Anonyme
L'Histoire 
de l'Archiduc Albert 





L'HISTOIRE DE L'ARCHIDUC ALBERT GOUVERNEUR GENERAL

ET PUIS PRINCE SOUVERAIN DE LA BELGIQUE


A COLOGNE

Chez les héritiers de Corneille Edmond

M.DC.XCIII








A SON ALTESSE SERENISSIME

JOSEPH PRINCE ELECTORAL DE BAVIERE

PRINCE SERENISSIME ET ELECTORAL



EPITRE DEDICATOIRE




Puisque nos Brabansons de l'an 1144 mirent le Baston-de-General dans les petites mains de leur Duc Godefroi III, qui n'avoit pas encore un an; et puisque la Ville de Ratisbonne a dejà presenté à votre Altesse Serenissime un placet pareil à celui que les Enfans de Jacob presenterent à Joseph Vice-Roi d'Egipte, au tems d'une grande cherté de vivres, l'on ne doit pas trouver etrange que je pose respectueusement sur vos maillots l'image d'un Prince de votre Sang, qui a occupé en la Belgique la place que Monseigneur votre Pere remplit si dignement.

Je ne m'amuse point aux Horoscopes, mais je dis aprez Cassiodore qui s'entendoit parfaitement en Pronostications, qu'etant le fruit des Parens vertueux, nous avons lieu d'augurer que vous serez un jour l'extrait de leurs vertus héroïques. Ex Parentum virtutibus Prolis indicatur successus.

Je dis aprez Aristote 1e Secretaire de la Nature, que les causes tresnobles n'aiant d'ordinaire que des effets tresexcellens, nous devons esperer de voir un jour reluire en vous toute la gloire de vos Ancestres. Verisimile est meliores esse eos, qui sunt ex melioribus.

Je dis aprez Tucidide le Prince des Historiens, que le Fils d'un grand Capitaine & d'un grand Duc n'aiant pas coutume de degenerer, nous verrons un jour sur vos Trophées l'Image des victoires de Monseigneur votre Pere, qui à l'age de 3o ans, passe pour un des premiers Capitaines de la terre.

Insignis Ducis filius non facile degenerat.

Je dis enfin aprez la Verité meme, qu'un fils étant le portrait de son Pere, nous avons dejà lieu de vous admirer comme la copie d'un original tresparfait.

In filius suis agnoscitur vir.

S'il est vrai ce que S.Chrysologue prescha autrefois le jour S.Estienne, que les noms sont souvent les augures des merites: Nomina saepe merita indicant; j'ai grand sujet de mettre en vos petites mains l'image d'un Heros, à qui je puis donner l'eloge que S.Cirille donna à S.Jean Batiste, qui est celui d'Archiduc de la Nouvelle Alliance: Archidux Novi Testamenti. Le nom de Joseph que vous avez reçu de votre Oncle Maternel l'Auguste Roi des Romains, pronostique votre Sagesse: puisque l'anagramme de Joseph rend parfaitement Sophie. Celui de Ferdinand qui vous vient de votre Aieul Maternel, celui de Leopold qui vous est donné en vue de votre Grand Pere Maternel l'Empereur regnant, ne nous predisent rien que d'auguste. S.Antoine le Solitaire, S.Caietan, & S.François sont les plus grands exemples que la Providence du Nouricier de l'Univers ait choisis; vous portez leurs noms parceque vous aurez leur caractere, Nomina, merita indicant. S.Simon surnommé le zelé, nous fait l'embleme de votre ardeur pour la sainte Foi; S.Thadée qui guerit le roi Abagar en lui aportant le portrait du Sauveur du monde, place cette image miraculeuse sur votre cOEur. S.Jean le Favori du Fils de Dieu, fait que je vous felicite par avance cette faveur divine. S.Servais qui a vecu plus d'un siecle, nous fait esperer que vous vivrez lontems; S.Ignace peint dejà le nom de Jesus sur vos Etendards. S.Joachim vous augure une glorieuse posterité. S.Gabriel enfin qui est l'Ambassadeur des bonnes nouvelles, vous annonce un regne tres-heureux.

Votre Serenissime Mere pouvoit-elle jamais choisir un jour plus fortuné pour votre naissance, que le 21 Octobre ? S.Hilarion apporte la joie, & les onze mille Vierges vous chantent dejà victoire. S.Ursule s'est fait voir avec sa Troupe autour de Cologne & de Nanci pour en defendre les murailles, & à la mort de S.Elisabet de Schonauge; cette S.Tutelaire environne votre berceau, & elle le parseme de lis & de roses, en attendant qu'elle vous communique ses palmes & ses lauriers: car enfin j'en reviens à Tucidide qui semble faire tout exprez votre horoscope, en disant que le fils d'un grand Capitaine n'a pas coutume de degenerer de la bravoure de son Pere. Insignis Ducis filius non facile degenerat. Si l'on doit vous mesurer sur ce pié, les frontieres de Constantinople, toute la Hongrie & singulierement Bude & Belgrade, l'Empire, la Savoie, & la Belgique, commencent à vous chanter victoire, & la Renomée repond dejà par avance à tous ceux qui lui demandent des nouvelles des Batailles gagnées, des sieges levez, & des villes prises d'assaut; allez à Joseph. Ite ad Joseph: c'est l'image de son Pere, & toutes mes trompettes ne suffisent pas pour preconiser la gloire de ce Pere invaincu & invincible.

Quand j'offrois à Monseigneur votre Pere l'Histoire de son Oncle Maternel Emmanuel Philibert Duc de Savoie Gouverneur General de la Belgique, pour lui chanter la bienvenue en ces Terres, je pouvois etre animé de quelque esperance, mais ici que je consacre à un Enfant de trois mois un des plus memorables Princes de la maison d'Autriche, l'envie meme doit convenir que je suis dans le desinteressement. Si je vous glorifie, c'est pour vous feliciter à votre Pere Serenissime, c'est pour faire honneur aux manes glorieuses de votre Mere Imperiale et Electorale, que Dieu a bientot appellée au ciel parceque la terre n'avoit pas assez de couronnes pour ses merites. Elle vous a mis au monde, & puis comme si elle se fut acquittée du grand dessein que le Tout-puissant avoit sur elle, elle a quitté la terre au meme tems que le Roi des Rois i est descendu.

Auguste Princesse, au nom de l'Univers, je vous rends graces des vertus heroïques dont vous avez bien voulu benir la terre, je vous remercie du tres-cher & tres-aimable Depost que vous nous avez laissé, & je vous felicite par avance sur les inconcevables sujets de joie qui vont vous dilater le cOEur à la vue de ses actions Chretiennes & guerrieres.

Et vous Prince charmant, qui nous sousriez du fond de votre berceau, souffrez qu'aprez vous avoir presenté un objet serieux qui est mon Albert, je me presente moi-meme à vos piez. Les enfans se plaisent aux moindres choses, & c'est dans cette prevention que j'espere que Votre Altesse Serenissime & Electorale voudra bien me soufrir pour son

Tres-humble, tres-obeissant, tres-fidele & tres devoué serviteur


PREFACE




La mémoire de l'Archiduc Albert est encore si recente, & si douce dans la Belgique, qu'il ne faut que prononcer ce nom pour attendrir les cOEurs. Sur ce pié, j'ai deliberé si je continuerois ce que j'ai commencé dans l'histoire du Duc de Savoie, savoir, si à la tete de cet ouvrage; je devois vous donner une idée de tout le corps ; mais enfin, pour satisfaire les esprits prompts qui ne veulent pas se donner la patience de parcourir un ouvrage, & qui à l'ouverture d'un livre, courrent à la liste des chapitres, pour i voir le sujet des matieres ; & pour ne pas ceder à l'avance des Marchands, qui exposent à leur porte les pieces principales qu'ils debitent, je vous donne un craion de mon histoire, qui au meme tems vous tiendra lieu d'avant-propos & de table des matieres.

Je vous declare d'abord que vous avez entre les mains un Heros, qui à l'exception d'une posterité, a eu tout ce qu'un Prince peut souhaiter sur la terre. Il contoit douze Empereurs dans ses Aieulx; sa Mere etoit la Fille de Charlequint, c'est tout dire, & d'Isabelle de Portugal de cette Couronne si fertile en Heros & en Héroïnes. Il fut Fils & Frere de trois Empereurs il refusa lui-meme l'Empire jusqu'à deux fois, & il eut un Frere Roi de Pologne. Son Ainee Isabelle, fut Epouse de Philippe II Roi d'Espagne. C'est un honneur tres-rare que d'avoir tant de tetes couronnées dans une seule maison, mais il ne l'est pas moins de voir que des dix Fils d'Empereur il n'i en ait pas un seul, qui ait eu posterité, & que la Couronne Imperiale ait du passer sur la tete de Ferdinand II, qui n'etoit que Fils Cadet de Ferdinand premier, frere de Charlequint. On void ici un saint Louis dans l'innocence d'Albert, & une Blanche dans les principes que sa Mere lui inspire. Il donne la mitre de Trieste à Coret son Precepteur, & il erige Busbeque en Baronie pour honorer son Gouverneur & les merites de Charle d'Ideghem Seigneur de Wiese.

Ce Busbeque celebre par ses Ambassades importantes & par ses lettres savantes & curieuses, trouve ici son portrait. Vous verrez passer Albert à la Cour de Madrid où il parle parfaitement cinq langues, où il fait l'admiration de Philippe II le moins admirateur des Rois, où il reçoit le Chapeau Rouge du Pape Gregoire XIII, dignité qui se trouva heureusement soutenue du premier Archeveché du monde qui est celui de Tolede dont je vous donne le plan, & de la Viceroiauté de Portugal. Sur ce nouveau theatre, dont je vous donne la carte, Albert reçoit roiallement les Ambassadeurs du Japon, qui alloient rendre leurs hommages au S.Siege. Avant d'entrer dans les guerres qu'il entreprit & qu'il acheva heureusement, je remonte au malheur du Roi Sebastien, qui, par sa mort & par celle de son Oncle Henri, fit monter le Roi d'Espagne sur le throne de Portugal. Je depeins le Batard Antoine, que Louis Duc de Beia, second Fils d'Emmanuel Roi de Portugal, avoit eu d'une Iolande; vous avez aussi toute la posterité de cet Antoine. Elisabeth Reine d'Angleterre, appuie les pretensions de cet Illegitime, & elle lui donne une flotte redoutable avec son Amiral Drack, surnommé le Coureur de l'Univers, & avec Henri Norits. La France i ajoute ses forces, ou pour epauler le Batard Antoine, ou pour defendre les droits de sa Reine Caterine de Medicis, qui fondoit son action sur un titre obscur & immemorial des Comtes de Boulogne.

D'une guerre sanglante, je passe à une guerre Scolastique entre les Jacobins & les Jesuites. J'en represente les deux principaux Champions qui sont Bannez & Molina. Je decouvre par quel revers Albert d'ennemi de Molina, devint son plus grand defenseur par la lettre qu'il ecrivit au S.Siege. Mais ce qui illustra le plus la Viceroiauté d'Albert, fut le martire de six Chretiens, qui etoient des illustres Restes de la defaite du Roi Sebastien; ils signalerent leur foi & leur courage au Roiaume de Maroc; aussi bien qu'onze autre Heros, qui signerent de leur sang la Religion Catolique au Roiaume de Fez. Tant de lauriers inspirerent au Roi Philippe II la pensée d'envoier son Neveu en la Belgique, qui avoit besoin d'une forte & heureuse tete, telle qu'etoit Albert, non seulement depuis le Duc d'Alve, mais encore depuis l'administration de l'Archiduc Ernest d'Austriche Je vous deduis au long la situation & la surprise de Hui, de cette place dont les variations font encore aujourd'hui tant de bruit. Ernest allant prendre Hui fut surpris de la mort, mais le Comte de Fuentes i supplea, non seulement par recouvrer cette Capitale du Condroz, mais deplus par penetrer jusqu'au cOEur de la France, & par battre le Duc de Bouillon General des Armées Françoises devant la Ville de Dourlens qu'il prit d'assaut. Vous avez le siege & la description de Cambrai où le Comte de Bruai entra victorieusement tout le premier. La levée du siege de Grolle, la malheureuse entreprise sur Lire, qui fut l'effet de la prudence & de la valeur d'Anvers qui i accourut avec tant d'ardeur, que le Magistrat fut obligé de fermer ses portes, pour arreter ses Citoiens. Les plus distinguez furent Robyns, Dasse, Berchem, & de Meere. Ces trois derniers furent depuis créez Chevaliers. Si les Malinois ne furent pas si heureux que les Anversois, ils ne furent pas moins genereux, sous les Etendarts de leur Consul vander Laen. Ces prosperitez furent traversées de la perte de la Ville de Breda, qui fut surprise par un bateau de Tourbes. Voilà la matiere du premier Livre & l'etat de la Belgique immediatement avant que l'Archiduc Albert n'i arrivat.

Le second Livre vous decrit le voiage de ce Prince depuis Madrid jusqu'à Brusselle: j'imite l'Archiduc, qui pour ne point tomber dans l'infortune de son frere Ernest, qui perdit Groningue tandis qu'Anvers lui faisoit une reception magnifique, ne voulut point s'arreter aux arcs-de-triomphe. A son exemple, je passe legerement les païs, & je l'accompagne aux sieges de Calais, de Ham, de Guine, d'Ardre, & d'Amiens dont les pommes & les noix ne pouriront jamais. Je decris la Ville & sa Relique principale qui est la tete de S.Jean Batiste apportée de Constantinople en 1204 par le Chevalier de Sarton dont le nom reste encore dans les Sarton de Liege & dans les Rosart de Namur. Je depeins la source & la fin de ce stratageme, sans negliger l'eloge de Portocarrero, qui en fut l'inventeur; ni celui de Caraffe qui en soutint longtems le siege; siege que notre Archiduc auroit fait lever, si l'Amiral d'Arragon son premier Conseiller, ne le lui eut pas dissuadé. Albert par sa retraite admirable, au jugement meme de Henri IV i merita la gloire de Xenofon; il se dedommagea par enlever Hulst à la barbe du Comte Maurice de Nassau; je n'i oublie pas la mort du brave de Rone, qui i fut emporté d'un boulet de canon ; & j'i dis que ce fut à l'instance de ce vieux General de la Ligue, que Calais fut assiegé & pris, ensuite de quelques discours trop libres de la Valiere & de la Noue Gentilshommes François. Maurice s'en revancha par battre le Comte de Varax a Turnhaut; l'Archiduc en fit de meme par confondre les Entrepreneurs de Venlo.

Philippe II qui aimoit tendrement sa Fille Isabelle Claire Eugenie, sentant que la mort l'alloit arracher de cette Minerve, dont il avoit admiré la sagesse l'espace de 35 ans songea à la mettre en de bonnes mains, & n'en trouvant pas de plus dignes que l'Archiduc Albert, il la lui donna pour Epouse avec la Belgique & la Bourgogne. Le Pape ensuite permet à ce Prince de quitter le Chapeau Rouge pour prendre le casque, Albert ne veut recevoir l'épée que des mains de la Reine du Ciel, à Halle en Hainau. Vous voiez à Ferrare un Pape qui assiste au mariage de l'Archiduc & de l'Infante, & a celui de Marguerite fille de l'Archiduc Charle d'Autriche avec Philippe III Roi d'Espagne. Ce ne sont sur la route que des receptions glorieuses. Mais comme les joies les plus epurées du monde sont d'ordinaire detrempées de quelque tristesse, la fete fut troublée de la mort du Roi Philippe II, qui voulant laisser à sa fille une dote tranquille, & desirant de sortir du monde en Prince pacifique, accorda à la France la paix de Vervins, qui consistoit à rendre quelques places enlevées sur la France, & à laisser à l'Archiduc & à l'Archiduchesse toute la Belgique & toute la Bourgogne. Je vous donne l'eloge de ce grand Archimede politique. J'adoucis l'amertume de sa mort par le duel de Briauté, que je vous donne à la fin plus au long: acause que je n'ai pas voulu trop interrompre le fil de l'Histoire, outre qu'il m'est venu, depuis quelques memoires de ce combat celebre. Je fais paroitre l'Archiduchesse Isabelle comme une Agripinne qui accompagne à cheval son cher Germanic. J'expose avec un esprit indifferent la bataille de Nieuport; Albert vainqueur ou vaincu, eut ce qu'il pretendoit par cette bataille; car il fit lever le siege de Neuport, & il alla prendre la ville d'Ostende. C'est cette nouvelle Troye qui fait le sujet du troisieme Livre.

Au quatrieme Livre je distribue les prix aux Valeureux qui se sont distinguez dans ce siege nonpareil. Si quelques-uns i sont oubliez, on leur fera justice à la seconde Edition. Pour ne point deferer à la modestie d'Albert qui refusa le triomphe, & pour reconnoitre les grandes obligations que j'ai à la bonne ville d'Anvers j'erige à l'Archiduc le trophée que ce Marquisat Imperial lui dressa la premiere fois qu'il lui ouvrit ses portes.

Le cinquieme Livre contient la vie pacifique, qu'Albert mena durant les douze ans de Treves qu'il fit avec la Hollande; je depeins sa mort tres-sainte & ses obseques tres-pompeuses.




L'HISTOIRE DE L'ARCHIDUC ALBERT SOUVERAIN DE LA BELGIQUE.




LIVRE PREMIER

La splendeur de mon sujet m'eblouit tellement, que j'aprehende de m'embarquer plus avant, & qu'il s'en faut fort peu que je ne m'arrete au port pour m'i abandonner uniquement à l'admiracion. L'on ne s'etonnera pas de mon desespoir, si l'on fait reflexion que jamais on ne vid tant de Majestez ramassées en un seul sujet. L'Archiduc Albert est precedé & suivi de 20 Heros de la Maison d'Autriche, qui sont tous éclatans de la Couronne Imperiale. Il est fils d'Empereur, frere de deux Empereurs, & il refuse lui meme deux fois l'Empire. L'une de ses sOEurs est Reine d'Espagne, & l'autre est Reine de France.

Il n'i a qu'une chose qui contribue à me faire soutenir tant d'eclats, savoir la maison de Neubourg, qui m'aprivoise avec la splendeur des nombreuses Majestez, en offrant toute à la fois à mes yeux, un Grand-maitre de l'Ordre Teutonique Coadjuteur de Maience, un Eveque de Breslau, un Prince Palatin, un Duc de Radziville, un Roi de Hongrie, une Imperatrice, une Reine d'Espagne, une Reine de Portugal, une Duchesse de Parme, & peutetre une Reine de Pologne.

Je ne commence pas sitot à m'accoutumer à ce soleil entoure de tant de raions, qu'un nouvel obstacle arrete ma plume. Elle me tombe meme des mains, parceque je contemple devant moi une infinité de choses separées à reunir dans un meme corps. Je dois accompagner mon Heros en Alemagne, je dois passer avec lui à la Cour de Madrit où il aprend l'art de regner sous le plus grand maitre qui fut jamais, & qui eut les Reines de la plus grande Monarchie de l'Univers. Je dois le suivre en Portugal en qualité de Viceroi, je dois passer & repasser à Madrit, passer par l'Alemagne, & par l'Italie, & courir en France, enfin je dois le voir Gouverneur & Souverain de la Belgique. Si la diversité & la multitude des voiages m'effraie, le nombre & la varieté des evenemens doit bien le faire davantage. En Portugal, l'Archiduc doit faire tete à un Batard ambicieux qui i vient fondre avec toutes les forces de l'Angleterre & de la France, qui ont à leur tete François Drak cet Amiral admirable qui aiant fait le tour du monde en fort peu de tems, devore d'idée le Portugal, qui n'en est qu'une bien petite partie. En la Belgique, l'Archiduc a sur les bras toute la Hollande nouvellement erigée en Republique, et par suite pleine de courage; & toute la France qui pensant alors faire du depit à l'Espagne, void presentement qu'elle s'est fabriquée des verges bien incommodes, en pretant la main aux Hollandois.

Je dois prendre avec mon Heros, Amiens, Calais & Ostende, où je dois voir combattre l'Espagne, l'Alemagne, l'Angleterre, la France, l'Italie & la Belgique, les six nacions les plus belliqueuses de la terre, avec plus d'animosité que s'il s'agissoit d'un Empire entier, puisqu'on n'i epargne pas cent mille ames que ce petit Port de mer vid sacrifiées. La longueur & les perils de ma navigacion m'épouvantent d'un coté, mais je me sens rassuré de l'autre. Je contemple au bout de ma carriere un Heros fortuné, qui aiant obligé tous ses ennemis à une paix honteuse, jouit de ses lauriers saintement & tranquilement jusqu'à la fin de ses jours. Je sai qu'en reproduisant l'Archiduc Albert, je rengregerai les plaies de la Belgique, qui bien loin d'etre fermées, saignent incessamment; mais je me console que je la réjouirai en faisant resusciter son cher Prince et que si elle jette quelques soupirs regretans en sa contemplacion, elle formera ensuite des vOEux pour demander au Ciel la continuation & la posterité du Souverain regnant qui lui ressemble parfaitement.

Charlequint donna l'Empire à son frere Ferdinand I. Ferdinand a l'age de 18 ans epousa Anne Jagellon fille de Vladislas Roi de Hongrie; Louis fils de Vladislas etant demeuré à la bataille de Mohacz, Ferdinand monta sur le trone de son beaufrere, & par droit de succession, & parceque Vladislas en etoit ainsi convenu. C'est par cette porte legitime que le Roiaume de Hongrie est hereditaire à la maison d'Autriche, & que Joseph premier le possede aujourd'hui. Ferdinand, de la Reine Anne eut quatre fils & onze filles. Maximilien II fut l'ainé & par ce droit il succeda à toutes les Couronnes de son Pere. Le premier jour d'Aout est fatal & tout ensemble fortuné aux Austriens. Ferdinand premier aprez avoir vécu 61 ans, 4 mois & 15 jours; & aprez en avoir regné 6, mourut à Vienne le premier jour d'Aout l'an 1564. Maximilien Il etoit né à Vienne le meme jour en l'an 1527. Il fit ses premieres armes sous son oncle Charlequint, il comanda glorieusement deux mille chevaux en la guerre de Smalcalde, qui affermit l'Empire & la Religion A l'âge de 21 ans il fut creé Roi de Boheme. Il passa à Madrit pour i aprendre l'art de regner sous Filipe II.

Ce Beaupere etant appellé à des guerres plus pressantes, lui laissa toute l'administracion de ses roiaumes d'Espagne. Aprez un gouvernement de trois ans, il repassa en Alemagne où il eut le bonheur de porter trois Courones en un an, Savoir celle de Boheme, celle des Romains, & celle de Hongrie. Il succeda dans l'Empire à son Pere Ferdinand. Par la valeur de Lazare Schuendi, il prit Tokai, Vesprin, Tara & quantité d'autres places sur Sigismond Prince de Transilvanie.

Soliman lui arracha Ziget, mais ce barbare ne jouit que trois jours de sa conquete, & il alla se méler parmi les 20000 Turcs que le brave Nicolas Zerin fit perir sous les ruines. Avant sa mort il eut la gloire de posseder une cinquieme Courone savoir celle de Pologne qui lui fut portée ensuite de l'abdicacion volontaire de Henri III Roi de France. De son Epouse Marie d'Autriche il eut neuf fils & six filles. Deux de ses fils Rodolfe & Matias, furent Empereurs, deux de ses filles Anne & Isabelle, furent Reines d'Espagne & de France. Sa Cour etoit le rendezvous des Savans. Il etoit luiméme du nombre; sa conoissance des langues l'a fait surnommer le Mitridate de son siecle. Il parloit pertinemment, Alemand, Latin, Espagnol, Italien, Hongrois, Bohemien, Belge, Bourguignon & François. Il eut dix fils; Ferdinand, Rodolfe, Ernest, Matias, un Anonime venu avant son terme, Maximilien, Albert, Venceslas, Frederic, & Charle; il eut six filles; Anne, Reine d'Espagne, Isabelle, Reine de France, deux Maries, Marguerite & Eleonor.

Ferdinand naquit à Zigalia en Castille 28 Mars 1551 & il mourut à Vienne en Autriche le 16 juin 1552.

Rodolfe II naquit à Vienne le 2 de Juillet 1552. Il ceda les roiaumes de Hongrie & de Boheme à son frere Matias, & il mourut le 23 Janvier 1612.

Ernest naquit à Vienne le 15 Juillet 1553. Il mourut à Brusselle le 21 Mars 1595, Gouverneur de la Belgique.

Matias naquit à Vienne le 24 Fevrier 1557, veille de S.Matias jour favorable à Charlequint & aux Austriens. Il fut elu Empereur le 13 Juin 1612. Se voiant sans enfans il adopta son Cousin Ferdinand Archiduc de Grats, qui fut depuis Empereur sous le nom de Ferdinand II. Il mourut age de 62 ans le 20 Mars 1619.

L'Anonime vint avant son tems, le 20 Octobre 1557.

Maximilien Roi de Pologne naquit à Neustad le 12 Octobre 1558, fete de S.Maximilien; Sigismond lui enleva la Courone en 1587; il se l'affermit en defaisant les troupes de Maximilien, & en le faisant luimeme prisonier. Le 26 Octobre 1596 Maximilien gagna la bataille de Kerest contre Mahomet III. Il mourut en 1618.

Notre Albert naquit à Neustad en Autriche le 13 Novembre 1559 à neuf heures & trois quarts du matin. C'etoit un Lundi, fete de S.Bonhomme & de S.Eugene, & la veille de S.Albert le Grand. Il fut batizé par Magalan Aumonier du Roi de Boheme, & il fut tenu sur les saints Fons par Vladislas Baron de Bernstein Chevalier de la Toison d'or; par sa femme Marie Manriquez de Lara, & par Polixene de Lasse Gouvernante des Enfans Imperiaux.

Venceslas naquit à Neustad le 9 Mars 1561, & il mourut en Espagne.

Frederic naquit à Lintz en Autriche le 12 Juin 1562. Il mourut à Inspruc le 16 Janvier 1563.

Charle naquit le 26 Fevrier 1565, & l'on peut dire que ce fut le premier & l'unique fils Imperial, puisqu'alors sa mere etoit Imperatrice, & que ce Charle fut le dernier des fils qu'elle mit au monde.

Anne la premiere des enfans de l'Empereur Maximilien II, naquit à Zigalia en Castille le 2 de Novembre 1549. Elle epousa Filipe II Roi d'Espagne le 14 Novembre 1570. Elle mourut en Espagne.

Isabelle Reine de France née à Vienne le 15 Juin 1554, epousa Charle IX, le 26 Novembre 1570, c'estadire 12 jours aprez que sa sOEur Anne epousa le Roi d'Espagne. N'aiant eu qu'un enfant, elle retourna à Vienne, où elle mourut le 22 Janvier 1592. Cette belle & Sainte Reine, batit l'Eglise de tous les Saints à Prague, & elle fonda les Clarisses de Vienne prez desquelles elle vecut saintement.

Marie naquit le 27 Juillet 1555. Elle mourut à Lintz le 25 ou le 28 Juin 1556.

La seconde Marie naquit a Neustad le 19 Fevrier 1564. Elle mourut à Vienne le 26 Mars 1564.

Marguerite naquit à Vienne le jour de la Conversion S.Paul, je dis le 25 Janvier 1567.

Eleonor naquit le 4 Novembre 1568.

Voilà la famille de Maximilien II. Tout le monde s'etonne que pas un de ses dix fils n'ait eu posterité, & que la Couronne Imperiale, ait du passer à Ferdinand II fils de l'Archiduc Charle qui etoit fils de l'Archiduc Ferdinand Cadet de l'Empereur Ferdinand I. Quelquesuns ont voulu dire que c'etoit une punition de la faveur que Maximilien donna aux Protestans. S'il les favoriza, il ne donna jamais dans leur sens, & il ne leur fit pas d'autre bien que de trouver à dire qu'on les forçat à embrasser la Vraie foi, bien loin de meriter du chatiment, il ne merita que de la louange, puisqu'il est glorieux à un Prince de ne forcer persone en matiere de Religion, mais d'emploier pour celà les armes de JESUSCRIST et de l'Eglise meme, qui sont la doctrine, la douceur, la priere, & la prudence. Disons que Dieu avoit regardé Ferdinand I du meme OEil qu'il regarda David quand il le prefera à tous ses freres ; & qu'il permit qu'une si nombreuse famille n'eut point d'heritier, pour faire la leçon à tous les Princes, & pour leur dire qu'ils ne doivent pas trop conter sur trois petits fils, puisque dix ont quitté la terre sans i avoir laissé d'heritier.

Marie d'Autriche cette digne fille de Charlequint et d'Isabelle de Portugal, cette digne sOEur du prudent Filipe II, ne perdit rien de ses soins maternels pour nombreuse que fut sa famille, & elle eleva chaque enfant, comme si elle n'en avoit eu qu'un seul. Mais il faut donner cette gloire à Polixene de Lasse qui fut leur Gouvernante, qu'elle aporta une exactitude admirable à l'educacion de ces enfans Imperiaux, et qu'ils ne lui furent guere moins obligez qu'à leur propre Mere.

Marguerite d'Autriche, sOEur de notre Albert qui fut Clarisse Deschaussée de Madrit, avoit coutume de dire, que leur Bonne Mere, faisoit incessamment à ses enfans, la leçon que Blanche faisait à S.Louis & à S.Isabelle touchant l'horreur du péché mortel. Albert la retint toute sa vie. Cet enfant de benedixion ne sortit d'entre les mains des vertueuses, qu'à l'age de neuf ans, où l'on le trouva capable d'une educacion plus solide. Les Dame avoient semé dans ce jeune cOEur une grande & une filiale crainte de Dieu, un respect pour la Religion, & surtout, cette tendre piété, pour tout ce qu'il i a de sacré, dont on vid eclater tant de beaux temoignages dans le cours de sa vie.

On lui choisit d'habiles maitres qui cultiverent les principes de ses vertus, & qui l'ornerent des connoissances dignes d'un Prince de son caractere. Ces maitres furent Nicolas Coret, Mathieu Othen Louvaniste, & Augier Guilain Busbeque. Coret fut Evêque de Trieste en Styrie, Othen etoit originaire de Danemarc d'une famille tres illustre. Ce fut lui qui enseigna le latin à notre Albert. Afin qu'on ait quelque idée du diciple en contemplant l'image du maitre principal, disons deux mots du seigneur de Busbeque.

Augier Guilain Busbeque etoit fils de Gille-Guilain Busbeque Gentilhome Flamand. Il naquit à Commines petite ville de Flandre, assez prez de Lessine sur la riviere du Lis. Busbeque est un petit village sur la meme riviere. Son Pere qui etoit un homme de qualité & et de crédit, & dont l'Empereur Charlequint estimoit le merite, fit elever le petit Auger avec beaucoup de soin. Il le fit briller à Louvain, à Paris, à Venise, à Boulogne, & à Padoue. Dans ces temples de la sagesse, il eut le bonheur d'avoir pour maitres les plus excellens hommes de leur siecle. L'Empereur Ferdinand II le mit avec son Ambassadeur en Angleterre, & il le donna pour Precepteur à ses enfans. Auger fit deux voiages en Turquie en qualité d'Ambassadeur. Rien de plus charmant que les relacions qu'il fait de ses voiages. Maximilien II le donna pour Gouverneur à mon Heros, qui, sous un maitre si consommé, devint l'admiracion des Princes & des peuples. Auger conduisit en France la Princesse Isabelle Epouse de Charles IX. En retournant dans la Belgique en 1592, il fut maltraité de quelques coureurs François vers Rouen, d'où aiant pris la fievre, il mourut dans la maison de Madame Mailloc à S.Germain prez de Rouen, 22 jours aprez sa maladie en la meme année 1592, agé de soixante dix ans. Il pria le Gouverneur de Rouen de ne prendre pas raison de ceux qui l'avoient insulté. Le grand Juste Lipse lui fit son epitafe. Les belles lettres lui ont des obligacions immortelles, parce qu'il les cultivoit luimeme exactement, parcequ'il etoit le Mecene des Savans, & parcequ'il a enrichi la Biblioteque Imperiale d'une infinité de rares & d'excellens manuscrits.

Il fut le maitre de notre jeune Prince. Le peu que nous en donnons est capable de nous faire revenir de l'admiracion, où nous nous trouverons peut etre dans le cours de cette histoire, en voiant tant de dons dans notre Archiduc, qui etant Souverain de la Belgique, reconnut la memoire de son Precepteur, en erigeant Busbeque en Baronie. Albert eut deux ans entiers pour aprendre les leçons de ses maitres. A l'age d'onze ans il fut trouvé capable de sortir de son academie domestique, & de voir le grand jour de la Cour. La plus pompeuse & la plus spirituelle cour de ce temslà, brigua de l'avoir, & elle l'obtint. Filipe II demanda ce cher Neveu, & l'on fut ravi de faire entrer dans cette ecole admirable un jeune Prince qui etoit si heureusement inicié.

Ce fut à la Cour de Madrit qu'Albert deploia les grandes qualitez qu'il avoit juque lors comme resserrées, & qu'il donna lieu à Filipe II de former le riche plan des resolucions qu'il rendit ensuite efficaces. Ce fut dez lors que ce sage Roi charmé de la prudence, de la pieté, de la penetracion, de la sience, de la gravité, & sur tout de la pieté, de son Neveu, le designa son Viceroi de Portugal, son Gouverneur de la Belgique, & enfin l'epoux de sa tres chere fille Isabelle Claire Eugenie, les delices de son cOEur, & le chefd'euvre des graces. Ce fut l'an 1570 qu'Albert passa en Espagne avec son frere Venceslas, vers sa chere sOEur la Reine Anne accompagné de ses trois Precepteurs. Il i trouva ses ainez Rodolfe & Ernest, que Don Jean d'Autriche mort à Namur, reconduisit à Vienne par l'Italie, en allant à Lepante.

Albert, vivoit à la cour en Prince qui dut i faire sa fortune. Celà fut cause qu'il ne s'eleva, & qu'il ne se ralentit jamais en vue de la proximité du sang Roial. La qualité de Neveu du Roi, & fils de l'Empereur ne changea en aucune façon la riche situacion de son cOEur, & de son esprit. Il mit alors en OEuvre tout ce qu'il avoit apris de ses Precepteurs, pour aprendre l'art de regner sous son Oncle Filipe II, qui en fut le plus grandmaitre, puisqu'il passe dans l'esprit de tous les conoisseurs pour un Archimede, qui, sans sortir de son cabinet, remuoit, & regloit le globe civil de ce vaste Univers. Albert profita si bien sous cette discipline, qu'il passa luimeme ensuite pour un Prince consommé dans l'art de gouverner. Il prenoit de grans secours de l'histoire, à l'imitacion de Charlemagne, qui se faisoit lire tous les jours quelques points d'histoire, & à l'exemple de Charlequint son Aieul maternel, qui avoit tous jours entre les mains son Tucidide de la traduxion de Claude Eveque de Marseille. Albert pour rendre ses connoissances plus universelles, prit une sience & une pratique parfaite des langues les plus fameuses. C'etoit un charme que d'entendre un Prince de 15 à 16 ans parler poliment Latin, Aleman, Espagnol, Italien, François, & de lui voir donner satisfaxion à tous les Ambassadeurs des Princes qui parloient l'une de ces langues. Le bruit de ces belles qualitez passa à Rome, & le Pape Gregoire XIII ce juste connoisseur & estimateur du merite, bien persuadé qu'Albert butoit visiblement à l'Eglise, lui envoia le chapeau rouge. Ce sage Pontife ne se rebuta point de son bas age, il ne crut pas pouvoir manquer en conferant la Pourpre à un jeune Prince de 18 ans, que la maturité, la sagesse, l'erudicion, la pieté, la chasteté & les autres vertus Ecclesiastiques, faisoient aller du pair avec des Prelats consommez. Ce fut le 4 de Mars de l'an 1577, que le Pape lui envoia le Chapeau rouge, avec le titre de Cardinal de S.Croix de Jerusalem.

Filipe II, pour faire dignement soutenir à son Neveu, ce nouveau caractere, le revetit de la dignité d'Archeveque de Tolede, qui raporte pour le moins trois cens mille ducats de revenus, avec la charge d'Inquisiteur general, qui est l'un des plus importante, de cette grande & Catolique Monarchie. Tolede le premier Archeveché du monde, est la capitale de Castille la Neuve & elle est batie sur la riviere de Tage. Sa situacion est sur un rocher separé des hautes montagnes par le Tage, qui la lave. La cime est une maniere de Platteforme, où sont la place, l'Eglise, & le Chateau. Le reste est tout couvert de maisons. Le Palais de l'Archeveque & celui de Charlequint sont deux chefd'euvres. Cette Ville a eté autrefois le siege des Rois; Alfonse VI surnommé le Vaillant, la reconquit sur les Maures en l'an 1085. Filipe II reconut tant d'aptitude au gouvernement, dans ce jeune Cardinal, qu'il crut de faire injure à ses Etats que de laisser oisive cette belle main qui sembloit etre faite pour manier les resnes d'un grand Empire. L'occasion se presenta bientot de lui donner de l'emploi. Dieu fit tomber legitimement le Roiaume de Portugal dans le patrimoine du Roi, & ce fut cette nouvelle heredite, qui servit de premiere cariere à notre jeune Viceroi. Il signala son arrivée par l'accueil Roial qu'il fit en 1584, à Mancius & à Michel Ambassadeurs Japonois. Aprez que cette nouvelle Eglise eut reconnu & reveré les Papes Gregoire XIII & Sixte VI, ils repasserent par le Portugal où notre Viceroi leur fit ressentir de nouveaux effets de sa magnificence Imperiale. Avant de conduire notre Cardinal aux resnes de Portugal, donnons une idée de ce Roiaume, & developons comment il tomba sous la dominacion Espagnole.

Le Portugal n'a que cent dix lieues Françoises de longueur, & cinquante de largeur. Il a la Galice au Nort, d'où il est separé par le fleuve Minho; il a l'Ocean au couchant & au midi, au levant il a la Castille, le Leon, l'Estramadure, & l'Andalousie. Ses cinq Provinces sont entre le Doure & Minho. Le petit Roïaume des Algarves est la qualité que porte l'ainé du Roi. Le Portugal est arosé de 4 rivieres principales, qui sont le Douro, le Minho, le Tage, & la Guadiana. Elles se dechargent toutes dans l'Ocean.

Depuis Henri de Bourgogne, qui alla en Espagne en 1089, juqu'à Sebastien qui mourut en la journée d'Alcacer le 4 Aout 1578 en la 25 année de son age, & en la 22 de son Regne, il i eut 15 Rois de Portugal. La mort de Sebastien est trop tragique, & les suites de sa mort sont trop fameuses pour n'en faire pas un point d'histoire.

Sebastien I commença à regner en Portugal en 1557 agé seulement de quatre ans. Et quoiqu'il eut eté elevé d'une maniere qui sembloit ne lui devoir inspirer que l'amour de la paix & du repos, il porta neanmoins toutes ses inclinations aux armes & à la guerre, aussitot qu'il fut en etat d'agir par luimeme. C'est pourquoi en 1574 etant agé d'environ vint ans, il resolut contre l'avis des plus sages de son Conseil d'aller en Afrique, & il i passa en effet avec quatre Galeres, quelques vaisseaux, & peu de soldats. Il ne put faire autre chose que de reconnoitre le païs, aiant bien vu qu'il etoit trop foible.

Mais il temoigna dez lors son grand cOEur, qui alloit juqu'à la temerité, voulant se trouver en personne dans les moindres escarmouches qui se faisoient contre les Maures, & aiant bien de la peine à se tenir dans les bornes d'une magnanimité temperée de sagesse & vraiment Roiale. Il retourna aussitot à Lisbone, & il pensoit sans cesse aux moiens d'avoir plus de troupes, pour retourner bientot en Afrique avec une puissante armée.

Comme il s'occupoit continuellement de ce dessein, il se presenta une occasion qui l'i confirma beaucoup, & qu'il crut tres favorable pour l'executer.

Muley Mahameth de la race des Cherifs, aiant succedé à son Pere Abdala, & regné quelque tems au Roiaume de Maroc, Muley Moluc, son Oncle paternel, pretendoit que la Couronne lui appartenoit, en vertu d'une loi des Cherifs, Chefs de la race Roiale, par laquelle ils avoient ordonné que les freres succederoient aux freres, avant qu'aucun des Neveux entrat en la succession. Car selon cette loi les freres devant succeder aux freres & non les enfans aux Peres, il soutenoit qu'etant frere du Roi mort; c'etoit à lui & non pas au fils de ce Prince à lui succeder.

C'est pourquoi encore qu'il se trouvat sans aucun appui, comme il avoit neanmoins beaucoup de cOEur, il resolut de perdre la vie ou de conquerir son Roiaume. Et aprés avoir demandé longtems en vain du secours à Philipe II Roi d'Espagne, il entra dans l'Afrique avec trois mille hommes seulement que le Turc lui avoit donnez. Il attira ensuite à son parti quelques troupes du païs, & etant allé attaquer le Roi son Neveu, il gagna trois batailles contre lui, dans la derniere desquelles il defit une armée de soixante mille chevaux & de dix mille hommes de pied.

Muley Malameth perdit ainsi le Roiaume de Maroc, & Moluc son Oncle en demeura maitre paisible, s'etant aquis une reputation extraordinaire parmi les Chretiens & parmi les Barbares. Ce Prince dépouillé de ses Etats vint en Portugal, & il representa à Sebastien que les Maures etant divisez, & une partie etant encore pour lui, s'il vouloit decendre en Afrique avec une armée, il se rendroit aisément le Roi de ses peuples.

Ce jeune Prince qui avoit l'esprit tout plein de guerre & de conquetes, crut aisément ce qu'il s'etoit persuadé par luimeme. Et etant comme enivré par ces nouvelles esperances, qu'on ajoutoit à celles qu'il avoit dejà conçues, il ne pensa plus qu'à trouver les moiens d'executer une entreprise, qui lui paroissoit si facile & si glorieuse. Il proposa cette affaire à son Conseil. Les plus sages s'i opposerent, & ils lui representerent le danger qu'il i auroit en cette guerre, pour sa personne, & pour tout le Roiaume. Mais leur resistance fut inutile. Il resolut cette entreprise, & il ne pensa plus qu'à l'executer.

Il avoit ordonné auparavant qu'on levast des compagnies des Bourgeois de Lisbone, auxquels il faisoit faire l'exercice. Il s'accoutumoit luimeme aux travaux de la guerre, & autant à ceux des simples soldats que des Officiers. Lorsqu'il alloit à la chasse, il se plairoit à se battre seul contre les betes les plus farouches, & quand il faisoit quelque voiage sur mer, il affretoit de s'embarquer toujours pendant la tempete, comme si c'eut eté manquer de cOEur que d'attendre un tems plus calme.

Il desira de voir Philipe II pour lui demander secours dans cette guerre. Les deux Rois se virent, & Philipe qui etoit son Oncle lui parla avec grande civilite, & avec de grans temoignages d'affection. Il s'efforça de le dissuader, sinon de la guerre, au moins d'i aller en personne. Il lui representa l'impuissance où il etoit de l'assister. Mais voiant qu'il etoit impossible de lui faire changer de dessein, il lui dit pour lui complaire que le Duc d'Albe l'avoit assuré que cette guerre ne pouvoit s'entreprendre surement, a moins d'avoir quinze mille hommes, non Portugais, mais etrangers, Espagnols, Italiens, & Allemans: Qu'il lui promettoit d'en lever cinq mille, au cas que ses affaires d'Italie le lui permissent. Sebastien lui demanda ensuite la Princesse sa fille en mariage, que Philipe lui promit.

Sebastien se retira tres content de cette entrevue & il ne pensa qu'à hater son voiage en Afrique. Il fut obligé pour pouvoir soutenir les frais de la guerre de mettre des impots extraordinaires sur le peuple & sur le Clergé, qui exciterent beaucoup de plaintes & de murmures. Il se passa du tems pour les apprets de la guerre.

Philipe II aprez diverses negotiations lui fit dire que la Flandre etant en peril, il ne pouvoit pas lui envoier secours.

Et voiant que Sebastien ne changeoit pas pour celà de resolution, il en fut fort en peine, craignant le peril où il s'exposoit. C'est pourquoi il renouvela ses instances, le conjurant ou de differer le voiage, ou de n'i aller point en personne. Il lui ecrivit sur ce sujet diverses lettres de sa main, pleines de temoignages d'affection, & il lui en fit ecrire par le Duc d'Albe, qui etoit le plus grand Capitaine qui fut alors en Espagne. Il lui envoia enfin le Duc de Medina COEli, pour faire le dernier effort à le dissuader de cette entreprise. Mais il fut impossible de rien gagner sur son esprit.

L'Archeveque & tous les gens de bien avec lui etoient extraordinairement touchez, de voir le malheur auquel s'exposoit ce jeune Prince. Ils deploroient les maux presens, & ils en apprehendoient de bien plus grans pour l'avenir. Il ne leur restoit que de lever les mains au Ciel, & de demander à Dieu qu'il eclairast & qu'il conseillast luimeme celui qu'ils voioient se precipiter dans un peril evident, sans que personne l'en pust detourner.

Car la resolution et la fierté de son esprit, jointe à la chaleur de son age, & à la qualité de Roi, lui avoit inspiré une confiance, qui le rendoit sourd à tous les avis des autres, & inebranlable dans le sien. Il s'imaginoit qu'avec les Portugais seuls, quelques Allemans & quelques Italiens qu'il faisoit lever, il pourroit conquerir toute l'Afrique.

Aiant donc mis son armée en etat de partir, il s'en vint un matin accompagné de ses gardes & des plus grans Seigneurs de Portugal à l'Eglise Cathedrale de Lisbone, où aiant fait benir avec grande pompe l'etendart qu'il vouloit faire porter en Afrique, il le donna à son grand Ecuier. Et comme on croioit qu'il dust s'en retourner à son Palais, il s'en alla sur le port & il monta dans sa Galere, disant qu'il vouloit partir sur le champ. Il i demeura huit jours, attendant le reste de l'equipage & de l'embarquement de ses troupes.

Comme ce Prince avoit du zele pour la Religion, & que cette guerre s'entreprenoit contre les Infideles, il voulut qu'elle fut considerée comme une guerre sainte, & il mena avec lui beaucoup de personnes de pieté. Arias de Silva Eveque de Porto, & Emmanuel de Meneses Eveque de Conimbre l'i accompagnerent avec beaucoup d'Ecclesiastiques & de Religieux.

Enfin le dix sept de Juin 1578 toute l'armée fit voile, aiant le vent favorable. C'est ainsi que commença ce voiage qui lui devoit etre si funeste. Il partit neanmoins plein de joie & d'esperance, ne se figurant en Afrique que des victoires, & laissant son Roiaume epuisé d'argent & de forces, & exposé à tous les malheurs qui ont eté la suite deplorable d'une entreprise si malconcertée.

Lorsque ses vaisseaux furent arrivez à la cote d'Afrique, il commanda à ses troupes de debarquer à Arzille, qui etoit l'une des villes qu'il y possedoit, & il i logea son armée presque sur le bord de la mer. Elle etoit composée de huit mille Portugais, trois mille Allemans, deux mille Castillans, & six cens Italiens, & il i avoit en tout environ treize mille hommes de pié & quinze cens Chevaux.

Muley Moluc Roi de Maroc, dont nous venons de parler, aiant su son arrivée, pensa d'abord à traiter de paix. Car aiant autant de sagesse & d'experience que de cOEur, quoiqu'il se vit beaucoup plus fort, il ne voulut neanmoins rien hazarder. Il offrit à Sebastien de lui donner les champs d'alentour les forteresses qu'il avoit en Afrique pour les cultiver. Mais Sebastien qui ne mettoit point de bornes à ses esperances, lui repondit qu'aiant dejà fait les plus grans frais de la guerre, il ne pouvoit pas traiter de paix à moins qu'il ne lui donnat trois places en Afrique, dont Larache etoit l'une. Le Barbare lui fit repondre, que lorsque les Portugais auroient mis le siege devant Maroc, il penseroit à cette proposition: qu'il avoit conquis son Roiaume en gagnant trois batailles, & qu'il le defendroit de meme.

Il ne s'appliqua dez lors qu'à se preparer à la guerre. Il etoit malade d'une maladie mortelle, dont il mourut en effet peu de jours aprés, & neanmoins il donnoit ordre à tout. Aiant peur qu'il n'i eut dans son armée des gens affectionnez à Muley Mahameth son Neveu qui avoit regné avant lui, il fit dire tout haut dans son camp que quiconque ne venoit pas bien volontairement avec lui, n'i vint point, & que ceux qui etoient plus amis de Mahameth que les siens, l'allassent trouver.

Et afin que ceux qu'il avoit pour suspects pussent se retirer plus aisément de ses troupes, il en fit un escadron de trois mille chevaux pour reconnoitre l'armée Chretienne; pour observer sa marche & sa contenance; & pour la tenir en haleine par des allarmes & par des escarmouches continuelles. Il leur voulut donner cette liberté, afin de separer de bonne heure les traitres d'avec les autres depeur qu'ils ne se tournassent contrelui dans le combat; & pour leur temoigner en meme tems qu'il ne craignoit point l'armée Portugaise, & qu'il sauroit bien s'en defendre sans leur recours. Ces Maures voiant la generosité de leur Roi, & prenant cet ordre qu'il leur avoit donné, pour une marque de la confiance qu'il avoit en eux, l'executerent avec beaucoup de cOEur, et lui furent tres fideles.

Les Portugais à la premiere attaque firent voir leur peu de courage & d'experience. Car six cens chevaux Maures etant venus pour les reconnoitre plutot que pour les charger, & s'etant retirez aprez une legere escarmouche, ils en furent si effraiez, comme n'aiant jamais vu l'ennemi de prez, que ne se contentant pas de se retirer dans leurs logemens où ils etoient en sureté, plusieurs s'enfuirent jusques dans les vaisseaux.

Sebastien neanmoins ne s'etonna pas de cette peur qui avoit paru dans son camp. Au contraire il en meprisa d'autant plus les Maures, voiant que leur attaque avoit eté sans effet; & leur prompte retraite l'assura davantage que la fuite des siens ne l'intimida. Il ne voulut plus demeurer dans la ville, mais il prit son logement dans le camp, pour etre pret à sortir a la moindre allarme.

Le lendemain deux mille chevaux Maures aiant paru, le Roi les alla charger avec six cens chevaux; & les Maures se retirant, il s'engagea si avant dans le combat, que sans etre suivi d'aucun homme de pié, il poursuivit les ennemis plus de trois lieues avec plus de courage que de prudence. Car il faisoit plutot le soldat que le Capitaine, & il ne consideroit pas qu'en s'exposant sans sujet à un si extreme peril, il exposoit toute son armée.

Mahameth ce Prince exilé, qui avoit attiré Sebastien dans l'Afrique, avoit craint d'abord qu'il ne s'en rendit maitre, au lieu de l'aider à conquerir ses Etats. Mais aiant vu ses troupes si en desordre, sans experience, sans Chef, & sans dicipline, il desespera qu'il put vaincre le Roi de Maroc. C'est pourquoi il lui conseilla de ne s'engager point dans la terre ferme, & de s'en aller par mer avec les vaisseaux attaquer la ville de Larache qu'il emporteroit aisément. Il ajouta qu'il pourroit retourner ensuite glorieusement en Portugal, & que laissant quelques troupes en Afrique, il seroit aisé peu à peu de faire revolter les Maures qui n'etoient pas affectionnez à leur Roi.

Sebastien mit cette affaire en deliberation. Quelquesuns de ceux qui avoient plus de credit auprez de lui, lui representerent qu'il seroit tres sur d'aller par la mer, & tres dangereux de s'engager dans la terre: Que les ennemis auroient un grand avantage, par la connoissance qu'ils avoient de leur païs, & par la commodité d'avoir des vivres, au lieu que tous ces secours lui manqueroient: Qu'encore que les Chretiens fussent plus vaillans que les Barbares, ils pourroient bien neanmoins etre accablez par la grande multitude de leurs ennemis: Qu'il etoit de sa prudence de moderer son courage, & de voir s'il devoit exposer à un peril visible sa personne & tous les siens: Que le siege de Larache qu'on lui proposoit le tiroit de toutes ces difficultez, & qu'on en voioit les moiens faciles, le succez assuré, & l'avantage tresconsiderable. Mais ce Prince qui etoit resolu à donner bataille, eut de la peine à ecouter seulement un si bon conseil.

Alors tous ses serviteurs voiant qu'ils se mettoient en danger de se perdre en lui disant la verité, ne penserent plus qu'à lui complaire. Il s'en trouva meme qui s'etudierent à flater son ambition, le piquant d'honneur, & lui disant qu'il etoit bon de faire voir à la France qu'on pouvoit bien se passer de son secours, & que le Roi de Portugal etoit seul assez puissant contre tous les Maures.

Ainsi tout contribuoit à la perte de ce Prince; & ses propres Officiers aiant plus d'egard à leurs interets qu'a ceux de leur Maitre, lui parloient non selon leur pensee, mais selon son desir, esperant que si sa temerité lui reussissoit heureusement, ils passeroient dans son esprit pour avoir eté plus fermes & plus habiles que les autres, & que s'il perdoit la bataille, il seroit consideré luimeme comme le premier auteur de sa perte. Il commanda ensuite à toutes ses troupes de quitter le rivage, & il se mit en campagne, pour aller trouver ses ennemis. Le Roi de Maroc etant averti de la marche des Portugais, fut ravi de les voir s'engager ainsi dans la terreferme. Il etoit persuadé qu'aiant beaucoup plus de troupes, & mieux conduites & diciplinées que n'etoit l'armée Chretienne, il ne devoit pas craindre le succez d'une bataille. Neanmoins etant sage comme il etoit, il avoit de la peine à se commettre a l'incertitude d'un combat, & il croioit que laissant les Portugais s'engager de plus en plus dans ses terres, il n'auroit qu'à leur couper le chemin de la mer, pour les voir perir ensuite par le defaut de vivres, sans qu'il fut obligé de perdre un seul homme. Mais il se trouvoit dans l'impuissance d'executer ce dessein, parcequ'il etoit malade à l'extremité, & qu'il ne pouvoit plus esperer de vivre que trespeu de jours.

C'est pourquoi etant resolu de se preparer au combat, sachant que les ennemis etoient fort proches, il fit venir son frere, & il lui dit: qu'il le faisoit General de toute la Cavalerie, parcequ'il etoit son frere, quoiqu'il ne le crut pas avoir assez d'habileté ni de cOEur pour soutenir une si grande charge: qu'il lui commandoit de combattre; & de vaincre ou de mourir; & que s'il faisoit la moindre chose, indigne du rang où il le mettoit, il l'etrangleroit de ses propres mains. Il se fit ensuite porter dans une petite litiere, allant de rang en rang parmi ses troupes encourageant tout le monde, & donnant tous les ordres comme s'il eut eté dans une parfaite santé.
Il apprit peu aprez, que l'armée Portugaise etoit dejà proche. Il envoia aussitot son grand Ecuier avec un escadron de Cavalerie pour la reconnoitre. Il arriva en ce meme tems que les Portugais qui avoient passé un petit ruisseau, le repassoient par l'ordre du Roi; parce qu'il avoit cru qu'il valloit mieux le laisser entre les deux armées. Les Maures donc s'imaginant que les Chretiens fuioient devant eux, en rapporterent à grande hate la nouvelle au camp. Les Barbares se mirent aussitot à crier qu'il falloit les suivre, & qu'ils ne pourroient pas leur echaper. Mais ce Prince non moins sage que vaillant, repondit, qu'ils s'enfuissent à la bonne heure, mais que pour lui il ne vouloit point courir aprés.

La nuit s'étant passée sans alarmes, quoique les deux armées fussent voisines, le lendemain qui avoit eté choisi pour donner la bataille, Sebastien fit appeller les principaux de son Conseil & les premiers Officiers de son armée, & il leur demanda leur avis avec un esprit plus tranquille qu'auparavant.

Quelquesuns proposerent si on pourroit se retirer pour regagner le bord de la mer, & assieger Larache. Mais ceux meme qui n'avoient pas eté d'avis de s'engager dans la terre ferme, & dans la necessité de donner une bataille, croioient qu'il ne falloit plus alors penser qu'à combattre: parceque se retirant à la vue de l'ennemi, on lui donneroit cOEur en se l'otant à soimeme, & qu'il seroit bien plus aisé de rompre les Maures en combattant, que de les eviter en se retirant: outre que l'armée manquant de vivres elle periroit par ellememe, quand elle se pourroit defendre des ennemis.

Mahameth qui sembloit devoir le plus appuier cet avis, etant difficile qu'il put rentrer dans ses Etats que par le gain d'une bataille, conseilloit neanmoins au Roi de se retirer. Car quoiqu'il vit du peril dans la retraite, il en voioit beaucoup plus dans le combat. Il connoissoit le fort & le foible des uns & des autres, & sachant quelle etoit la valeur & l'experience de Moluc son Oncle, & que son armée etoit beaucoup plus forte & plus aguerrie que celle des Chretiens, il croioit que si on donnoit la bataille, la defaite des Portugais etoit assurée.

Sebastien neanmoins n'eut aucun egard à son avis. Quoique la vue de l'ennemi qui etoit si proche l'eut rendu un peu plus moderé, pour ecouter les conseils qu'on lui donnoit, elle n'avoit neanmoins diminué en aucune sorte la hautesse & la fermeté de son cOEur. Il voioit sans crainte l'epouvante de ses troupes & le grand nombre de ses ennemis; & s'imaginant qu'ils n'etoient pas si forts qu'on le publioit, & qu'un Chretien battroit toujours cinq ou six Maures, il sortit hardiment de son camp, & il mit toutes ses troupes en bataille.

Il pouvoit avoir alors douze mille hommes de pié, & quinze cens chevaux. Il divisa son armée en trois corps. Dans le premier etoient les Castillans, les Allemans, & les Italiens, commandez chacun par les Officiers de leur nation. Les troupes Portugaises formoient les deux autres. La Cavalerie etoit aux deux ailes. Le Duc d'Avero commandoit la droite, où etoit Mahameth avec ses Maures. La Cornette du Roi etoit à la gauche, avec le Duc de Barcellos fils ainé du Duc de Bragance.

Le Roi de Maroc mit aussi de son coté son armée en bataille. Il avoit dix mille hommes de pié, & environ quarante mille chevaux, dont vingt cinq mille etoient la plupart, ou des Chretiens qui avoient renoncé la foi, ou des Turcs; tous gens de guerre, & entretenus, qui faisoient la principale force de son armée. Il fit marcher d'abord toute son Infanterie rangée en forme de Croissant, & aux deux pointes du Croissant, il mit deux Escadrons de Cavalerie de dix mille chevaux chacun. Il mit en l'arrieregarde tout le reste de la Cavalerie en de petits escadrons, avec ordre de s'etendre toujours, & d'entourer l'armée Portugaise pour la combattre en meme tems de tous cotez.

Cependant la maladie le pressoit de telle sorte qu'il se sentoit mourir, & qu'il ne croioit pas pouvoir seulement passer la journée. Lorsque l'armée Portugaise fut en presence, elle lui parut si foible, que se tenant assuré de la victoire, il ne pensa plus qu'à prevenir la fuite des ennemis, afin qu'il ne lui en echapa que le moins qu'il se pourroit. C'est pourquoi il fit tellement etendre toute sa Cavalerie dans cette forme de Croissant qu'il lui avoit donnée, que la tenant à une portée de Canon des Portugais, il enferma toute leur armée; les deux pointes du Croissant s'etant venues joindre derriere leur arrieregarde. Puis etroississant peu à peu ce grand cercle, & les Escadrons se grossissant, toute l'armée Chretienne se trouva environnée de tous cotez de la Cavalerie des Maures.

La vue d'un peril si present etonna les Portugais, & leur epouvante augmenta encore par le bruit de l'artillerie des Maures, quoiqu'elle fit assez peu d'effet. Ils se jettoient tous par terre aussitot qu'ils en voioient paroitre le feu. Alors Sebastien craignant que ce desordre n'augmentat, fit donner le signal de la bataille. L'avantgarde Portugaise soutint vaillamment le choc des ennemis. Et quand on commença à se battre de plus prez, les Maures plierent, furent rompus & mis en fuite par trois fois, avec la perte de leurs drapeaux. Le Duc d'Avero qui commandoit l'aile droite avec les gens de Mahameth, chargea aussi la Cavalerie des Maures qui vint l'attaquer, & la poussa de telle sorte qu'il mit en fuite tout ce qui se presenta devant lui.

Les Maures s'enfuiant vinrent se rendre au lieu où etoit leur Roi, qui entrant dans une colere etrange, sans considerer qu'il etoit à demimort, se leva de sa litiere, & monta à cheval. etant resolu d'aller à la tete de ses troupes, pour arreter par son exemple la fuite des siens. Ceux qui etoient prez de sa personne, sachant l'extremité où il etoit, le conjuroient de ne se point hazarder de la sorte, & tachoient de l'arreter en tenant les renes de son cheval. Mais voiant qu'ils continuoient de lui resister, & qu'ils ils l'empechoient de courir où il vouloit, son courage lui faisant oublier sa foiblesse, il mit l'epée à la main pour les ecarter d'auprez de lui. Et ce grand effort qu'il fit, achevant de consumer le peu de forces qui lui restoit, il tomba evanoui entre les bras de ceux qui l'environnoient, & il mourut aussitot qu'ils l'eurent remis dans sa litiere.

Les Maures qui avoient eté Chretiens & ausquels il s'etoit plus fié qu'à tous les autres, eurent grand soin de tenir sa mort secrete, selon l'ordre exprez qu'il leur en avoit donné. Car son extreme défaillance lui faisant croire qu'il il ne vivroit pas assez pour voir la fin de la bataille, il avoit commandé que s'il mouroit pendant le combat, on mit dans sa litiere un de ceux qui l'accompagnoient d'ordinaire, & qui feignant de le consulter et de prendre les ordres de lui, il encouragea toujours ses Officiers, & leur commanda de sa part de bien combattre. En quoi on peut admirer la sagesse & la magnanimité de ce Roi Barbare, qui compassa tellement ses ordres & ses desseins avec les derniers momens de sa vie, qu'il empecha que la mort meme ne lui put ravir la victoire.

Ce premier avantage de l'armée Chretienne ne dura guere. Car le Duc d'Avero aiant mis en fuite les Maures qui se trouverent devant lui, fut attaqué par un gros Escadron de Cavalerie. Et comme il n'en pouvoit soutenir le choc, & que les ennemis le pressoient vivement, il fut obligé de se retirer en desordre, sans pouvoir reprendre son rang dans la Cavalerie Portugaise; & il entra en grande confusion au milieu des gens de pié, qui ne pouvant plus garder leurs rangs, furent d'autant moins en etat de soutenir toute la foule de la Cavalerie & de l'Infanterie des Maures, qui vinrent en meme tems fondre sur eux.

A l'aile gauche où etoit la Cornette du Roi, les Portugais d'abord pousserent les Maures, ils en tuerent un grand nombre, & ils les poursuivirent jusqu'à leur artillerie. Mais il leur arriva ensuite la meme chose qu'au Duc d'Avero. Car les Escadrons des Maures etant venus fondre sur eux en bien plus grand nombre, ils furent contraints de se retirer en desordre; & allant heurter contre leurs troupes, ils i porterent la confusion & l'epouvante.

Le Roi qui avoit mis son Drapeau à l'aile gauche, voulut neanmoins combattre à l'avantgarde, où ses troupes, comme nous avons dit, eurent d'abord un avantage considerable. Car etant composée d'Espagnols, d'Italiens & d'Allemans, qui avoient plus d'experience dans la guerre, & qui vouloient tous soutenir l'honneur de leur nation, ils combattirent vaillamment à la vue du Roi, qui les anima encore par sa presence & par son courage, & ils taillerent en pieces deux mille Maures. Mais comme les ennemis etoient en si grand nombre, & qu'ils envoioient des gens frais en la place de ceux qu'on avoit rompus ou epouvantez, aiant operé à l'Avantgarde un grand Escadron de Cavalerie, l'armée Chretienne qui ne pouvoit resister à toute cette multitude, se retiroit peu à peu & se resserroit en ellememe, quelque efforts que le Roi fit pour rallier les soldats, & pour leur faire garder leurs rangs.

Ainsi en peu d'heures toute l'armée Portugaise se trouva confuse. Car quoiqu'il i eut dans la Cavalerie des Gentilshommes & des Seigneurs fort braves, il i avoit aussi beaucoup de jeunes gens sans experience & sans discipline, De sorte qu'on voioit les uns se battre vaillamment, quoiqu'accablez par le grand nombre des ennemis, & les autres s'enfuir d'eux-memes, sans que personne les poursuivit.

Il s'en trouva meme plusieurs dans le second corps qui etoit tout composé de Portugais, qui jettant leurs armes & se mettant à genoux, demandoient la vie aux Maures; ne considerant pas que dans un combat on ne trouve point de sureté qu'à bien combattre, & que lorsqu'on veut sauver sa vie aux depens de son honneur, on perd l'un & l'autre. Car ces Barbares devenant plus fiers de les voir ainsi à leurs piez, leur fendoient la tete avec leurs cimeterres, les haïssant dejà comme Chretiens, & les meprisant de plus comme des laches.

François de Tavora qui commandoit l'arrieregarde, soutint longtems avec beaucoup de valeur le choc des Maures. Le Roi meme aiant quitté l'avantgarde vint en personne pour le soutenir. Mais Tavora aiant eté tué d'une mousquetade dans le combat, la fraieur & le desordre se mit dans ses gens, & ils commencerent à fuir & à se rendre aux Maures, sans que l'exemple & le respect du Roi put les retenir.

Le Duc d'Avero peu aprez aiant eté tué dans le combat, & plusieurs des principaux Chefs etant ou pris ou tuez, toute l'armée Chretienne se mit en fuite, & les Maures etant entrez dans les rangs avec leurs cimeterres, tailloient en pieces tout ce qui le presentoit à eux.

Le Roi fit dans ce combat tout ce qu'on pouvoit attendre de son grand cOEur, & plus que son age & son peu d'experience n'en pouvoit promettre. Il donna lui-meme tous les ordres; il envoia secourir ses gens; & il se trouva lui-meme en personne dans tous les endroits où le peril etoit le plus grand. Il eut trois chevaux tuez sous lui; & quoiqu'il eut eté blessé au bras droit d'une mousquetade, il ne laissa pas de s'engager souvent dans le combat, & d'exciter toujours les siens par son exemple & par son courage.

Ceux qui etoient restez de son armée, voiant la defaite de leurs troupes, ne penserent qu'à se sauver. Mais celui qui portoit la Cornette aiant eté tué, ils ne purent savoir où il etoit. Ainsi le Roi se trouvant presque seul, avec quelquesuns de ses Gentilshommes, & un Maure qui avoit eté Chretien qui tachoit de le sauver, fut tué par les Maures qui vinrent charger sa troupe, ou qui disputoient entre eux qui demeureroit maitre de sa personne.

Les Barbares envoierent chercher son corps parmi les morts, & etant trouve nud & depouillé comme les autres, on le porta sur un cheval dans leur camp, où ils le firent reconnoitre par les principaux d'entre les prisonniers Portugais, qui assurerent que c'etoit le Corps du Roi.

Telle fut la fin deplorable de ce jeune Prince. On peut dire de lui qu'il a eté grand, & dans ses vertus & dans ses defauts. Il eut beaucoup de zele pour la Religion; il aima & il protegea les personnes de vertu & de merite; il eut une liberalité vraiment Roiale; un cOEur capable des plus grandes entreprises; une inclination à la guerre, & une magnanimité egale à celle des Rois les plus illustres des siecles passez.

Tant de rares qualitez qui sembloient lui promettre une vie pleine de gloire, & assurer ses sujets de la felicité de son regne, sont devenues par un seul defaut non seulement inutiles, mais pernicieuses à lui-meme & à tout son Roiaume. Car cette fierté d'esprit qui lui etoit naturelle, l'a rendu si ferme & si inflexible dans ses pensées & dans ses desirs, qu'il est devenu incapable de se rendre jamais au conseil des autres.

Il semble que sa grande jeunesse & cette passion si ardente d'aquerir de la gloire lui avoit persuade, que la Couronne donnoit aussi bien une souveraineté de sagesse que de puissance; & que c'etoit assez d'etre né Roi, pour trouver dans soi-meme sans le secours de personne cette haute prudence, que la lumiere & la raison naturelle commence dans l'homme; que l'instruction cultive; que l'age fortifie; que le commerce des sages eclaire de plus en plus; & qui est consommée par l'experience, & par la consideration des evenemens du monde.

On peut dire neanmoins à son avantage, qu'etant mort à vingt-quatre ans, sa grande jeunesse fait que ses vertus doivent etre encore plus admirées, comme surpassant de beaucoup son age, & qu'elle rend ses defauts plus excusables. Car il y a lieu de croire que s'il eut survecu à sa defaite, il eut pu se corriger & s'instruire par son malheur, & qu'il eut appris combien il est necessaire à un Prince, de choisir des personnes vraiment sages & desinteressées, pour se servir de leur lumiere, dans sa conduite & dans ses grandes entreprises, voiant le precipice où il s'etoit jeté par le mepris du conseil des autres, & par l'indiference de son zele & de son courage.

Mahameth voiant toute l'armée Chretienne en deroute & les Maures victorieux, se retira en grand hate, aiant peur de tomber entre les mains de Moluc son Oncle qu'il croioit encore vivant, & qui auroit consideré sa prise comme un des plus grands fruits de sa victoire. Mais aiant voulu passer à gué une riviere pour se rendre en la ville d'Arzille qui etoit aux Portugais, il trouva l'eau plus profonde qu'il ne pensoit, & il se noia.

Ainsi cette bataille si sanglante, outre les longues & les malheureuses suites qu'elle a eues, fut encore bien remarquable par une rencontre qui n'est peutetre jamais arrivée en aucun combat, qui est qu'il il y mourut trois Rois, & de morts toutes differentes. Car le Roi de Maroc y mourut de maladie, donnant tous les ordres jusques à sa mort; Le Roi de Portugal y fut tué aprez avoir combattu durant six heures; & Mahameth qui avoit eté Roi des Maures fut noié en se retirant de la bataille.

Le Pape pourvoiant au bien du Roiaume de Portugal, obligea le Cardinal Henri Oncle de Sebastien, de quiter la Pourpre, & d'epouser une femme. Henri etoit le cinquieme fils d'Emmanuel le Grand, & de Marie de Castille. Il fut successivement Archeveque de Brague, de Lisbonne & d'Evora. Paul III le crea Cardinal en 1546. Depuis, en 1578, il succeda à son petit Neveu Fils de Jean Prince de Portugal, mort devant son Pere Jean III Frere de Henri dont je parle; quoiqu'il fut Pretre, le Pape jugea pour le bien commun, qu'il devoit dispenser, & en effet Henri, quoiqu'agé de 67 ans, fut mis sur le trone. Aprez avoir regne un an 5 mois & 5 jours, il mourut agé de 68 ans sur la fin de Janvier de l'an 1580.

Le 24 Juin de la meme année, Antoine Batard de Louis Duc de Beia, second fils du Roi Emmanuel le Grand & de Marie d'Arragon, prit la qualité de Roi de Portugal. Cet Antoine etoit né l'an 1531, & le Duc de Beia l'avoit eu d'une maitresse de basse condicion nommée Iolande. Antoine aprez avoir vainement essaié de monter sur le trone, par le secours du Roi de France, & d'Elisabeth Reine d'Angleterre, mourut à Paris le 26 Aout 1595. Antoine ne se rendit memorable que par son histoire qu'il ecrivit luimeme, par ses Commentaires sur les Pseaumes, & par 6 enfans Batards. Il fit nommer son premier, Emmanuel. Cet Emmanuel fut Vice-roi des Indes. Aiant epousé en premieres noces en 1597 Emilie de Nassau Fille de Guillaume Prince d'Orange, le Fondateur de la Republique de Hollande; & en secondes, Louise Osorio, il mourut à Brusselle agé de prez de soixante-dix ans le 22 Juillet 1638. D'Emilie de Nassau il eut Emmanuel qui se fit Carme en 1628, Louis, & 6 filles.

Le second fils du Batard Antoine fut Cristofe, qui fut si hardi que de prendre le titre de Roi, & qui mourut de Paralizie à Paris le 3 Juin 1638, en la 66 année de son age.

Le 3 Fils du Batard Antoine fut Denis qui se fit de l'Ordre de Citeaux. Le 4 fut Jean qui mourut sans alliance. Les deux Filles se firent Religieuses en Portugal.

Le Batard Antoine mourut à Paris le 26 Aout 1595, & il fut enterré en la Chapelle de Gondi des Cordeliers.

Aprez avoir donné l'idée du Batard Antoine, venons en particulier aux moiens qu'il mit en usage pour disputer le trone à l'Espagne, qui en etoit la maitresse legitime.

Le Duc d'Albe aiant eté la terreur de la Belgique, vint l'etre du Portugal. Le Batard Antoine soutenu de l'Angleterre & de la France, l'attendit de pié ferme à Lisbonne, qui est la Capitale du Roiaume, à la tete de 4000 combatans. Cette troupe tumultaire fit d'abord quelque resistance, mais enfin elle plia sous la valeur du Duc d'Alve. Le Batard Antoine i fut blessé à la tete, & il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.

Il eut neanmoins encore le courage de ramasser une petite armée; mais comme elle n'etoit composée que de racailles, elle n'eut pas sitot vu la Cavalerie Espagnole, qui etoit conduite de Sanche d'Avila, qu'elle prit la fuite comme des enfans à la vue de quelque epouventail. Le Batard Antoine eut bien de la peine à se sauver avec un petit debris; il se tint quelque tems caché dans des coins du Roiaume ; mais ne s'i trouvant pas trop en assurance, il s'embarca pour la France.

Filippe II aiant donné la chasse à ce petit ennemi, fit son entrée triomfante à Lisbonne au jour de S.Pierre & de S.Paul. Cette expedicion lui couta 4 ans.; aprez quoi, il songea à retourner à Madrit.

Il ne put jamais faire plus eloquemment l'eloge de son Neveu le Cardinal Albert, qu'en lui confiant cette nouvelle conquete, qui exigeoit un homme de tete & de main. Ce jeune Viceroi n'avoit alors que 25 ans, puisqu'il n'entra dans son gouvernement qu'en Fevrier de l'an 1589.

Le nouveau Viceroi voulut signaler sa Regence par prendre vangeance de l'afront que les troupes du Roi avoient souffert, en l'Ile des Terceres. La faxion du Batard Antoine, i avoit tellement prevalu, que les Espagnols i aiant pris terre, les habitans de l'Ile en massacrerent plus de 400. Filipe II, pour vanger cette injure i envoya son Amiral Alvar Marquis de S.Croix tresexcellent homme de mer. Alvar ne fut pas bien avancé, quand il rencontra la flotte Françoise, qui etoit commandée par Filipe Strozzi Italien de grand courage. La partie etoit inegale; mais ce fut celà meme qui enhardit Alvar. Il esperoit qu'en battant la Flote, il mettroit une fin aux presompcions du Batard Antoine, qui montoit la Flote. Mais le Batard, pressentant le malheur qui alloit fondre sur son parti, descendit en terre ferme, deux jours avant le combat. Alvar cependant ataque la Flotte. La victoire aiant lontems balancé, s'inclina enfin du coté de l'Espagne. L'amiral Strozzi demeura dans le combat. La Capitane & les principaux Navires aiant eté pris, le reste, se mit à la voile, & prit la fuite. La premiere Noblesse de France, qui etoit venue pour se signaler en cette occasion glorieuse, i perdit la vie ou la liberté; le principal regret des Portugais regarda la perte de l'incomparable Comte de Vimiosense digne de vivre eternellement.

Alvar fit trencher la tete à quelques prisonniers François. La saison trop avancée empecha qu'Alvar ne profitat de sa victoire ; mais le Cardinal Vice-roi ne soufrit pas que ce qui etoit differé fut entierement rompu.

Dez qu'il eut les resnes dans les mains, & qu'il sentit le tems favorable à la Navigacion, il mit le genereux Alvar à la tete d'une belle armée Navale, pour achever ce qu'il avoit heureusement commencé l'année d'auparavant. Alvar aborda heureusement à l'Ile de S.Michel, & comme il etoit aussi honete que brave, il deputa de ses gens, pour donner aux Rebelles avis de son arrivée, & pour leur offrir des condicions honorables, au cas qu'ils voulussent capituler. Emmanuel de Silva, qui commandoit dans Angra, enflé de sa garnison de 3000 François, n'i voulut entendre en aucune façon.

Alvar ne voiant aucune voie dans la douceur prit le parti de la severité. Il ataqua l'Ile de toutes ses forces, & ces opiniatres furent aussi laches à resister, qu'ils avoient eté opiniatres à refuser un honete accommodement. Emmanuel de Silva & les principaux faxieux le paierent de leurs tetes. Le Vainqueur eut la bonté de laisser retourner les François, en leur païs, sans leur rien faire, & meme il leur laissa leurs epées.

Notre nouveau Viceroi n'eut pas moins de bonheur dans l'Ile de Faiala que dans Angra. Pierre de Tolede la reduisit en fort peu de tems. Il donna bon cartier aux François, qui i etoient en garnison, mais il fit pendre le Gouverneur de l'Ile, qui etoit Portugais, parce que contre le droit des Nacions, il avoit inhumainement fait mourir un Envoié qui lui etoit venu presenter des condicions honorables.

Ces malheureux succez devoient debaucher le Batard Antoine, mais comme il etoit ambicieux, & que les François ne manquoient pas de le flater de son retablissement, il vint se jetter aux piez de la Reine Elisabet d'Angleterre ; il la conjura d'avoir compassion de la justice opprimée ; il lui persuada que tout le Portugal se souleveroit à la vue de sa Flotte ; enfin il fit de si bonnes remontrances à cette Reine ennemie de la maison d'Autriche, qu'en 1589, elle mit à la voile une Flotte tres puissante, qui se flatoit d'aller à une victoire certaine, & au butin assuré, plutot qu'à une bataille.

Les forces furent partagées ; François Drak commanda par mer, le Batard Antoine, avec Henri Nores, commanda par terre. La Flotte Angloise etoit composée de 26 gros navires de guerre, & de 140 petits batimens. Elle etoit montée de 20000 combatans. Elle demara en Avril, de Pleimout, & en Mai, elle aborda à la Corrogne en Galice. Dix mille hommes firent decente, & à la faveur d'une bonne artillerie, ils attaquerent rudement cette Forteresse.

La Corongne se defendit si genereusement, que les Anglois, aiant perdu 1000 des leurs, & se trouvant chargez de blessures & de confusion furent obligez de tenter fortune vers des endroits plus proches de Lisbonne. Ils arriverent à Pinich, qui n'est qu'à 9 lieues de Lisbonne, le 26 Mai. Comme il est aisé à une armée Navale de faire une decente, quand l'ennemi a une longue traite de terreferme à garder, les Anglois la firent sans peine.

Douze mille hommes de pié avec quelque Cavalerie, firent la decente, sans que personne s'i oposat. Ils vinrent fort impunément vers Lisbonne, & meme ils vinrent se camper au Faubourg de S.Caterine.

Le Batard Antoine, qui avoit tant preconisé à la Reine Elisabet, que tout le Portugal etoit à lui, & qu'à la vue de ses pavillons ou de ses etendarts, tous les Portugais ne manqueroient pas de venir se ranger sous ses enseignes, s'aperçut combien il s'etoit meconté, & combien il s'etoit flaté, quand il vid que personne ne se hatoit de lui faire hommage.

Notre jeune Viceroi s'etoit tellement aquis tous les cOEurs, que l'espace de 9 jours, durant lesquels le Batard Antoine & Henri Norés, attendoient plutot la defexion que la resistance des Portugais, personne ne passa au camp ennemi. Tout se passa en escarmouches, où les Espagnols & les Portugais rebelles se contenterent de donner des marques de leur valeur & de leur ancienne emulacion.

L'Amiral Drac fut plus heureux par mer, que le Batard Antoine, par terre. Il s'empara de la forteresse de Calcala, quoiqu'il dut plus attribuer son bonheur à la lacheté du Gouverneur qu'à sa propre bravoure. Ce Gouverneur etoit Espagnol, & il paia ensuite de sa tete la peine due à sa lacheté.

Le General Henri Norés, aprez s'etre lontems morfondu d'esperance, voiant son armée deminuée de plus de 3000 hommes, & considerant que le reste n'etoit qu'un debris de la misere fit resolucion de regagner ses bateaux, & de repasser en Angleterre en la meme année 1589.

Quelque bien etablis que soient les esprits, il est impossible qu'à la vue d'une armée ennemie, & qui ne manque pas de pretexte, il ne se face quelque emocion dans une Capitale. Lisbonne ou fut, ou parut etre ebranlé de tant de forces; & le Viceroi pour obvier aux mechantes suites, fut obligé de faire de rigoureuses recherches sur la disposicion des Portugais. Cela, fut cause qu'on en decapita quelquesuns, & qu'on en emprisona plusieurs suspects. Le calme etant revenu, il se trouva qu'on avoit eté un peu vite en besogne à l'egard de ces executions, & que bien des gens maltraitez dans le trouble, auroient eté reconnus pour innocens durant la paix.

Alfonse Vargas, que Filipe II avoit envoié en Portugal, pour servir de bras droit au Viceroi Cardinal, avoit coutume de dire, que si quelque Flotte ennemie venoit aborder en Espagne, le Portugal seroit la Province, d'où il i auroit moins de Transfuges, qui passeroient à l'ennemi.

Le Cardinal Viceroi surmonte au meme tems l'enfer, la France & l'Angleterre. La victoire qu'il remporte sur les demons, consiste dans le martire des Heros de Maroc, qui remporterent la palme glorieuse sous la Regence de notre heureux Viceroi.

En 1585 François Acosta & frere Antoine de la Concepcion lui ecrivirent qu'entre les prisonniers faits à la deroute du malheureux Roi Sebastien, il se trouva six braves jeunes hommes, qui sans aucun autre Maitre que le S.Esprit, firent ce que bien des gens ne feroient pas au milieu du Christianisme.

Le premier de ces six etoit né d'une mere Turque, & d'un Espagnol Renegat ; on voulut le faire instruire dans l'Alcoran, mais il detesta cette ecole abominable, & il se joignit aux enfans Portugais, parmi lesquels il prit le nom de François de l'Esperance. Le Cherif & les principaux du Roiaume de Maroc soliciterent sa constance, mais il defendit la foi Cretienne si genereusement, que ce Barbare ne pouvant plus lontems soutenir sa fermeté, le fit cruellement etrangler.

Dieu pour affermir cette nouvelle Eglise, fit un miracle ; la corde destinée à cette victime de la foi, se rompit deux fois, sans aucun effet ; à la troisieme enfin, Dieu permit que cette tete fut couronnée d'un glorieux martire.

François de l'esperance fut suivi de Simon de Freitas. Ce Simon, qui etoit Portugais, servit de maitre & de feu aux genereux Confesseurs de Jesus-Christ. Le troisieme fut Antoine de Sosa. Le quatrieme fut un Maure de la petite ville de Colarés, celebre par l'abondance & par la bonté de ses pommes. Le sixieme fut Dominique du Mont Hermin, natif de Gorea. Le septieme fut Jean né à Paris, qui avoit suivi le Roi Sebastien dans son expedicion d'Afrique. Le 8 fut Ferdinand Ginez que quelques-uns tiennent avoir eté de la petite ville de Monça, située sur le rivage du Minho, & que quelques autres croient avoir eté François de nacion. Le 9 fut Dominique de la Torrés, né à Mazagan en Afrique. Tout le crime de Dominique etoit d'avoir eté convaincu d'un commerce avec un de ses amis Renegats, qu'il exhortoit à rentrer dans son devoir. Le Roi de Maroc l'en aiant convaincu par la produxion de ses lettres, ce Barbare lui fit couper les jarrets; & puis, il le fit enfouir tout vif dans son jardin; tourmens que cet Athlete endura d'un courage invaincu.

François Acosta, qui etoit Ambassadeur à Maroc de la part du Viceroi Cardinal, & qui avoit donné part à son Prince de toute cette tragedie, acheta à grand prix les Reliques sacrées de ces saints Heros; & ce Saint depost se conserve en grande veneracion dans saint Laurens de l'Escurial, Palais qui efface toutes les Cours de l'Univers.

Quelques parties de ces saintes Reliques ons eté transportées en Portugal, & elles ont donné la guerison à une infinité de malades, qui avoient invoqué les hotes magnanimes de ces cendres miraculeuses.

Le Roiaume de Fez eut aussi ses Heros. Onze jeunes hommes valeureux, ou tous ou la pluspart Portugais, qui avoient suivi les etandarts de Sebastien, dans son expedicion d'Afrique, signalerent leur foi, & leur courage, par diverses sortes de tourmens.

Aprez avoir donné une guerre sanglante, & la defaite du Batard Antoine qui alla mourir à Paris en 1595; aprez avoir donné une guerre sainte dans le Martire des Atletes de Maroc & de Fez, nous allons donner une guerre Scolastique entre des Moines, qui fut ou terminée ou prejugée par la prudence incomparable de notre Viceroi Cardinal.

Les Jesuites sont redevables à son equité des premiers triomphes qu'ils ont remportez sur les Jacobins en matiere de Grace. Avant d'en parler, donnons une ebauche grossiere des deux principaux Champions qui parurent dans cette cariere. Je dis Molina & Bannez.

Louis Molina etoit de Cuenca en la Castille Neuve. Il se fit Jesuite à l'age de 18 ans. Comme il avoit l'esprit prodigieux, la memoire vaste, le jugement penetrant, la santé robuste, & l'applicacion assidue, il fit de merveilleux progrez dans les siences, & il passa pour un des premiers Theologiens & Jurisconsultes du monde. Cet admirable fond de doctrine etoit soutenu d'une grande pieté, d'une modestie tres rare, & d'une patience invincible. Aprez avoir rempli toute la terre de sa reputacion, il mourut saintement à Madrit le 12 octobre de l'an 1600, agé de 65 ans.

Dominique Bannez etoit de Mondragon en la Guipuscoa, ou de Valladolit; il etudia à Salamanque, il se fit Jacobin à l'age de 15 ans. Il fut un des Confesseurs de S.Terese. Les Freres Prescheurs l'estiment un des leurs illustres Theologiens. Les plus moderez condamnent sa haine contre Molina. Aprez avoir rendu plusieurs combas, il rendit les armes, & l'ame à Medine du Champ le premier Novembre de l'an 1604, agé de 77 ans.

La grace fut le sujet des batailles que ces deux Antonigistes se livrerent. Bannez pretendoit que Dieu pousse nos volontez par une impression phisique, qui ne nous est pas volontaire, & qui emporte toujours infailliblement son effet ; Molina soutenoit que cette predeterminacion phisique otoit la liberté, & pour concilier la force de la grace avec le franc arbitre, il forma des Conciles & des Peres, & sur tout de S.Augustin & de S.Thomas une nouvelle explicacion de la grace, sous le nom de sience moienne, en vertu de laquelle Dieu n'agit efficacement sur nos volontez, qu'aprez avoir prevu notre consentement condicionel sous les auspices de la grace.

Voilà l'etat de la question qui a fait tant de bruit, depuis le commencement de ce siecle, & qui apparemment ne se decidera pas encore sitot.

Albert, aprez avoir gouverné le Portugal avec une prudence, qui dementoit son age, & avec un succez qu'on n'auroit osé se promettre parmi tant de guerres civiles, charma tellement Filipe II, que ce grand maitre dans l'art de regner, auroit cru offenser sa politique, s'il eut laissé plus que dix ans en Portugal, une tete qui meritoit d'etre au gouvernail de l'Univers.

Le jeune Viceroi avoit mis les choses en etat de ne rien craindre, & de tout esperer; mais la face de la Belgique n'etoit pas si favorable. Le Duc d'Alve i avoit fait du bruit, & ce Roi tres sage jugeoit que persone ne pourroit mieux les calmer que son cher Neveu.

Le Roi Filipe avoit fondé ses esperances sur l'Archiduc Ernest Frere de notre Albert, mais le ciel avoit envié ce bon Prince à la terre. Ernest dez l'an 1594 avoit eté destiné pour remettre les affaires de la Belgique. Il avoit fait son entrée triomfante a Brusselle, sur la fin de Janvier, & il avoit pris les resnes en main avec l'acclamacion de tous les Belges.

Les premiers soins d'Ernest: regarderent la Hollande. Il essaia de la remener à son devoir i mais le Prince Maurice de Nassau se trouvoit trop bien de sa nouvelle Republique, pour en quiter le gouvernement, pour quelque offre qu'on put lui faire. Bien loin d'entendre aux proposicions pacifiques de l'Archiduc Ernest, il tourna toutes ses pensées du coté de la guerre.

Il tache de surprendre Boileduc, & Vic, qui est une petite Ville visavis de Mastric à l'autre coté de la Meuse. Ces deux coups lui aiant manqué, il alla se rabattre sur les Roiaux en Frise. Il les obligea de lever le siege de Couvorden, & il mit luimeme le siege devant Groningue capitale de la Frise Occidentale. Cette Ville etoit bien resolue à se defendre, & aux premieres semonces de Maurice, elle avoit repondu qu'elle songeroit à capituler dans un an. La recepcion inconcevable qu'Anvers fit à l'Archiduc Ernest, le fit tomber dans la faute où Hannibal etoit tombé à Capoue ; pendant qu'Anvers triomfe, Groningue gemit, & faute de secours, il est obligé de se rendre aprez trois mois de siege, lui qui s'etoit promis de le soutenir un an entier. La composicion n'auroit pas eté ignomieuse, si l'un des articles n'en eut pas banni l'exercice de la Religion Catolique. Cette prise fut suivie d'une autre, qui n'etant pas de la Belgique, lui aportoit un dommage inexprimable par la rupture du commerce.

Maurice donna l'entreprise de la Ville de Hui capitale du Condroz, à Charle Herauguiere Gouverneur de Breda, qui avoit le genie fait à de pareilles expedicions. Hui est une Ville fort ancienne. On tient que S.Materne envoié de S.Pierre, aiant porté la foi Chrétienne à Namur, l'alla porter à Hui. Son païsage est un paradis terrestre, & des peintres qui avoient visité toute l'Europe, ont avoué de n'en avoir pas vu de plus agreable. En effet, l'OEil d'un seul aspect, tombe sur une ville, sur une citadelle, sur un pont, sur une riviere, sur des forets, sur des montagnes, sur des vallées, sur des vignobles, sur des metairies, sur des chateaux, sur des Eglises, sur des iles, sur des campagnes, sur des moulins, sur des bateaux, sur des forges. Et l'on aura, bien de la peine à rencontrer ailleurs tous ces avantages en un clin d'OEil. La Meuse partage Hui. Il est à mi chemin de Namur & de Liege. Il a eu autrefois ses Comtes particuliers ; mais presentement il est au Prince de Liege. Son nom lui vient d'une petite riviere nommée Hoioux, qui s'i rend dans la Meuse. Le Cardinal de la Mark Prince & Eveque de Liege i batit un tres agreable chateau, de l'argent que Charlequint lui donnoit pour reconnoitre la couronne Imperiale qu'il lui avoit procurée. La France l'a demoli aussi bien que son pont; de maniere que cette pauvre Ville n'a reservé que sa fontaine qui est le troisieme de ses joiaux. Les raisins i sont admirables, mais le vin i est bien petit, & il n'est presque propre que pour acoutrer des carpes. Le General des Croisiers i tient son siege. On i void une tresbelle Collegiale avec de riches Canonicats, une infinité de Couvens parmi lesquels les Urselines brillent & les Jesuites qui i enseignoient la jeunesse avec beaucoup de succez, avant les malheurs des guerres; les Ermites de S.Augustin le font presentement en leur place, jusqu'à ce que les choses soient sur un meilleur pié: les moulins au papier sont excellens & nombreux.

Cette Ville avoit trop de charmes pour ne pas attirer la convoitise du Prince Maurice. Herauguiere donc le dernier jour de Janvier de l'an 1595 commence son entreprise par i conduire 7 compagnies d'Infanterie, & 14 de Cavalerie. Il marchoit la nuit, & il faisoit alte de jour. Aiant caché ses gens au voisinage, il envoia 30 de ses plus determinez pour decouvrir la place de plus prez. Ces Entrepreneurs, au sombre minuit, s'acrocherent par un rocher escarpé qui fait face sur la Meuse, presque au meme endroit par où Frere Thomas devoit s'en rendre Maitre, il i a quelques années. Par le moien de leurs crochets, ils gagnerent la cime du rocher, où la citadelle est assise.

Il appliquerent des echelles de cordes à la plus grande sale, & ils i entrerent par les fenetres, sans etre aperçus. Le lendemain qui etoit un Dimanche, le Gouverneur de la citadelle alloit fort tranquillement pour entendre la Messe tambour battant avec quelque peu de sa garnison, lorsque les Entrepreneurs sortirent de leur cachette, qu'ils assasinerent les gardes, & qu'ils se saisirent des portes.

Au meme tems le signal fut donné, & Herauguiere sortit aussitot de son embuscade, il fondit sur la Ville, il s'en rendit maitre, & il alla au meme moment prendre possession de la citadelle, où il mit une bonne garnison.

Cette surprise alarma beaucoup les Provinces voisines, mais elle ne toucha personne plus vivement qu'Ernest de Baviere Electeur de Cologne, qui en qualité de Prince de Liege se voioit traitreusement enlever la seconde Ville de son Diocese. Il accourut d'Alemagne, & il pria l'Archiduc Ernest de vouloir joindre ses forces pour reprendre Hui avant que les Holandois ne s'i fortifiassent, & n'i fussent soutenus par la jonction des François, qui infestant le Luxembourg, passeroient aisément au Condroz.

Ernest prit feu, & il songeoit efficacement à aracher cette proie des mains de ses ennemis, quand la mort rompit le cours de son dessein & de sa vie. Il mourut de la gravelle le 21 Mars 1595. La Belgique le regreta autant plus qu'elle ne faisoit que de gouter la douceur de son Gouvernement, & qu'elle se vid frustrée de l'esperance d'une paix que ce Prince avoit à cOEur, & pour l'heureuse conclusion de laquelle il avoit toutes les qualitez necessaires. Il aimoit la paix, il etoit d'un naturel doux & moderé. Les prodigues le blament de n'avoir pas tenu ni de table, ni de train conforme à son auguste naissance; on fit la dissection de son corps. On lui trouva une pierre dans les reins & un ver assez long qui le rongeoit tout vif. On l'embauma, & on l'enterra à S.Gudule de Brusselle, où l'on void son portrait dans le ChOEur du coté du midi.

Le Cardinal Albert avoit eté pourvu de l'Archeveché de Tolede vacant par la mort du Cardinal Gaspar Quiroga, arrivée le 22 Novembre 1594, & il se disposoit à la residence, quand la mort de son Frere Ernest changea la face des choses, & porta Filipe II à envoier l'Archiduc Albert en sa place. Le Comte Fontaine gouverna par interim. Ce brave Pierre Henriquez Comte de Fontaine debuta par la reduction de la ville de Hui. Sur la fin du mois de Fevrier de l'an 1596 il i vint mettre le siege. Le Prince de Liege plaça ses troupes auxiliaires à l'autre coté de la Meuse qui regarde Namur. L'ataque fut si vigoureuse que dez le 13 Mars les Holandois furent chassez des Fauxbourgs. Les Assiegeans planterent aussitot 4 pieces de batterie du coté des Trinitois ou de Notre Dame sur le Sart. La breche faite, ils foncerent dans la Ville, & ils tuerent 80 hommes de la garnison. Le reste jugeant qu'il i faisoit trop chaud, gagna la citadelle. Valentin de la Motte de Pardieu, Fondateur à Douai d'un College que l'avarice a detruit, & dont le tombeau magnifique est à Graveline, comme General de l'artillerie roiale, fit dresser deux batteries de 14 pieces de canon. Les Assiegez etonnez de cette foudre, composerent le 7 jour du siege. Cette prontitude fut cause qu'on leur accorda des condicions tres honetes. Ils sortirent avec armes & bagages.

Le Comte de Fontaine i mit aussitot un Gouverneur & une garnison Espagnole, en attendant les ordres d'Espagne. Filipe II le plus genereux des Princes, donna la place & la citadelle au Prince de Liege. Ce reconnoissant etablit que desormais le Gouverneur n'i seroit qu'avec l'agrement du Roi son liberateur. Cette louable gratitude a eté observée jusqu'au Comte de Merode, qui fut le dernier qui tint ce poste avant les cruautez extremes des François.

Ceux de Hui ont toujours temoigné de la reconoissance pour leur bienfacteur. Ils ont eté bons Austriens, mais ils n'ont jamais offensé la France; au contraire, ils l'ont obligée partout où ils ont pu. Et neanmoins, l'on peut dire qu'il n'est pas de ville en Europe, qui en ait reçu de plus sanglans traitements. Leur beau Pont aiant eté furieusement demoli, & retabli de nouveau, alloit courir le malheur du premier, si le sage Prince d'Elderen n'i avoit obvié, par se declarer en faveur de l'Auguste maison d'Austriche, selon ses convenances, & selon ses obligacions.

Hui etant rendu à son legitime Possesseur, le Comte de Fontaine, s'applica à la reformacion de la Justice, de la Milice & des Finances. Il cassa les exactions des soldats qui avoient eté si onereuses aux Provinciaux, & il defendit sous peine de la vie, que personne n'eut ni à exiger ni à contribuer sans sa permission formelle & positive. Il regla ce que les hotes devoient donner aux soldats; il envoia son reglement aux Magistrats, & il les obligea de lui rendre conte de l'execucion.

Il fit garder une rigoureuse discipline aux camps, & personne ne violoit ses ordres impunément. Cette rigueur apporta le bon ordre par tout. Pour satisfaire l'Artois, qui se plaignoit des courses des François, il laissa le Brabant en garde à Cristofe Mondragon Gouverneur de la citadelle d'Anvers, & il alla prendre en Juin le Catelet, place forte entre Cambrai & S.Quentin. Mais tandis qu'il faisoit cette conquete, il eut la mortificacion de perdre Han ville de Picardie.

La guerre ne fut pas si favorable à Henri IV aux confins de Picardie, qu'en Bourgogne, & en la Franche-Comté: car le vaillant Comte de Mansfeld relança les deux Generaux François, le Duc de Bouillon à Sedan, & le Comte de Nassau en Hollande. L'Archiduc Ernest Fils de l'Empereur Maximilien II mort en Mars de l'an 1595 avoit paru dans la Belgique comme un astre dont la prompte eclipse desole autant que l'apparition radieuse avoit consolé.
Cette Principauté auroit eu sujet de craindre si le gouvernement de la Belgique ne fut pas echu au Comte de Fuente l'un des plus braves Espagnols qui aient brillé parmi les Belges. Dez que cet entreprennant Gouverneur fut au timon, il signala son avenement par retablir la dicipline militaire dans la fleur où elle avoit paru sous Alexandre Duc de Parme & de Plaisance. Il fut extremement servi dans ce retablissement par ses Lieutenans Generaux qui alloient du pair avec les premiers Capitaines du monde, ces restaurateurs etoient le Prince d'Avellin, Valentin de Pardieu Seigneur de la Motte, Jean Jaque Comte de Bellejoieuse, Cretien de Savigni Seigneur de Rone Lorain de Nation, & la Berlot dont l'anagramme de guerrier ( Bellator ) exprime si heureusement le caractere martial.

La dicipline militaire etant retablie, le Comte de Fuente chercha un digne sujet de son entreprise, & Cambrai lui parut l'etre. Lagni convaincu que le Catelet lui etoit necessaire pour assieger Cambrai, batit cette Ville de la façon de Henri II Roi de France, & il la prit sur Miramont qui en etoit Gouverneur. Cleri & Brai suivirent l'exemple du Catelet. Le Comte de Fuente s'etant fraié ce beau chemin, fit trencher la tete à Gomeron à la barbe de la ville de Ham où Gomeron avoit eté Gouverneur, qui merita ce chatiment acause de son inconstance. Aiant puni la legereté de Gomeron, il assiege Dourlens qui separe la Picardie d'avec le Cambresis, parce que cette conquete lui rendroit infaillible celle de Cambrai.

Tandis que le Comte de Fuente ataqua Dourlens, le Duc de Bouillon General des François vint pour l'obliger à lever le siege. Le Comte sortit de ses lignes, où il laissa Hernand Tellez Portocarero & Gaspar Zoppogna, & il alla rencontrer l'armée Françoise le 24 Juillet 1595, jour favorable à l'Espagne, parceque c'est la veille de S.Jaque. En effet elle remporta une tresbelle victoire où de la part de la France demeurerent, Arginvilliers Gouverneur d'Abeville, Haqueville Gouverneur de Ponteau-de-Mer, Perdriel, l'Amiral de Villars, Sesseval, S.Denis, Montigni, 200 Gentilshommes Normans, & 600 autres Gentilshommes & fameux Capitaines. Le Comte vainqueur fit mourir deux de ses soldats pour avoir tué l'Amiral de Villars quoiqu'il offrit 80000 ecus de rançon, & pour lui avoir coupé le doigt qui portoit un diamant tresprecieux. Cette belle victoire de Dourlens ne couta à l'Espagne que peu de soldats sans nom; & parmi les blessez, il n'i eut de considerable que Sanche de Luna.

Le Comte de Fuente aprez avoir battu les François retourna au siege de Dourlens en Picardie. Portocarero eut le courage de monter sur les ramparts du chateau, où il tua le Comte de Dinana. La Ville & le chateau furent saccagez pour vanger le mauvais traitement que les François avoient fait aux Espagnols de Ham. Reonsoi Gouverneur du chateau, Francourt & Prouille commandans de la ville, 400 Gentilshommes & 700 soldats i perdirent la vie; Harancourt & Gribonval eurent bien de la peine d'obtenir la condition des prisonniers de guerre. La Ville fut au pillage jusqu'au soir, & puis elle eut le brave Portocarero pour Gouverneur. Le Comte Vainqueur pour ouvrir le siege de Cambrai, alla prendre logement prez de Perone. Il investit la ville le 14 Aoust 1595, & il la prit bientot aprez. Gaston Spinola fut le premier qui entra dans la Ville. Ce Gaston est l'Aieul du Comte de Bruai d'aujourd'hui Lieutenant General des armées du Roi & fils du Gouverneur de Lille Chevalier de la Toison d'or.

Le Comte de Fuente prit la Citadelle le 7 Octobre. Il donna une capitulation honete acause du jeune age de Charle Duc de Retelois fils de Balagni, & de la reputation du Sieur de Vic qui commandoit en l'absence de Balagni. L'avarice de Madame de Balagni fut cause que les magasins n'etant pas bien pourvus, la Citadelle fut obligée de se rendre plutot qu'elle n'auroit fait, s'ils eussent eté bien fournis. Cette Dame en eut tant de deplaisir qu'elle en creva de faim & de rage, avant que la garnison en sortit pour aller à Perone, qui fut le 9 Octobre 1595. Le Comte de Fuente laissa le gouvernement de la Ville à l'Archeveque Barlemont, & celui de la Citadelle à Augustin Messie.

Tandis que les troupes du Roi se couronnoient de lauriers en Picardie, les Holandois essaierent de leur donner quelque diversion, & de profiter de leur absence. Mais ils sentirent que si le Comte de Fontaine n'etoit pas en Brabant, son courage i etoit dans l'âme de ces Lieutenans.

Grolle leur parut un digne commencement de leur entreprise. Cette Ville est du Comté du Zutfen, & du Diocese de Munster. Elle est forte de nature & d'art. La petite riviere de Sling, qui remplit ses fossez, la rend de difficile accez. Elle est à 4 lieues de Zutfen, & à deux de Bredevoerde. Le Marquis Spinola la prit sur les Holandois en 1605. Les Holandois la reprirent en 1617. L'Eveque de Munster la prit en 1672, & elle retourna aux Holandois, quand la France s'accommoda avec eux pour une grosse somme d'argent. Maurice, pour couvrir son dessein, erra sur la mer avec une flotte de 200 navires. Enfin, aprez avoir assez lontems tenu les esprits en suspens, il fit voile vers la Frise, & il alla mettre le siege devant Grolle.

Il la fit battre d'abord si cruellement de 18 pieces de canon, qu'en fort peu de tems, il rasa une bonne partie des fortificacions. Mais le courage des Assiegez ne tomba point avec leurs murailles. Ils firent de genereuses, & de nombreuses sorties, qui harcelerent extremement le Prince Maurice.

Mondragon, Gouverneur d'Anvers, ne voulant pas laisser perir ces braves defenseurs, vint incessamment à leur secours, à la tete de 5000 hommes de pié, & d'environ 1000 chevaux. Il passa le Rhin & aussitot il envoia le Comte Herman de Bergh prendre les devans, avec mille Fantassins choisis. Ce Comte fonça valeureusement, il força l'ennemi, & il ravitailla la Ville. Le Prince Maurice ne trouva point à propos d'atendre le reste des troupes du Roi, il leva le piquet, & il se posta prez de Santenai.

Mondragon se campa à deux lieues de Maurice, aiant la riviere de Luppe devant soi. Maurice detacha Filippe de Nassau avec 500 Chevaux, & il lui fit passer la Riviere, dans le dessein de couper les fourageurs de Mondragon. Ce vigilant Capitaine, en etant averti par ses espions, envoia contre Filippe de Nassau deux escadrons, sous la conduite de Don Jean de Cordoue. Ce Chef vint aux mains avec les Holandois. La victoire balança, jusqu'à ce que Mondragon envoia du renfort à Cordoue. Les Espagnols rafrechis, enfoncerent les Holandois; & ils precipiterent dans la riviere, tous ceux qui ne passerent pas au fil de leurs epées. Il demeura deux Colonels du coté des Holandois: on fit prisonniers Filippe Sanche, qui mourut bientot aprez, de ses blessures ; son Frere le Comte Ernest & un Cousin du Comte de Solms. Outre ceux-là, on prit 150 Cavaliers & 300 chevaux.

Ce fut là le dernier exploit du brave Mondragon, qui agé de 80 ans, courona ses cheveux gris de cette derniere branche de laurier, qui acheva la couronne qu'il s'etoit formée depuis 30 ans par mille actions glorieuses; cinq mois aprez sa victoire, il alla recevoir la recompense de ses travaux, par une mort Catolique, dans sa citadelle d'Anvers.

Herauguiere Gouverneur de Breda, pour reparer cet echec, & celui qu'il avoit essuié à Hui, forma une entreprise sur Lire petite Ville de Brabant, située sur la riviere de Nethe, à mi chemin de Malines & d'Anvers. Herauguiere etoit l'un des Capitaines soldoiez des Anglais, que les Holandois avoient eté obligez d'apeller à leur secours du tems d'Alexandre Farnese, Duc de Parme.

La Reine Elisabeth avoit envoié aux Holandois Robert Comte de Licestre, pour prendre possession des Villes que cette Republique donnoit pour caucion à leur Alliée. Le Comte etant maitre de Flessingue & de la Brile, conçut le dessein d'etendre plus loin sa juridiction.

Il pratica la garnison de Leyden, & peu s'en fallut qu'il ne la reduisit sous sa puissance. Le premier Entrepreneur etoit Nicolas de Maude Gentilhomme prez de Tournai, dont la terre est presentement erigée en Vicomté en faveur de Monsieur le General Fariau grand Bailli de Hainau, & actuellement Gouverneur d'Ath qui s'est tant de fois distingué dans les armes, & sur tout au siege de Mastric, où son nom sera immortel nonobstant la calomnie de l'infame Ecrivain de la vie de Mr. de Turenne. De Maude, qui avoit sa compagnie en garnison à Leyden, devoit se saisir de l'Hotel de Ville, & d'une des portes pour i introduire les complices

L'entreprise aiant eté decouvert, l'on se saisit de Come Pesarangis Piemontois, & de Jaque Volmar Flamand. De Maude se sauva, mais il fut pris par le Seigneur de Poelgeest prez de Woerden. On leur fit leur proces, & on leur trencha la tete. Celle de Pesarangis & celle de Volmar furent fichées sur des piques, mais on ne fit pas cette ignominie à de Maude. Il fut enterré honnorablement, & universellement regretté, acause de sa Noblesse, de sa bravoure, de sa jeunesse, de sa bonne mine, & sur tout, pour avoir fait des miracles au siege de l'Ecluse en faveur du Prince d'Orange.

Le Comte de Licestre desavoua le fait, & la Reine Elisabet repondit, que s'il i avoit trempé, il avoit excedé sa commission.

Herauguiere Gentilhomme de Cambrai Capitaine d'Infanterie au service des Holandois etoit du complot, & il auroit bien mal passé son tems, si le Comte de Licestre n'eut pas favorisé son evasion. Cet evadé, pour laver la tache, dont il venoit de se souiller, fit une nouvelle entreprise sur Breda.

Un Dimanche 25 Fevrier 1590, le Capitaine Jean Logier prit 16 braves de la Compagnie Colonelle du Comte Filipe de Nassau. Le Capitaine Jean de Fernel en prit 16 de la garnison de Heusden, dont le Seigneur de Famas etoit Gouverneur. Le Capitaine Matieu Helt Lieutenant du Seigneur de Liere, Gouverneur de l'Ile de Clundert, en prit 12. Herauguiere, conducteur principal, donna 24 de ses soldats au Sieur Desprez Ecuier.

Un Batelier nommé Adrien vanden Berghen, qui avoit ordre de conduire des Tourbes au Chateau de Breda, se chargea d'i conduire les Entrepreneurs; & en effet, il les i conduisit, mais avec bien de la peine: car ils furent sur l'eau depuis le Lundi jusqu'au Jeudi endurant mille incommoditez, qui les obligerent de retourner au Fort de Noortdam, pour s'i rafrechir. A onze heures du soir, ils se remirent sur leur barque, au lieu nommé la Garenne à un quart de lieue de Breda.

Ils demeurerent cachez sous les Tourbes, depuis le Vendredi à 10 heures du matin, jusqu'à trois heures aprez midi, auquel tems, le bateau entra dans la derniere bariere de l'Ecluse, qui fut incessamment fermée, aprez cette introduction. Un Caporal vint visiter la retraite du Batelier que les Flamans nomment Roef, & n'i aiant vu personne, il i mit le guichet, sans rien examiner davantage.

Herauguiere eut bien de la peine à appaiser les complices, qui murmuroient qu'on alloit les conduire à la boucherie ; mais, s'ils eussent osé, il eussent eclaté bien davantage lorsqu'en atendant le retour de la marée, le bateau s'assabla, & qu'il puisa tellement l'eau que les Entreprenneurs en avoient jusqu'à mie jambe. Le Samedi à trois heures aprez midi, l'Ecluse fut ouverte, & quelques soldats de la garnison, ne songeant pas d'etre les instrumens de leur malheur, tirerent le bateau dans l