprement qu'vn Jnstinct qui m'a porté a arranger sur le papier, mal ou bien, les choses qui me sont venües dans l'jmagination. Je crois que sans ce goût pour les arts qu'on cultiue, l'on reussit mal. Le plus ou le moins de goût que l'on a pour faire quelque chose, rend l'homme plus ou moins habile : quoiqu'il soit vrai qu'il faut que ce goût soit formé auec vn tel arrangement d'organes, qu'ils fassent ce qu'on apelle bon goût, different du
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simple goût. Etant certain que quelqu'effort que l'on fasse pour paruenir a vne certaine perfection en quelqu'art, sans l'Jnstinct tel que nous le disons, on ne fait rien qui vaille, en quelque genre de chose que ce puisse être. C'est de ces dispositions naturelles que naît la facilité que l'vn a de faire certaines choses, qu'vn autre ne peut faire, même auec beaucoup de peine et d'aplication. Ce qui se doit entendre (a mon auis) non seulement dans les arts et dans les siences, mais même dans la morale ; car je connois des personnes qui auroient autant de peine a faire vne mauuaise action, que d'autres a en faire vne bonne. J'ai sû qu'il y a des gens qui ont le même plaisir a tuer vn homme, que d'autres en ont a le faire. Temoin l'Histoire d'vn certain officier qui tua son hôte qui lui auoit fait plaisir, lequel étant jnterrogé par vn de ses amis pourquoi il l'auoit fait, il lui repondit : Que c'étoit parcequ'il n'y auoit rien de plus agréable pour lui, que de
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voir faire à vn homme mourant les grimaces qu'il faisoit en rendant l'ame. Ce qui me feroit füir bien loin, aussi bien que grand nombre d'autres, de qui les organes sont disposés differemment de ceux de ce monstre. Jl étoit semblable à Caligula, [MARGE:] Tacite et Suetone dans la Vie de ce Prince. lequel ordonnoit au Boureau de tuer de tuer lentement ceux qu'il condamnoit à la mort, afin de leur faire sentir qu'ils mouroient ; assitant lui-même avec plaisir a ce cruel spectacle. Ses sentimens cruels alloient jusqu'a vn tel point qu'il desiroit que le peuple Romain n'eût qu'vne seule tête pour pouuoir l'exterminer tout d'vn seul coup. Dans ces monstres de la societe humaine les sens sont en vne si mauuaise disposition, qu'ils n'ont rien qui aproche de l'humanité. Ce qui a fait dire il y a longtems, Gaudeant bene nati ; c'est à dire qu'il faut remercier Dieu, qui nous a fait naître auec de bonnes jnclinations, et conformes a la societé, parcequ'alors la Raison a moins d'efforts a faire pour surmonter
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le malheureux penchant, que la mauuaise jnstitution de nature se forme en nous. Quoiqu'il soit necessaire à la societé qu'il y ait vn Boureau : n'est-il pas honteux a la nature humaine, qu'il y ait vn homme qui fasse profession de tuer de sang-froid les hommes qui ne lui ont rien fait. Je ne veux point parler ici des Soldats, lesquels pour cinq ou six sols par jour, tüent, et s'exposent a la mort qu'ils reçoiuent souuent, pour qui ne leur en sait aucun gré.
Je finis cet article de l'Jnstinct qui pouroit nous mêner plus loin qu'il ne faut. Le peu que j'en ai dit peut mettre toute personne judicieuse en chemin, pour faire voir que la plûpart des hommes (si ce n'est pas tous) agissent plûtôt par Jnstinct en certaines choses, (et par vn certains goût qui leur procure du plaisir a les faire,) que par raison. Ce qui a fait dire au Poëte : Trahit sua quemque voluptas.
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Les Argumens du Pirronisme, Pour Vne Demoiselle qui vouloit aprendre Les Principes philosophiques de cette Secte.
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Argumens dont les Pirroniens se seruent pour prouuer que les Sens nous trompent ; et qu'ils ne nous font pas connoître ce que les choses sont dans leur Nature, laquélle nous est absolument cachée.
Jl faut expliquer d'abord qu'ils n'ont pas nié l'existence de l'homme ; mais seulement mis en doute, si tout ce qui nous paroît est tel qu'il nous semble.
Comme vn des principaux fondemens de la Doctrine de Xenophane et de ses consors roûle particulierement sur ce point : Que les Sens nous trompent, ne nous montrant que certaines aparences, et non pas ce que les choses sont en elles- mêmes et dans la verité de leur essence ; nous commencerons par cet endroit, qui
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est aussi ce que les Pirroniens soûtiennent le mieux, a peu prés de la maniere suiuante.
S'il y a quelque marque, disent-ils, pour connoître la Verité, ce doit-être sans doute l'Euidence ; c'est-à-dire ce que nous connoissons par les Organes des Sens : Or l'Euidence ne peut être la marque de la Verité, puisque nous allons montrer, que dans tout ce que les sens nous font connoître, jl n'y a rien qui soit vrai en soy : ou pour mieux dire qui soit tel qu'il nous paroît.
Democrite a été vn des premiers qui a ôté aux corps les qualités essentielles qu'ils nous paroissent auoir, nous montrant qu'il n'y a rien qui soit chaud ni froid en soi, ni sec ni humide, ni [INTERL:] XX ni lumineux ni coloré, XX resonnant ni dissonnant, ni odoriferant ni puant, ni acre ni doux ni amer, ni en vn mot qui soit
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agréable ou désagréable en soi, ou qui ait aucune des qualités qu'il paroît auoir. Mais que toutes ces sensations prouenoient de la diuersité des jmpressions que les atômes faisoient sur les differens organes, nous represen tant diuers Phantômes ou Jmages à l'esprit, par la Vertu [INTERL:] étoit de l'Être Diuin qui ...... en eux ; c'est de la representation de ces jmages ou Phantômes, que vient le mot de Fantaisie, dont les Pirroniens se seruent pour exprimer nos sensations. Certainement Xenophanes et ses Sectateurs qui nioïent le mouuement, et qui vouloient que nous fussions dans le monde comme des statuës jmmobiles : ne pouuoient soûtenir l'aparence de tout ce qu'ils disoient qu'il nous sembloit faire, que par la diuersité de ces Phantômes ou jmages qui se representoient en nôtre esprit, par la
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Vertu de l'jntelligence qui est dans l'animal et dans les autres Êtres qui l'enuironnoient ; lesquélles jmages pouuoient âgir de loin sur lui comme de prés.
Quoiqu'il en soit les Pirroniens, sans aprouuer ou desaprouuer la cause de nos sensations, montrent simplement contre ceux qui pretendent que tout ce que les 9Sens nous representent est veritable ; jls montrent, dis-je, qu'ils nous trompent et qu'il n'y a rien de vrai, mais que ce n'est seulement que des aparences, des Phantomes, et des jmages que les organes nous representent a leur mode.
Jls ont des argumens generaux et particuliers pour prouuer ce qu'ils auancent.
L'argument general est : Que suiuant le principe vniuersel de tous les Dogmatistes jl n'y a qu'vne seule et vnique substance,
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qui est le premier principe de toutes choses ; Que cette Substance n'étant ni chaude ni froide en soi, ni lumineuse ni tenebreuse, ni douce ni amere, et en vn mot n'ayant aucune qualité ou proprieté particuliere, mais étant homogene, et d'vne seule Nature, jl s'ensuiuoit que toutes les differentes Sensations quélles produisoit dans nos sens, étoïent des Jllusions et de simples aparences.
L'autre preuue generale consistoit a considerer, que si vne chose étoit chaude ou froide, douce ou amere, agréable ou désagréable, et en vn mot si elle auoit quelque qualité ou proprieté, qui fût veritablement en elle, et dans sa nature particuliere. Cette qualité ou proprieté deuoit paroître, et être la même pour tout le monde, en tous tems, en tous lieux, et en toutes occasions ; mais cela n'étant point, c'est vne marque certaine
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que la chose n'est pas en elle-même ce qui paroît à quelqu'vns, puisqu'elle ne semble pas telle a quelqu'autres : Par consequent ce n'est qu'vne aparence des Sens.
De ces preuues generales ils descendent aux particulieres, parcourant tous les organes des sens, et montrant en combien de maniere ils nous trompent ; Je raporterai seulement les principales, d'autant que l'on peut voir tous les sentimens de cette Secte dans Sextus Empiricus, qui [MARGE:] Jmprimé à Amsterdam en 1726 vient d'être nouuellement traduit (et fort bien) en nôtre langue. On peut consulter aussi Diogene Laërce, lequel semble auoir [MARGE:] Dans la Vie de Pirron fait l'abregé des Liures de Sextus Empiricus.
On peut commencer cette preuue de la tromperie des sens par la Veüe, de la maniere suiuante.
Si la couleur étoit quelque chose de veritable, elle deuroit paroître la même
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a tous les yeux, en tout tems et en tout lieu, et en toutes sortes de distances ; or cela n'étant point, il faut dire que la couleur n'est rien en elle-même.
Premierement les couleurs n'affectent point l'oeil, et ne paroissent point a la veüe que moyennant la lumiere : or tout ce qui ne subsiste que par le moyen d'vn autre, n'est rien en soi : Les couleurs ne subsistent que par la Lumiere, donc elles ne sont rien par elles-mêmes. De plus suiuant les diuers degrés de la lumiere les couleurs sont differentes, ainsi le Bleu paroît Verd la nuit a la lumiere d'vne bougie, et les autres couleurs paroissent differentes de ce qu'elles sont au grand jours. Le col de la Colombe, represente diuerses couleurs, suiuant le plus ou le moins de lumiere qu'il reçoit ; les nüages prennent toutes sortes de couleurs, suiuant qu'ils sont plus rares ou plus
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denses, et suiuant que le soleil les éclaire : On voit l'Jris qui se forme si bien colorée dans les nüées ; toutes lesquélles couleurs changent et se dissipent peu a peu, suiuant les differentes dispositions des nüées. Les fruits prennent diuerses couleurs suiuant leur maturité, et les feüilles sont ou vertes, ou jaunes, ou feüille morte, suiuant les differens tems, et les dispositions de leur superficie. En vn mot on sait que rien n'est si changeant que la couleur de tous les corps, de maniere qu'on ne peut pas dire que la couleur qu'on voit en eux soit quel- que chose de réel. Jl faut considerer encore que si l'on regarde au trauers d'vn verre triangulaire, quelque corps que ce soit, l'on voit sur eux la même couleur de l'Jris celeste : ce qui doit faire comprendre que les differentes
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constructions de l'oeil peuuent faire voir et les objets et leurs couleurs differemment. Ainsi ceux qui ont la jaunisse, voyent tout jaune, comme ceux qui regardent les objets a trauers d'vn verre jaune ou rouge, lesquels voyent tout d'vne de ces deux couleurs. De plus si la couleur deuoit être toûjours la même en quelque chose, elle deuroit l'être dans les Metaux : mais on sait qu'étant calcinés au feu ils prennent toutes sortes de couleurs, sans rien perdre de leur nature metallique. Ainsi le Plomb qui est noirâtre ; deuient blanc, si on le reduit a petit feu en poudre trés fine, et forme ce qu'on nomme Ceruse : Que si l'on donne ...... vn plus grand feu a la même poudre, elle deuient Jaune, et si l'on augmente le feu, elle prend vne couleur fort rouge ; enfin auec vn plus grand feu on la
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fait reuenir Plomb comme elle étoit auparauant. Jl en est de même des autres metaux. Le Cuiure deuient Verd à l'humidité, le fer Roüille rouge : L'or même calciné, et reduit en Email, de Jaune qu'il est, prend la couleur de Pourpre, dont les Orfeures se seruent pour donner la couleur a leurs ouurages.
Si la lumiere est celle qui fait voir les objets, elle empêche au même tems la Vision. Car si l'on regarde trop longtems le Soleil ou la flâme, on est quelque tems sans rien voir, et même on peut perdre tout a fait la veüe. [INTERL:] XX absolument Ainsi on ne peut pas dire XX qu'elle soit l'jnstrument de la Vision : d'autant plus que la matiere de la Lumiere en elle- même n'est point lumineuse, ni chaude non plus, puisque la matiere premiere n'a aucune qualité, et elle ne produit
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cet effet que dans l'oeil seul, et non pas dans le front, ou dans l'oreille, ni en aucun autre organe des sens. La Lumiere donc n'est pas lumineuse en soi : mais c'est la disposition de l'organe qui nous la represente telle ; aussi bien que les differentes couleurs.
Jl y a même des animaux viuans qui sont luisans la nuit, comme quelques vers, qu'on apelle Luisans en France, et certaines mouches en Jtalie ; lesquels étant morts ne luisent plus. Au contraire plusieurs poissons, comme le Harang, le Merlan, les Huîtres, et plusieurs autres, sont fort lumineux dans les tenebres lorsqu'ils sont prêts de pourir. Le bois fait la même chose. Le Diamant même froté vn peu rudement est lumineux dans les tenebres.
Que dira-t'on de tant d'autres manieres dont le sens de la veüe nous trompe.
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Je me vois dans vn miroir, et certainement je n'i suis pas. Suiuant même que les miroirs sont concaues, conuexes, ou oblongs, jls font voir les jmages ou grandes ou petites, ou longues ou courtes. De maniere que les animaux qui ont la prunelles differemment construite, et dissemblable a la nôtre, voyent les objets tout differemment que nous ne les voyons. Dans la superficie plate d'vne toille ou d'vn mur la Peinture me fait voir des éloignemens, et des éleuations qui paroissent sortir au dehors : des portraits qui me trompent jusqu'au point de croire voir ces personnes viuantes, quoiqu'il soit certain que toutes ces choses ne sont pas réellement ainsi.
Cette tromperie des sens ne paroît pas moins dans l'organe de l'oüye. qui est-ce qui poura dire que le son ou le
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bruit soit quelque chose en lui-même ? Qui dira que dans le tremoussement des cordes d'vn jnstrument, ou dans le mouuement de l'air, jl y ait ce que l'oreille sent, et cette armonie ou ce son, qui tantôt nous attendrit, tantôt nous attriste, ou nous égaye, et qui excite diuerses passions dans nôtre coeur. Certainement ce que je sent n'est ni dans l'jnstrument ni dans l'air, car ni l'vn ni l'autre ne peuuent me donner ce qu'ils n'ont pas.
C'est donc l'organe de l'oüye qui me fait cette jllusion, et lequel me represente et me fait sentir ce qui n'est ni dans l'air ni dans les jnstrumens. Ajoûtés a cela que le même son fait du plaisir a quelqu'vns et de la peine a d'autres. Jl est a croire aussi, comme on l'a dit des yeux, que ceux qui ont l'oreille diffemment construite, ont vn sentiment
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different du son, et qu'ils entendent tout autrement les sons que nous ne les entendons ; c'est ce qui fait qu'vn son plaît a l'vn et déplait a l'autre.
Jl en est de même de l'odorat. Qui dira que ce qui exhale de quelque corps ait en soi cette odeur que je sens, et qu'il y ait dans cette matiere vniuerselle ces odeurs differentes que nous sentons. Le corps même duquel cette odeur sort, en rend vne bien differente dans vn autre état. Car, par Exemple, le Vin a vne odeur fort differente, lors- [MARGE:] (a) Le Vin sortant de la cuue ou du pressoir ; c'est à dire le Vin doux. qu'il est apellé moust,(a) ou vin, ou vinaigre. Les choses que nous mangeons, ont vne fraiches, ou qu'elles commencent à pourir. odeur bien differente lorsqu'elles sont Mais ce qui jmporte c'est que ni tous les hommes ni tous les animaux ne trou[INTERL:] pareil uent pas le ............ agrément dans la même odeur. Celle-cy déplaît à l'vn,
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et plaît à l'autre. Celui-cy aime l'ambre, ou certaines fleurs. L'autre hait ces odeurs, et leur prefere celle de la Poix ou du soufre. Les cochons, et les chiens mêmes, trouuent vn fumet agreable dans certaines ordures. Le nés de plusieurs autres au contraire abhorre cette odeur : ce qui marque que l'odeur n'est rien en elle-même, sinon vn phantôme de l'jmagination.
Jl faut dire la même chose du Goût, n'étant pas probable que ce que nous sentons, et par le Goût et par l'Odorat, soit dans les particules mêmes du composé ; car si cela étoit, elles ne changeroient jamais, et ne soufriroient point d'alteration, mais elle paroîtroient telles en tout tems, et en tous lieux.
Elles paroîtroient aussi les mêmes à
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toutes sortes de personnes sensibles, ce qui n'est assûrement pas. Sans allonger mon discours, on sait combien il est difficile de s'accorder la dessus, de sorte qu'il a été dit, qu'il ne faut pas en disputer. De gustibus non est disputandum. Jl faut donc dire que toutes les sensations vienent, des dispositions differentes de l'organe qui nous fait sentir, ce qui n'est réellement dans la matiere qui le touche, et qui par consequent nous fait croire ce qui n'est pas en effet.
On tient le même argument pour les Qualités Elementaires. Si la chaleur étoit quelque chose en elle-même, elle feroit vn effet [INTERL:] XX et égal semblable XX sur tous les corps sensibles ; c'est a dire que tous la deuroient sentir de même, au même tems et a la [MARGE:] Ce qui n'est pas même distance.
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